L'avortement, sujet de débat passionné et de législation complexe à travers le monde, a connu des évolutions significatives au cours de l'histoire. Cet article explore l'histoire de l'avortement, en particulier en Espagne et en Amérique latine, en mettant en lumière les avancées, les reculs et les oppositions persistantes à ce droit fondamental. Des initiatives progressistes de la Seconde République espagnole aux luttes contemporaines en Amérique latine, nous examinerons les contextes sociaux, politiques et religieux qui ont façonné et continuent de façonner l'accès à l'avortement.
Un Droit Conquis et Contesté : L'Avortement en Espagne
La Brève Légalisation Durant la Seconde République (1936)
L'avortement a été légalisé une première fois en Catalogne en 1936, durant la Seconde République espagnole. Cette avancée audacieuse, fruit des mouvements progressistes de l'époque, visait à garantir aux femmes le droit de disposer de leur corps. Cependant, cette légalisation fut de courte durée.
L'Interdiction Sous Franco (1939)
Dès 1939, Francisco Franco, instaurant une dictature conservatrice, abroge cette loi, replongeant l'Espagne dans une ère de répression où l'avortement est de nouveau considéré comme un crime. Cette interdiction reflète une vision traditionaliste de la société, où le rôle de la femme est strictement défini par la maternité.
La Dépénalisation Conditionnelle de 1985
Il faut attendre 1985, après la fin de la dictature franquiste, pour que le droit à l'avortement soit partiellement rétabli. La loi autorise l'IVG (Interruption Volontaire de Grossesse) dans des circonstances spécifiques : viol, danger pour la vie de la mère ou malformation du fœtus. Cette dépénalisation conditionnelle marque une étape importante, mais elle reste limitée et suscite des débats passionnés.
La Loi de 2010 : Un Pas Vers la Libéralisation
En 2010, le gouvernement de José Luis Rodriguez Zapatero, fervent défenseur des droits des femmes, adopte une loi plus progressiste. Elle autorise l'avortement libre jusqu'à 14 semaines de grossesse, et jusqu'à 22 semaines en cas de viol, de malformation du fœtus ou de danger pour la mère. Cette loi représente une avancée significative, plaçant l'Espagne parmi les pays européens les plus avancés en matière de droits reproductifs.
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Contestations et Tentatives de Restriction
Malgré ces avancées, l'avortement reste un sujet de controverse en Espagne. En 2013, le gouvernement de Mariano Rajoy propose un projet de loi visant à revenir aux conditions restrictives de 1985. Ce projet, finalement abandonné faute de consensus, témoigne de la profonde division de la société espagnole sur la question.
Les "Providas" et les Pressions Anti-Avortement
Aujourd'hui, des groupes pro-vie, appelés "providas", continuent de lutter pour interdire l'avortement en Espagne. Des témoignages révèlent que 90% des femmes ayant avorté se disent harcelées et 66% menacées. En 2023, le leader de Vox en Castille-et-Léon, Juan García-Gallardo, a suscité la polémique en proposant un plan visant à dissuader les femmes d'avorter, notamment en les obligeant à écouter les battements de cœur du fœtus et à visualiser une échographie en 4D. Ces initiatives, bien que controversées, illustrent la persistance des réticences à l'égard de l'IVG dans une partie de la société espagnole.
L'Amérique Latine : Une Vague Verte en Mouvement
Des Paysages Contrastés
En Amérique latine, la situation de l'avortement est extrêmement variée. Alors que certains pays ont légalisé l'IVG, d'autres la maintiennent illégale ou soumise à des restrictions sévères.
Pays Interdisant Complètement l'Avortement
Le Salvador, le Nicaragua, la République Dominicaine, le Honduras et le Guatemala interdisent totalement l'avortement, sans exception. Dans ces pays, les femmes qui avortent risquent de lourdes peines de prison.
Pays Ayant Légalisé l'Avortement
Cuba (1965), l'Uruguay (2012), l'Argentine (2020), la Colombie (2022) et le Mexique (2023) ont légalisé l'avortement. Ces avancées témoignent d'une évolution progressive vers la reconnaissance des droits reproductifs des femmes. En particulier, la dépénalisation de l'avortement au Mexique en septembre 2023 représente une victoire importante pour le mouvement féministe latino-américain.
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Avortement Restreint : Viol, Malformation ou Danger pour la Mère
Le Venezuela, le Pérou, le Paraguay, le Panama, l'Équateur, le Costa Rica, le Chili, la Bolivie et le Brésil autorisent l'avortement uniquement en cas de viol, de malformation du fœtus ou de danger pour la vie de la mère. Ces restrictions limitent considérablement l'accès à l'avortement pour de nombreuses femmes.
