Introduction
L'histoire de l'avortement est intimement liée à l'évolution des savoirs sur le corps féminin. Cet article explore cette relation complexe à travers différentes perspectives, en s'appuyant sur des sources historiques variées. L'objectif est de comprendre comment les connaissances et les représentations du corps féminin ont influencé les pratiques et les discours relatifs à l'avortement au fil du temps.
Le Corps Féminin dans l'Hortus Sanitatis et les Savoirs du XVIe Siècle
L'ouvrage Hortus sanitatis translate de Latin en Francois publié vers 1501 témoigne de la transmission du savoir médiéval et de l'évolution du lectorat à la Renaissance. Ce texte, compilation de savoirs antérieurs, vulgarise les connaissances médicales, botaniques et zoologiques, en mettant l'accent sur l'aspect pratique. Les illustrations et les index facilitent la consultation et transforment le traité en un livre d'usage.
Les index des pathologies traitées dans l'Hortus révèlent une attention particulière au corps féminin. Sur les 520 entrées de l'index médical consacré aux plantes, 34 concernent spécifiquement les femmes, contre seulement 4 pour les pathologies masculines. Ces entrées abordent les pathologies de l'utérus, les problèmes liés à la grossesse et aux règles, ainsi que des conseils d'hygiène et de beauté.
Cette présence du corps féminin dans un ouvrage de vulgarisation est significative. L'histoire des savoirs sur le corps féminin est paradoxale : malgré une attention indéniable, ce corps souffre d'une infériorité historique, héritée d'Aristote et de la médecine finaliste. La médecine du corps féminin reste étroitement liée à la reproduction et à la comparaison avec le corps masculin.
La pratique obstétricale, longtemps réservée aux sages-femmes, entrave la transformation des connaissances médicales sur le corps féminin. Les traités de chirurgie et de médecine générale offrent une vision partielle et orientée.
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Les Traités Salernitains et la Diffusion des Savoirs sur le Corps Féminin
Les limites des ouvrages de médecine et l'importance des chirurgiens et des sages-femmes expliquent le succès des ouvrages spécifiquement destinés aux femmes. Ces ouvrages, souvent traduits en langue vulgaire, s'adressent aux sages-femmes et aux femmes capables de les lire, mêlant médecine savante et recettes populaires.
Le Liber qui dicitur Trotula, ensemble de traités salernitains du XIIe siècle, est le modèle du genre. Il codifie la médecine féminine en deux branches : les préceptes hygiéniques et esthétiques (Trotula minor) et les connaissances obstétricales (Trotula major). Cette partition se retrouve dans l'Hortus sanitatis.
La circulation de ces livres en traduction et sous forme imprimée reste limitée. Les études sur la diffusion des savoirs sur le corps féminin soulignent le succès des livres de recettes médicales à destination des femmes et la lente affirmation d'une littérature obstétricale en langue vernaculaire.
Stérilité Féminine : Représentations et Traitements au XVe Siècle
La stérilité, qu'elle soit accidentelle ou due à un défaut corporel, est une problématique qui traverse les siècles. Les médecins ont souvent cherché à l'imputer aux seules maladies féminines. La matrice, organe féminin par excellence, est étudiée à travers sa potentialité générative.
La stérilité englobe différents états pathologiques : impossibilité de tomber enceinte, infertilité, voire grossesse môlaire. Pour traiter cette stérilité plurielle, les médecins citent des cas médicaux précis ou s'appuient sur leur expérience personnelle, sans exclure le savoir populaire et empirique. Ils revendiquent une médecine pratique, qui prend en compte les particularités de l'organe touché afin de restaurer ses capacités.
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La matrice est définie comme le "lieu de la génération", inscrivant dans le corps de la femme l'impératif de reproduction. Toute anomalie la touchant est susceptible d'entraîner une stérilité ou des complications pour commencer une grossesse.
Face à cette stérilité plurielle, le médecin est confronté à ses limites et à la question de la curabilité. Certains reconnaissent humblement qu'il existe beaucoup de causes empêchant la fécondation qu'on ne peut soigner. La frontière entre stérilité incurable et difficultas impregnationis temporaire est parfois floue.
Certains médecins acceptent le savoir populaire pour traiter la stérilité, comme l'utilisation des eaux thermales. Ils réalisent également des tests pour évaluer la fertilité, comme le test de l'odeur ou l'observation des urines.
L'examen des règles est également crucial. Considérées à la fois comme un poison et une promesse de vie, les règles sont inspectées pour déterminer l'humeur en déséquilibre. Pour faire revenir les règles, la patiente doit se baigner, appliquer un nascale et enduire son ventre d'un onguent.
