L'interruption volontaire de grossesse (IVG) est un sujet complexe et sensible, marqué par des évolutions législatives, sociétales et médicales significatives. En France, la loi Veil de 1975 a autorisé l'IVG, permettant aux femmes d'exercer un droit fondamental sur leur corps et leur avenir. Cet article explore les statistiques de l'avortement en France et dans le monde, en analysant les tendances récentes, les méthodes utilisées, les inégalités d'accès et les enjeux qui persistent.

Évolution du Recours à l'IVG en France

Une Augmentation Récente Après une Longue Stabilité

Après la promulgation de la loi Veil, le nombre d'IVG a progressivement diminué grâce à la généralisation de la contraception, avant de se stabiliser au début des années 1990. Jusqu'en 2021, la moyenne annuelle de ces interruptions volontaires de grossesse se maintenait entre 205 000 et 215 000. Cependant, les années 2022 et 2023 ont marqué une hausse, avec près de 242 000 avortements en 2023, dont 227 400 en France métropolitaine, selon la direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Drees). En 2024, 251 270 IVG ont été pratiquées en France, contre 244 221 en 2023. Le taux de recours à l’IVG s’élève à 17,3 IVG pour 1 000 femmes âgées de 15 à 49 ans.

Le ratio est passé d’environ 1 interruption volontaire de grossesse pour 4 naissances à 1 pour 3. A nombre de grossesses égales, les femmes prennent de plus en plus la décision d’avorter.

Facteurs Expliquant la Hausse Récente

Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette augmentation récente du nombre d'IVG. Magali Mazuy et Justine Chaput, deux des trois autrices du dernier rapport de l'Institut national d'études démographiques (INED) sur le sujet, affirment que « nous sommes dans une période de changement des normes reproductives : le mariage et la procréation ne sont plus des règles fondamentales pour le couple ». Cet effet est aussi perceptible dans le nombre de naissances annuelles, qui ne cessent de diminuer depuis le dernier pic de 2010.

En parallèle, la carrière a pris une place de plus en plus importante dans la vie des femmes, retardant l’âge moyen d’arrivée du premier enfant : en 2021, en France, les femmes donnaient naissance à leur premier enfant à 29 ans et un mois en moyenne, selon l’INED, soit cinq ans plus tard qu’en 1974. Cette dynamique s’accompagne d’une défiance grandissante envers la contraception hormonale, comme la pilule, au profit du stérilet en cuivre ou des contraceptions naturelles, moins efficaces.

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D’autres hypothèses peuvent expliquer l’augmentation des IVG, selon Sophie Gaudu, qui a cofondé le Réseau entre la ville et l’hôpital pour l’orthogénie (Revho), qui recense les établissements qui pratiquent l’IVG et propose des formations sur cette thématique auprès des professionnels de santé. « La baisse du pouvoir d’achat, la crise du logement, le contexte géopolitique avec la guerre en Ukraine et le conflit entre le Hamas et Israël, les difficultés à trouver un emploi constituent autant d’obstacles à un projet de maternité », explique la gynécologue obstétricienne.

Cette hausse ne concerne d’ailleurs pas que la France. Les Pays-Bas ont connu une augmentation de 10 % des grossesses interrompues entre 2022 et 2023. Même son de cloche au Royaume-Uni, où 17 % de hausse ont été enregistrées entre 2021 et 2022. Toutes les explications convergent vers l’insécurité financière croissante en Europe.

La dégradation du contexte socioéconomique était toujours marquée en 2022. Cette situation explique certainement en partie l’augmentation des IVG dans les tranches d’âges où la fécondité est la plus élevée : l’avortement a pu être davantage mobilisé dans une période possiblement jugée peu propice à la décision d’accueillir un enfant.

L’allongement du délai légal de 12 à 14 semaines de grossesse en mars 2022 explique également, bien que dans une bien moindre mesure, cette augmentation. L'allongement de deux semaines (de 12 à 14) du délai légal de recours, prévu dans la loi de mars 2022, n’a concerné que 1 % à 2 % du total des IVG.

Répartition par Âge et Région

Les IVG sont concentrées aux âges compris entre 20 et 34 ans, et le taux de recours est le plus élevé entre 25 et 29 ans. En 2024, le taux de recours à l’IVG est le plus élevé chez les 25-29 ans, avec 29,8 IVG pour 1 000 femmes. Entre 2019 et 2022, le taux a augmenté pour les plus de 25 ans alors qu’il a diminué pour les 15-19 ans. En d’autres termes, le recours à l’IVG a augmenté principalement aux âges d’entrée dans la maternité et au-delà.

