L'avortement, ou interruption volontaire de grossesse (IVG), est un sujet de société complexe, souvent entouré de controverses et de désinformation. Parmi les arguments avancés par les mouvements anti-IVG, l'idée d'un "syndrome post-abortif" et des conséquences psychologiques désastreuses pour les femmes qui y ont recours est largement diffusée. Cependant, la réalité est beaucoup plus nuancée, et il est essentiel de s'appuyer sur des données scientifiques et des témoignages pour comprendre les enjeux psychologiques liés à l'IVG.
Le mythe du syndrome post-abortif
Sur internet et les réseaux sociaux, l'idée d'un syndrome post-abortif circule amplement depuis le début des années 2000. Les entrepreneurs qui font vivre abondamment l'idée de ce syndrome, en vidéo ou sur des sites web dédiés, affirment que les femmes qui entreprennent d'interrompre une grossesse non désirée s'exposeraient à des séquelles telles que la perte de l’estime de soi, des troubles alimentaires, des troubles du sommeil, une dépression, des pensées suicidaires, etc. Ces symptômes seraient liés à la culpabilité des femmes à avoir avorté.
Or, les grandes revues médicales, en psychiatrie tout particulièrement, sont formelles : ce syndrome n'existe pas. Comme le rappelaient déjà en 2014 les chercheuses Marie Mathieu et Lucille Ruault, cette idée n'a aucune existence attestée par la communauté scientifique.
Une représentation ancienne et durable de l'IVG
Si l'idée que l'avortement serait forcément dramatique, et que les femmes pourraient bien ne pas s'en remettre, a prospéré, c'est qu'elle s'enracine dans une représentation plus longue, et plus partagée, de l'IVG. Cette représentation de l'IVG comme un acte "pas anodin", et même "toujours un drame", est une histoire ancienne, autant que durable, qui va bien au-delà des réseaux militants contre l'avortement.
En novembre 1974, quand Simone Veil, ministre de la Santé, soutenait son projet de loi de dépénalisation de l'avortement devant l'Assemblée, elle affirmait que “l'avortement doit rester l'exception, l'ultime recours pour des situations sans issue”. Car l'avortement, disait-elle, depuis "sa conviction de femme", "c'est toujours un drame et cela restera toujours un drame". Cette idée a persisté dans le temps, puisque même en 2022, Emmanuel Macron déclarait : "C’est un droit, mais c’est toujours un drame pour une femme".
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L'expérience des femmes : loin du drame systématique
Or, ce que montrent des chercheuses comme Marie Mathieu, ou Laurine Tizzy, c'est que les femmes, elles, sont loin de toutes raconter leur geste comme un drame et ses conséquences comme un trauma. Et si elles pleurent, il faudrait peut-être leur demander pourquoi elles pleurent, et de quoi elles souffrent, alors qu'elles s'apprêtent à interrompre une grossesse non désirée : absence du compagnon, rupture amoureuse, complications matérielles pour s'organiser pour avorter, culpabilisation par l'entourage… sont autant de causes possibles d'un chagrin qui trouverait à s'exprimer au moment où elles font la démarche d'avorter - sans le vivre nécessairement comme un drame.
La culpabilité présumée des femmes ne s'enracine pas seulement dans les racines chrétiennes d'une pensée de l'avortement, mais aussi dans le discours de la "clinique de l'avortement", en psychanalyse.
Les facteurs influençant le vécu psychologique de l'IVG
Il peut exister des conséquences psychiques négatives à une IVG. Mais la diversité des expériences, traumatiques ou non, d’avortement tient en fait beaucoup à l’histoire personnelle de chaque femme.
Selon une étude, les facteurs déterminants pour l’évolution psychique des femmes après IG seraient la santé psychique des femmes avant l’IG et les circonstances de l’intervention. Pour preuve : l’APA a relevé qu’en cas de grossesse non désirée, autant de femmes ont rencontré des problèmes psychologiques parmi celles qui avortent que parmi celles qui gardent l’enfant. Et la fréquence de troubles psychiques n’est pas supérieure chez les femmes ayant subi un seul avortement que chez les femmes qui n’en ont subi aucun. Ce sont donc chez les femmes ayant avorté plusieurs fois qu’il y a plus de risques de troubles psychologiques.
