L'avortement et la contraception sont des sujets complexes, chargés d'histoire et de controverses. Dans le monde gréco-romain antique, ces pratiques étaient courantes, mais leur perception et leur encadrement médical différaient considérablement de nos conceptions actuelles. Cet article explore les pratiques contraceptives et abortives de l'époque, la position des médecins face à ces questions, et l'influence du célèbre Serment d'Hippocrate.
Le Contexte Social, Médical et Gynécologique
Avant d'examiner les textes et les pratiques, il est essentiel de comprendre le contexte dans lequel l'avortement et la contraception étaient envisagés. Dans les sociétés grecque et romaine, l'obligation de maternité pesait lourdement sur les femmes. Cependant, le "refus d'enfant, quelles qu'en soient les formes, est commun dans l’Antiquité". L'enfant pouvait être perçu comme un fardeau, surtout s'il s'agissait d'une fille. Les maris demandaient aux médecins de s'assurer que leurs épouses restent potentiellement fécondes, tout en refusant parfois d'élever des enfants.
Les pratiques contraceptives et abortives étaient souvent dissimulées et relevaient de la "communauté des femmes". Consulter un médecin était un dernier recours, après avoir épuisé les remèdes des sages-femmes (maiai), nourrices, femmes aux savoirs empiriques.
Méthodes Contraceptives et Abortives
Dans l'Antiquité, il n’y avait pas vraiment de différence entre contraception et avortement, et le fœtus était imaginé comme une partie indifférenciée du corps de la mère. La femme pouvait ainsi faire appel à la sage-femme pour obtenir des remèdes afin de faire revenir les règles sans encourir de blâme.
Outre l'abstinence, la méthode la plus simple était celle du retrait. Cette pratique, très intime, est peu documentée mais des textes médicaux la préconisent : “Au point culminant du rapport où l’homme est sur le point d’émettre la semence, la femme doit bloquer sa respiration et se retirer légèrement (…) elle doit se lever aussitôt, s’accroupir, provoquer l’éternuement et boire de l'eau (…)”, comme écrit dans un texte de Soranos, du IIe siècle. Il fallait éviter que les semences se rencontrent, donc il fallait évacuer le sperme du corps de la femme, d’où les procédés mécaniques : "Ça peut être sauter les pieds aux fesses, se balader sur les chemins carrossables romains sur une litière qui bringuebale, ça peut être prendre des bains qu'on considère amollissants…".
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Les traités gynécologiques hippocratiques ne se contentent ni de décrire les pathologies féminines liées à de telles pratiques, ni les thérapies adéquates, ils se terminent le plus souvent par des catalogues de recettes placés en annexes aux allures d’interminables listes de remèdes. Des diurétiques, des emménagogues, des purgatifs utérins qui sont initialement prescrits pour « purger » la femme, « amener le sang des règles » et la rendre au plus vite féconde. S’ils ne sont pas spécifiquement prescrits comme abortifs ou contraceptifs, ils le deviennent. En effet, les médecins interviennent toujours après l’acte sexuel car pour eux, la conception n’est effective que lorsque le fœtus est animé. De la sorte, les premiers jours après l’acte, lorsqu’il n’existe que des semences inertes, le médecin les qualifie de « pertes ».
Au bout de quelques semaines, « la semence, venue de toutes les parties de l’homme et de la femme pour la formation de l’être humain et tombée dans la matrice de la femme, s’est coagulée : avec le temps en est issu un être humain développé», il ne peut plus être alors question d’expulser une semence, mais bel et bien de détruire un embryon animé. Il s’agirait pour ces médecins, d’un avortement. Dès lors si les médecins prescrivent nombre de recettes « expulsives » qui visent à chasser un embryon, c’est parce qu’ils supposent qu’il est mort, anormal ou putréfié et le précisent avant de détailler le mode opératoire et les ingrédients nécessaires. Par exemple : « Pour détruire et chasser l’embryon (embruon) qui ne faut aucun mouvement », ou encore « Infusion pour la matrice, propre à chasser l’embryon, s’il est mort : piler du safran, verser de la grasse d’oie, passer, infuser dans la matrice, et l’y laisser aussi longtemps que possible ».