Contestations et Régressions
Même dans les pays où l'avortement est légal, des contestations et des tentatives de régression sont observées. Au Chili, la proposition de constitution rejetée fin 2023 comprenait un article visant à "protéger la vie de toute personne à naître". En Argentine, le nouveau président ultralibéral Javier Milei a qualifié les partisans de la dépénalisation de l'avortement d'"assassins".
Durcissement des Sanctions
Dans certains pays où l'IVG est interdite, les sanctions se durcissent. Le Guatemala a adopté une loi en 2022 punissant de 10 ans de prison toute femme qui avorte. Au Salvador, les peines peuvent atteindre 50 ans de prison.
Les Racines de l'Opposition à l'Avortement
Religion et Valeurs Conservatrices
La religion joue un rôle majeur dans l'opposition à l'avortement en Amérique latine. La majorité de la population est catholique ou évangélique, et l'Église condamne fermement l'avortement. Dans certains pays, les institutions religieuses influencent les politiques gouvernementales et l'éducation sexuelle.
Sociétés Patriarcales
Les sociétés latino-américaines restent largement patriarcales, et l'avortement est souvent perçu comme une remise en question de la vision traditionnelle du rôle de la femme.
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L'Avortement Clandestin : Une Réalité Tragique
Malgré les interdictions et les restrictions, l'avortement continue d'être pratiqué en Amérique latine, souvent dans des conditions dangereuses. Selon l'OMS, 3 des 4 avortements réalisés dans la région sont clandestins, mettant en danger la santé et la vie des femmes.
L'Avortement Volontaire : un crime?
Criminalisation de l’avortement
L’essor du catholicisme, qui y voit un immense péché, a permis la criminalisation de cette pratique.
Premier texte politique à véritablement criminaliser l’avortement en France, l’édit d’Henri II de février 1556 punit le « recel de grossesse » et la « suppression de part » (comprendre d’héritage), dans un mouvement général, explique Laura Tatoueix, de sécularisation du droit de la famille, mais aussi dans le contexte de la Réforme catholique (ou Contre-Réforme) initiée par le concile de Trente (1545-1563). L’Église cherche alors à réaffirmer la prééminence du mariage et à encadrer la sexualité qui doit être uniquement procréative. « C’est l’édit d’un roi très chrétien qui est en quelque sorte le bras armé de l’Église », précise l’historienne. Autrement dit, la loi criminalise le péché. Les femmes non mariées et veuves doivent déclarer leurs grossesses sous peine de bannissement ou de mort. On le comprend : l’autre grande obsession de l’Église et de l’État est bien entendu de fixer la norme sacrée du mariage et, ce faisant, de réprimer la transgression sexuelle.
Avec le Code civil de 1804, dit Code Napoléon, l’avortement est encore défini comme un crime, jugé par une cour d'assises et puni d'une peine de réclusion. Celles et ceux qui le pratiquent peuvent être condamnés aux travaux forcés.
La loi du 31 juillet 1920 étend les cibles de l’article 317 du code de 1810 : elle condamne à la réclusion à la fois l’avortée et celui ou celle qui provoque l’avortement. En visant « quiconque se livre à une propagande anticonceptionnelle ou contre la natalité », elle interdit aussi, de fait, la vente de contraceptifs féminins.
La criminalisation de l’avortement culmine sous le régime de Vichy, obsédé par le déclin démographique de la France, et son très réactionnaire Code de la famille. La loi du 15 février 1942 érige l’avortement en crime contre l’État.
La loi Veil du 17 janvier 1975
La loi Veil du 17 janvier 1975, qui autorise l’interruption de grossesse dans certaines conditions, fait date dans l’histoire des femmes. L’avortement a cependant toujours été pratiqué malgré les interdictions religieuses et juridiques. Il a aussi toujours été un danger pour celles qui le pratiquaient ou celles et ceux qui les aidaient. Le code pénal de 1810 mentionne explicitement cet interdit dans l’article 317.
Valéry Giscard d’Estaing, élu président de la République en 1974, confie à Simone Veil, sa ministre de la santé, de faire voter une loi libéralisant l’avortement dans une certaine mesure. Avec un grand courage politique, désormais reconnu, Simone Veil défend son projet de loi devant une assemblée essentiellement masculine. Il s’agit d’une loi de compromis qui présente l’interruption volontaire de grossesse comme un drame à éviter et d’une loi de santé publique devant mettre fin aux nombreux décès pour avortement clandestin.
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