L'anxiété, symptôme principal de l'avortement selon plusieurs recherches, est ressentie surtout avant l'interruption de grossesse.
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L'importance d'un accompagnement adapté
Il est essentiel de reconnaître que chaque femme vit l'IVG de manière unique, et que certaines peuvent éprouver des difficultés psychologiques. Dans ce cas, un accompagnement adapté est indispensable.
Cependant, une femme témoigne : « Quand je me suis rendu compte que j’étais enceinte, j’ai paniqué et la peur a brouillé mes pensées et mes émotions. L’IVG est présentée en France comme une solution, un droit des femmes, une conquête même. Personne ne parle des conséquences psychologiques de l’acte sur la femme, déjà mère par le simple fait d’être enceinte. Pourquoi ? N’est-ce pas le rôle des professionnels de santé d’informer les patients des conséquences physiologiques et psychologiques de la procédure qu’on leur propose, et des alternatives ? D’où vient un manquement aussi élémentaire ? ». Elle ajoute : « J’ai beaucoup de colère envers le système tel qu’il est, et envers le service Choisir de l’hôpital de Limoges pour ses manquements et son manque d’aide et d’empathie. Pendant de longs mois, j’ai lutté pour ne pas me laisser aller. La flamme de vie en moi était presque éteinte. J’ai eu du mal à remonter la pente. J’aimerais que mon témoignage évite à d’autres femmes de vivre ce que j’ai vécu et qu’il sauve des bébés qui, même s’ils ne sont pas désirés, ne méritent pas de disparaître précipitamment dans la peur. Le rôle d’un médecin est « avant toute chose, ne pas nuire ». Il me semble que l’hôpital n’a pas su respecter le serment d’Hippocrate envers moi et mon petit enfant disparu. (..) Si le personnel de Choisir n’a pas pu m’aider, d’autres auraient pu. ».
Il est donc primordial que les professionnels de santé soient formés pour accompagner les femmes dans leur décision, en leur fournissant des informations complètes et objectives sur les différentes options, ainsi que sur les conséquences possibles de chacune d'entre elles. Il est également important de proposer un suivi psychologique aux femmes qui en ressentent le besoin, afin de les aider à surmonter les éventuelles difficultés qu'elles pourraient rencontrer.
Les interruptions médicales de grossesse (IMG)
À de rares exceptions près - lorsque la vie de la mère est en danger - l’immense majorité des interruptions médicales de grossesse (IMG) est pratiquée lorsqu’une anomalie est détectée chez le fœtus. La décision revient aux parents ou à la femme enceinte seule et doit être appuyée par une attestation médicale.
L’interruption médicalisée de grossesse (IMG) est une interruption de grossesse pratiquée pour des raisons médicales concernant le fœtus ou la mère, sans restriction de délai, indique l’Assurance maladie. L’interruption médicalisée de grossesse (IMG), ou avortement thérapeutique, consiste à interrompre une grossesse pour des raisons médicales. Elle peut être pratiquée jusqu’au terme de la grossesse, à la demande du couple ou de la femme enceinte, mais une autorisation doit être délivrée par une équipe pluridisciplinaire. « L’équipe médicale est tenue d’informer préalablement les parents des conséquences de la pathologie sur le bébé et des alternatives à l’IMG de façon qu’ils puissent prendre leur décision de façon éclairée », ajoute la sage-femme.
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Suivant les maternités et le niveau de formation des médecins et des sages-femmes, les informations données ne sont pas toujours complètes. « Hors urgence médicale, un délai de huit jours est théoriquement prévu entre le moment de l’annonce du diagnostic et celui de l’IMG, avec un entretien entre les deux où tout le protocole leur est expliqué. Un temps où ils peuvent aussi se préparer à l’accueil du bébé : souhaiteront-ils le voir après l’accouchement ou pas ? Le prendre dans leurs bras ? L’habiller ? Le prendre en photo ? Ont-ils prévu un prénom ? Souhaitent-ils s’occuper des obsèques ? « Aucun de ces actes n’est imposé, mais tous me semblent nécessaires, car ils humanisent la naissance », souligne Fabienne Sardas, psychologue psychanalyste à la maternité des Diaconesses.