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En 2022, les taux de recours à l’IVG augmentent dans toutes les régions métropolitaines ainsi que dans les DROM, à l’exception de la Guadeloupe. Les disparités territoriales sont marquées puisque les taux de recours varient du simple au double selon les régions. En France métropolitaine, ils varient de 11,6 ‰ en Pays de la Loire à 22,6 ‰ en Provence-Alpes-Côte d’Azur. En 2024, la Drees a constaté des disparités territoriales "marquées", avec des taux de recours variant "du simple au quadruple entre Les Pays de la Loire et la Guyane". "En France métropolitaine, ils oscillent entre 12,4 pour 1 000 dans les Pays de la Loire à 23,1 pour 1 000 en Provence-Alpes-Côte d'Azur", expliquent encore les auteurs de l'étude. Le taux de recours à l’IVG est deux fois plus élevé dans les départements et régions d’outre-mer qu’en métropole. Le taux est de 46,5 IVG pour 1 000 femmes en Guyane, contre 12,4 en Pays de la Loire.

Évolution des Méthodes et des Lieux d'Avortement

Depuis la promulgation de la loi Veil, le cadre de recours à l’IVG s’est largement étoffé. A l’origine, seules les IVG chirurgicales étaient possibles et devaient être pratiquées en milieu hospitalier. Cette intervention consistait à retirer l’embryon ou le fœtus de l’utérus par aspiration ou curetage.

En 1989, l’IVG médicamenteuse, moins invasive, a été introduite, permettant l’interruption de grossesse par prise de médicaments, d’abord en hôpital, puis en 2001 en cabinet de médecine de ville (gynécologues et généralistes). En 2016, un décret élargit aux sages-femmes la pratique de l’IVG médicamenteuse, et récemment, en 2023, la possibilité de réaliser des avortements chirurgicaux sous conditions. Ce changement de législation a mené à la généralisation de l’IVG médicamenteuse en France.

« Cette technique permet la prise en charge plus précoce des avortements et peut se faire dans beaucoup plus d’endroits que l’IVG instrumentale, qui ne peut être pratiquée qu’en hôpital », détaille Justine Chaput, chercheuse à l’INED. La technique médicamenteuse représentait 79 % des pratiques en termes d’IVG en 2023, contre seulement 31 % en 2001. En 2024, la méthode médicamenteuse est utilisée pour 80 % des IVG.

Cette hausse a été particulièrement spectaculaire hors des établissements de santé (hôpitaux, cliniques), puisqu’elle a plus que doublé entre 2014 et 2023. En 2022, 38 % des IVG étaient réalisées en ville par méthode médicamenteuse, 40 % à l’hôpital par méthode médicamenteuse et 22 % par méthode chirurgicale. Les IVG médicamenteuses représentent donc plus des trois quarts des IVG, prolongeant ainsi la tendance de long terme à la prédominance de cette technique.

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Depuis 2005, il est possible de pratiquer une IVG en dehors d’un établissement hospitalier. Cette évolution s’explique par le recours massif à la méthode médicamenteuse, seule autorisée hors établissement (sauf exceptions).

En 2022, 39 % des IVG en ville ont été réalisées par des sages-femmes, proportion également en hausse, dans le prolongement de la tendance observée depuis qu’elles disposent du droit de pratiquer des IVG en ville, mis en place en 2016 - ce qui contribue à l’augmentation globale de la part d’IVG médicamenteuses. En 2024, les sages-femmes ont effectué la moitié des IVG en ville. 1 442 sages-femmes et 1 820 médecins en ont pratiqué en cabinet libéral l’an dernier.

Seules 6 % des IVG sont pratiquées dans un hôpital privé, ce qui témoigne également de la tendance de long terme au recul de la prise en charge des IVG par ces établissements. A l’inverse, 58 % des IVG sont réalisées dans un hôpital public et cette proportion monte à 76 % pour les 15-18 ans. Enfin, la part d’IVG chirurgicales est plus élevée chez les jeunes (29 % pour les 15-19 ans contre 15 % pour les 45-49 ans), à une durée moyenne de grossesse plus élevée.

Inégalités d'Accès et Désengagement du Secteur Privé

Malgré cette protection symbolique forte, des inégalités d’accès persistent selon les départements et des milliers de femmes doivent recourir à l’IVG en dehors de leur département de résidence.

« Malgré une prise en charge de plus en plus importante hors établissement, l’hôpital public reste le principal lieu où sont pratiquées les IVG, tandis que les établissements privés ont quasiment abandonné la prise en charge », détaillent les chercheuses de l’INED. Ce désengagement des hôpitaux et cliniques privés est visible dans les chiffres. Leur participation dans les parcours abortifs est passée de 35,5 % en 1976 à 13,8 % en 2015 et 4,5 % en 2023, selon les chiffres disponibles dans les annuaires statistiques sur l’avortement de l’INED. Ce phénomène est principalement dû à la faiblesse des tarifs de remboursements des actes liés à l’IVG qui pousse de plus en plus d’établissements privés à réduire leur offre. « Malgré la revalorisation de 25 % des tarifs versés aux établissements de santé voulue par Aurélien Rousseau [alors ministre de la santé et de la prévention] fin 2023, les recettes restent inférieures aux frais engagés », argue Sophie Gaudu.