Les médecins prodiguent également des conseils sexuels aux époux, rappelant l'importance de l'amour et de l'émission des deux semences pour concevoir un enfant. Ils apparaissent ainsi comme des experts sexuels.
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La dernière étape du traitement de la stérilité consiste à assurer le bon déroulement de la grossesse. Les médecins s'intéressent particulièrement à la môle, ou grossesse môlaire, et proposent des hypothèses sur ses causes et ses symptômes. Le traitement vise à éviter une récidive.
Les Sages-Femmes à Amiens au Moyen Âge : Actrices Essentielles de la Santé des Femmes
Au Moyen Âge, les sages-femmes jouent un rôle crucial dans la santé des femmes, notamment à Amiens. Elles sont désignées par différents termes, tels que "meraleresse", "ventriere" ou "femme experte". Ces femmes possèdent un savoir empirique et pratique, transmis oralement de génération en génération.
Les sages-femmes sont présentes dans les villes et les campagnes, offrant leurs services aux femmes enceintes et aux parturientes. Elles assistent à l'accouchement, prodiguent des soins post-partum et veillent à la santé du nouveau-né.
Les archives d'Amiens révèlent la présence de sages-femmes dès le XIVe siècle. Elles sont parfois rémunérées par la ville pour assister les femmes pauvres. Les sages-femmes sont également appelées à témoigner dans les affaires de grossesse et de paternité.
Le rôle des sages-femmes ne se limite pas à l'accouchement. Elles sont également impliquées dans les soins aux enfants trouvés et dans la surveillance de la prostitution.
Malgré leur importance, les sages-femmes sont souvent marginalisées et méprisées par les médecins. Elles sont parfois accusées de sorcellerie et exclues de la communauté chrétienne.
Leonhart Fuchs et la Médecine par les Plantes : Une Approche Holistique du Corps
Leonhart Fuchs, médecin-naturaliste de la Renaissance, prône une approche holistique du corps, basée sur l'utilisation des plantes. Il considère que les plantes, créées par Dieu pour l'usage de l'homme, peuvent maintenir le corps en bonne santé et guérir les maladies.
Fuchs s'inscrit dans la continuité du Moyen Âge, où la médecine par les plantes était largement pratiquée dans les jardins monastiques. Il s'inspire également des textes bibliques, considérant que les plantes sont un don de Dieu à l'humanité.
Fuchs est un "vulgarisateur" : il traduit ses travaux du latin en allemand et illustre ses ouvrages, les rendant accessibles à un public plus large. Il dénonce les erreurs et les manipulations des médecins et apothicaires, prônant un retour à la simplicité et à la pharmacopée locale.
Fuchs bénéficie d'un contexte d'émulation intellectuelle en Allemagne, grâce à la création de foyers humanistes et de carrefours d'échanges culturels et scientifiques. Il s'oppose à toute "ostentation" du savoir et se positionne contre les médicaments composés dont la liste des ingrédients peut être trop longue, trop coûteuse, voire illisible car restée secrète.
L'œuvre de Fuchs a connu une grande postérité européenne, tant dans la diffusion de la publication que dans les citations du texte et dans les plagiats des gravures.
La Traduction Médicale au XVe Siècle : Formation d'un Lexique Spécialisé
La traduction des textes médicaux du latin vers le français au XVe siècle est un processus complexe qui participe à la formation d'un lexique spécialisé. Les traducteurs sont confrontés à la nécessité de rendre des termes techniques et des concepts médicaux dans une langue encore en développement.
L'étude des traductions françaises du Lilium medicinae de Bernard de Gordon révèle les procédés mis en place pour traduire le lexique médical latin vers le français médical. Les traducteurs puisent dans la langue française, s'appuyant sur la préexistence d'une tradition orale de la médecine et sur les connaissances des corporations sanitaires.
La création lexicale est une question centrale dans la traduction médicale. Les traducteurs doivent choisir entre la création de néologismes, l'emprunt au latin ou l'utilisation de termes existants dans la langue française.
L'étude du lexique permet d'émettre des hypothèses sur l'identification des lectorats potentiels des textes et sur l'identité des copistes/traducteurs. Les choix lexicaux, les enrichissements, les coupes et les réécritures témoignent des pratiques de la médecine et des usages différents des textes.
Le lexique scientifique présent dans les imprimés comme dans les manuscrits ne relève pas des mêmes critères définitoires que ceux souhaités pour le lexique scientifique actuel. Il n'est pas toujours univoque et nous rencontrons de nombreux cas de synonymie, dont des synonymies en contexte.
L'exemple du terme "cancer" illustre la complexité de la traduction médicale. Ce terme, emprunté au latin, coexiste avec la forme française "chancre" et avec d'autres termes tels que "aposteme", "mesellerie", "tumeur", "ulcère" et "gangrène".
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