Si l’enfant à naître souffre d’une pathologie grave qui nécessite une IMG, la patiente est adressée à un centre pluridisciplinaire de diagnostic prénatal (CPDPN). Sur demande des parents ou de la femme enceinte, la décision d’interrompre (ou non) médicalement une grossesse est pris par l’équipe pluridisciplinaire. La plupart du temps, l’interruption médicalisée de grossesse est réalisée en déclenchant l’accouchement par les voies naturelles (ce qui évite de fragiliser l’utérus par un geste chirurgical). « Ces médicaments déclenchent des contractions et la procédure peut être assez douloureuse », souligne Laurence Pavie. « Lorsque la grossesse dépasse 22 à 24 semaines d’aménorrhée (absence de règles), une anesthésie fœticide est recommandée avant le déclenchement de l’accouchement, au vu des connaissances sur la douleur chez le fœtus », indique l’Assurance maladie. Les protocoles varient d’une équipe à l’autre.
Une consultation post-IMG a lieu préférentiellement avec le médecin ayant réalisé l’intervention. Le travail de deuil s’installe petit à petit : « intenses au début, la douleur, la culpabilité, les pertes d’appétit et de sommeil, les angoisses, s’émoussent au fur et à mesure que les parents se déplacent vers d’autres investissements, d’autres projets », rassure Fabienne Sardas. Ce dont les parents ont surtout besoin, c’est d’un soutien fort de la part de leurs proches. Pour l’entourage, le plus difficile est peut-être d’oser en parler avec les parents. « Mais esquiver le sujet, comme s’il était tabou, peut aussi très maladroit, indique Laurence Pavie. Une chose est sûre, il y a un avant et un après IMG : « c’est une parentalité terrible que de décider d’interrompre la vie de son enfant », insiste Fabienne Sardas. « Vous bénéficiez d’un arrêt maladie pour la durée prescrite par votre médecin si l’enfant n’est pas né vivant ou s’il est décédé alors qu’il était né avant 22 semaines d’aménorrhée ou que son poids de naissance était inférieur à 500 grammes », indique l’Assurance maladie.
Les conséquences psychiques après un avortement spontané
Si fréquents soient ces avortements spontanés, leurs répercussions psychiques sont encore mal appréhendées. Après une étude pilote publiée en 2016, J. Farren et coll. viennent de rapporter dans l'American Journal of Obstetrics and Gynecology les résultats d'une étude de cohorte, multicentrique et prospective. Au total, 737 patientes ayant fait un avortement spontané précoce (537 fausses couches et 116 grossesses ectopiques) et 171 femmes ayant conduit leur grossesse à son terme (groupe témoin) ont participé à l'enquête. Au fil du temps, les trois types de symptômes ont persisté tout en diminuant chez les patientes ayant eu une perte fœtale précoce. Ainsi, à trois mois, 21 % (86/418) avaient un PTSD, 23 % (96/426) une anxiété modérée à sévère et 8 % (32/426) une dépression modérée à sévère. Quant aux différences entre les conséquences d'une fausse couche et d'une grossesse ectopique, elles ont été plus difficiles à mettre en évidence.
Cette étude confirme donc la fréquence élevée des troubles psychiques survenant après un avortement spontané, qu'il s'agisse d'anxiété, de symptômes dépressifs et, tout particulièrement, de stress post-traumatique. Pour les auteurs, ce constat doit conduire à envisager systématiquement la survenue possible de troubles psychiques après une fausse couche. Leur repérage permettrait alors de mettre en place un traitement adapté. La fréquence particulière du PTSD est aussi à souligner, en raison de ses multiples conséquences : impact sur la qualité de vie, les relations sociales, la capacité au travail, le risque suicidaire, les grossesses ultérieures. En outre, ce syndrome nécessite une approche thérapeutique très spécifique.
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