Le recours à l’hôpital public, particulièrement important chez les jeunes, peut s’expliquer par le fait que ce lieu soit mieux identifié que les structures de médecine de ville et offre plus d’anonymat que les cabinets de ville où les femmes et/ou leurs proches sont régulièrement suivis.

La diversification des lieux et des professionnels permet une plus grande souplesse dans la prise en charge. Elle n’est cependant pas égale sur le territoire, ni selon l’âge des personnes ayant besoin de recourir à une IVG, notamment pour les plus jeunes. L’accès à l’information et à des structures de soins de proximité est essentiel pour assurer une prise en charge correspondant au choix de la méthode, au moment souhaité.

Statistiques Mondiales de l'Avortement

Tendances Globales

En 2008, le nombre d’avortements ou IVG pratiqués dans le monde est estimé à 43,8 millions (45,6 millions en 1995). 86% de ces avortements ont eu lieu dans des pays en voie de développement (78% en 1995) sachant que 84% des femmes en âge de se reproduire dans le monde vivent dans ces pays en voie de développement.

Depuis 2003, le nombre d’avortements s’est réduit de 0,6 millions dans les pays développés mais a augmenté de 2,8 millions dans les pays en voie de développement, en particulier en Afrique et en Asie. Le nombre total d'IVG dans le monde en 2003 était évalué à 42 millions,(un taux de 29 IVG pour mille femmes en âge de procréer. Ce taux est de 12 ‰ en Europe occidentale, de 17 ‰ en Europe du Nord, de 18 ‰ en Europe du Sud, de 21 ‰ globalement aux États-Unis et au Canada, de 44 ‰ en Europe de l'Est.

La tendance est globalement à la baisse par rapport à 1995, année où avaient été pratiqués 46 millions d'IVG dans le monde, soit un taux de 35 IVG pour mille femmes en âge de procréer. Cette baisse est particulièrement forte en Europe de l'Est, où le taux a baissé de 51 % entre 1995 et 2003, contre 17 % à l'échelle mondiale.

Rapporté au nombre de grossesses menées à terme, il y avait, en 2003, 31 avortements pour cent naissances vivantes dans le monde, avec un pic de 105 avortements pour cent naissances vivantes en Europe de l'Est.

Avortements Dangereux et Mortalité Maternelle

Le pourcentage d’avortements réalisés dans des conditions inadéquates et mettant en danger la vie des femmes est estimé à 49% des 45 millions d’avortements pratiqués dans le monde en 2008 (contre 45% e 1995). Le nombre d’avortements ne diminue plus depuis 2003, après avoir fortement baissé entre 1995 et 2002. On recense aujourd’hui 28 avortements pour 1 000 femmes dans le monde, contre 29/1000 en 2003 et 35/1000 en 1995.

D’autre part, la proportion d’avortements clandestins par rapport au nombre total d’IVG ne cesse de progresser. Au total, 47 000 femmes sont mortes l’an dernier victime d’une IVG pratiqué sans assistance médicale. Le taux de mortalité de ces avortements non médicalisés est très élevé atteignant 220/100 000. Par ailleurs, 8,5 millions de femmes, toujours dans les pays en voie de développement, présentent chaque année des complications liées à ces avortements clandestins.

En Amérique latine le taux d’avortement dangereux est de 95% ; de 46% aux caraïbes, de 100% en Amérique centrale, de 100% en Amérique du sud. En Asie, le taux d’avortements dangereux atteint 40%. Il est de 9% en Europe, en particulier lié à l’Europe de l’est où 13% des avortements ne sont pas réalisés de manière médicalement satisfaisante.

Enjeux et Perspectives

Plus les lois restreignent le droit à l’avortement et moins les moyens contraceptifs sont disponibles, plus le nombre d’avortements augmente, en particulier les avortement dangereux pour les femmes. Ils revient encore une fois aux hommes et femmes politiques de mettre en place les mesures permettant d ‘éviter les grossesses non désirées et les avortement dangereux.

La légalisation et la sécurisation de l'avortement sont essentielles pour réduire la mortalité maternelle et améliorer la santé des femmes dans le monde. L'accès à la contraception, à l'éducation sexuelle et aux services de santé reproductive sont également cruciaux pour permettre aux femmes de faire des choix éclairés concernant leur santé et leur avenir.

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