L'histoire de l'avortement est intimement liée à l'évolution des techniques médicales et aux luttes sociales pour les droits des femmes. Au cœur de ces transformations, la méthode Karman a émergé comme un tournant décisif, marquant une nouvelle ère dans la pratique de l'avortement et le militantisme qui l'entoure.

Contexte Historique : La Lutte pour la Liberté de l'Avortement

Dans les années 1970, le combat pour le droit à l'avortement est un marqueur fort des mouvements féministes. Avant la légalisation de l'avortement en France par la loi Veil en 1975, des milliers de femmes étaient contraintes d'avorter clandestinement, souvent dans des conditions dangereuses. L'usage des contraceptifs est devenu légal après le vote de la loi Neuwirth en 1967, mais l'avortement restait illégal.

Le Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception (MLAC), créé en avril 1973, a joué un rôle central dans cette lutte. Initié par des médecins, des militant.e.s du Planning familial, de la CFDT, de groupes d’extrême gauche, mais aussi de femmes et d’hommes ordinaires, le MLAC adopte les avortements clandestins comme moyen de protester contre la législation restrictive alors en vigueur. Le MLAC a mis en œuvre un répertoire d’actions très varié, se faisant connaître au public par le manifeste des 343 femmes déclarant avoir avorté publié à l’initiative de militantes du mouvement de libération des femmes en avril 1971. Sa base s’élargit au cours de l’année 1972 et s’appuie sur des actions militantes multiples : tracts, sensibilisation sur les marchés, pièces de théâtre, manifestations, pétitions, et procès dont les plus célèbres sont ceux de Bobigny.

L'Émergence de la Méthode Karman

Harvey Karman, psychologue et militant pour la liberté de l’avortement en Californie depuis les années 1950, est le promoteur d’une nouvelle méthode pour pratiquer des avortements dans les premières semaines de grossesse. Cette méthode, découverte en Chine, consiste à aspirer le contenu de l’utérus à l’aide d’une canule souple reliée à une seringue. Contrairement au curetage, alors généralement utilisé pour les avortements, cette méthode est relativement simple à apprendre. L’anesthésie chimique est remplacée une « anesthésie verbale », c'est-à-dire un dialogue constant de la personne avortée avec un ou plusieurs intermédiaires, qui accompagnent affectivement l’opération.

La découverte de cette méthode par des médecins militants français en 1972 représente un tournant dans la lutte pour l’avortement libre. Elle marque le début de la pratique des avortements comme mode d’action. Plusieurs groupes s’y intéressent, parmi eux, un groupe de médecins et d’étudiants en médecine à Grenoble autour d’Annie-Ferrey Martin. Un autre groupe parisien, le Groupe information santé (GIS) s’y intéresse également.

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La Méthode Karman : Technique et Appropriation Féministe

La méthode Karman est basée sur l’utilisation d’une canule souple reliée à une seringue qui crée un vide pour aspirer le contenu de l’utérus. Simple, sécurisée, elle fait baisser drastiquement le nombre de décès dus aux avortements clandestins. Ces groupes accompagnent la diffusion de cette technique médicale d’un dispositif d’accompagnement des femmes venues avorter : entretiens individuels ou en groupe, explications sur la procédure médicale, informations sur la sexualité et la contraception etc.

La simplicité de cette méthode laisse envisager une utilisation « par des femmes expérimentées non médicales, avec l’aide réduite des médecins, réservée aux cas difficiles ». Cela rejoint le désir de questionner la relation praticien/patient qui existe chez les médecins militants. Ainsi, deux demarches, jusque-là parallèles, se rencontrent à travers cette technique.

Le MLAC et la Diffusion de la Méthode Karman

La convergence de ces mouvances mène à la constitution du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC) qui naît de la rencontre avec Jeannette Laot de la CFDT et Simone Iff, présidente de l’association départementale de Paris du Planning familial et vice-présidente du mouvement au niveau national. L’association, créée en avril 1973, regroupe également des partis tels que le Parti socialiste unifié, la Ligue communiste, Révolution !, l’Action marxiste révolutionnaire ou la la Gauche prolétarienne.

Le MLAC organisa moult avortements sûrs et militants. A travers cette organisation, il s’agit de s’intéresser à l’apparition d’une action protestataire inédite qui s’inscrit de façon plus générale dans l’émergence de ce qu’Alain Touraine a appelé les « nouveaux mouvements sociaux » ou encore dans le mouvement de subversion politique et culturelle des années 1968. Grâce à plusieurs témoignages écrits, oraux et filmés, sur les lieux, les gestes et les trajectoires, l’historien.ne peut appréhender les modes de vie militants. Il est donc possible de faire une autre histoire des mobilisations pour l’avortement libre, fondée davantage sur les pratiques que les discours, pour voir comment elles redéfinissent les façons de se dire militant.e et comment elles tentent concrètement de déconstruire, avec plus ou moins de succès, les normes de genre.

Les Limites et les Débats au Sein du Mouvement Féministe

Or, la pratique des avortements, qui s’inscrit dans la continuité des luttes des femmes pour disposer de leur corps, n’est pas sans poser problème aux militantes féministes, qui y perçoivent le danger d’un retour de la domination masculine. En effet, la revendication de la liberté de contraception et d’avortement, à l’origine développée par les actrices du MLF, a été reprise par un mouvement qui représente tout ce qu’elles rejettent : il est mixte, agit de concert avec des partis politiques et la conscience de genre n’est plus le moteur unique de l’action. Même si au niveau local certaines femmes du MLF peuvent s’investir dans le MLAC, ce dernier suscite des réticences.

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De leur côté les médecins du GIS ne comprennent pas l’impératif de non mixité, alors que leur groupe fonctionne sur une collaboration entre hommes et femmes et conçoit le combat pour l’avortement dans un rapport de force politique avec le gouvernement. Quant à l’association féministe « Choisir », elle ne participe pas non plus au MLAC décrit comme « une juxtaposition de quelques personnes, animée par un groupe politique très minoritaire dans le pays », qui mènent une action redondante par rapport à son action.

La Loi Veil et ses Conséquences

Deux ans plus tard, les mots de la ministre de la Santé d’alors, Simone Veil, résonnent dans l’Assemblée nationale jusqu’à la loi du 17 janvier 1975 encadrant la pratique légale de l’avortement. Au moment où les lois Veil furent votées, fin 1974 et début 1975, on estime qu’il y avait entre 200 000 et 300 000 avortements clandestins chaque année en France.

Après la loi Veil, les choses ont mis des mois à se mettre en place. Dans les hôpitaux, il fallait que le chef de service en gynécologie obstétrique soit d'accord, il fallait trouver du personnel volontaire. Cinquante ans plus tard, et alors que la France est devenue le premier pays au monde à inscrire le droit à l'IVG dans sa Constitution en mars 2024, Brigitte Tandonnet rappelle que le combat n'est jamais vraiment gagné. "À chaque élection, on craint que ces droits soient remis en question. L'accès à l'avortement n'est pas garanti partout dans le pays.

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