Les femmes se transmettaient des recettes à base de plantes thérapeutiques, comme le silphium (aujourd'hui disparu), ou l’opopanax. Ce sont des préparations chimiques faites par les femmes pour empêcher l’embryon de se former, "et que les femmes vont, soit ingurgiter sous forme de potion, soit se mettre dans l’utérus sous forme de ce qu’on appelle les pessaires, qui sont l’équivalent de tampons, et qui ont été plongés dans ces préparations chimiques." Certaines sages-femmes avaient d'ailleurs acquis une grande réputation parmi les Grecs. Asphasie était ainsi connue pour provoquer des avortements ; à Thèbes, Salpe eut son nom placé près de ceux des grands hommes dans les ouvrages de Pline et d’Athénée grâce à ses écrits sur les moyens de procurer l'avortement.
C’étaient des pratiques mécaniques fortement invasives, qui sont la tige de chou, l’ancêtre de l’aiguille à tricoter, qui va déloger ce qu’on appelle pas forcément un fœtus, mais qui est le mélange des semences qui a coagulé.
Le Serment d'Hippocrate et l'Avortement
Le Serment d’Hippocrate, sans doute le texte que la postérité a retenu comme le plus fameux des écrits médicaux de l’Antiquité grecque, prend en une phrase position sur l’avortement : « Je ne remettrai pas non plus à une femme de pessaire abortif ». Les commentaires de ce passage du Serment ont été et sont toujours nombreux et donnent lieu à de multiples controverses. Les traductions proposées et les présupposés idéologiques ont orienté les différents commentateurs sur des pistes d’interprétation diamétralement opposées. Deux tendances se dégagent : pour les uns, il s’agit d’une condamnation pure et simple de l’avortement ; pour les autres, le Serment interdit seulement un type de pratique abortive en raison de sa dangerosité.
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Une lecture littérale permet d’affirmer qu’il ne s’agit nullement d’une interdiction pure et simple de l’avortement, mais seulement d’une interdiction d’un type de pratique abortive en raison de sa dangerosité. Le Serment en interdisant la prescription des pessaires abortifs, sans doute les plus dangereux, tente de limiter les risques qui menacent la santé et la vie des femmes.
La difficulté de l’interprétation tient à la structure interne de la phrase et au parallélisme des deux propositions suggéré par le terme homoios. Ce terme signifie en effet « de la même manière », « de façon similaire ». La première proposition justifie la prohibition de toute intervention du médecin, l’interdiction de donner la mort à un malade, même à sa demande. La seconde proposition, introduite par cet adverbe fort (« de même »), interdit au médecin de prescrire délibérément un procédé abortif, sans doute pour les mêmes raisons, car pouvant entraîner la mort de la patiente.
Le grec est précis et sans équivoque, pesson phthorion signifie pessaire abortif. Il s’agit de suppositoires vaginaux, de tampons de laine imbibés de substances irritantes diluées le plus souvent dans une base huileuse ou graisseuse et placés dans la matrice. Une des raisons de l’interdiction de ce type de pessaires trouve sans doute son origine dans sa dangerosité, provoquant l’évacuation souhaitée de l’embryon, mais aussi la mort de la femme. Ainsi cette interdiction des pessaires répond-elle au même souci déontologique que la première proposition de la phrase : préserver la santé et la fécondité de la femme. Il ne s’agirait donc pas d’une interdiction des pratiques abortives, puisqu’elles ne sont pas pensées comme telles, mais seulement d’une recommandation éthique, le médecin ne souhaitant pas être complice du suicide de la patiente ; au plus sera-t-il le témoin de sa mort si elle se l’est administrée seule.
La Position des Médecins
Les gynécologies du corpus incitaient les femmes à la procréation, en insistant sur les effets positifs que les grossesses répétées apportaient à leur santé, relayant ainsi les attentes des maris et/ou de la cité. La plupart des prescriptions proposées visent à vider le corps de la femme et à « faire revenir les règles », signe patent que la femme est en capacité de concevoir à nouveau.
L’observation des ingrédients utilisés atteste une présence importante de produits toxiques et vénéneux qui agissent violemment sur l’organisme de la femme, entraînant des irritations, des inflammations, des hémorragies. Certes le sang coule, le fœtus est expulsé, mais les dégâts occasionnés sont parfois irréversibles. Le médecin le concède : « Quand même elle en réchapperait, elle sera stérile ». Ce fléau qu’est la stérilité prive les femmes de leur capacité à engendrer, forme de reconnaissance que la société grecque leur accorde. Aussi les médecins affichent-ils leur préoccupation et tentent-ils d’y remédier. Pour preuve, ils ont intitulé l’un de leurs traités Des femmes stériles.
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Les médecins de l'Antiquité intervenaient en dernier recours si les méthodes trop invasives ou dangereuses mettent la vie de la mère en danger.
L'Avortement et la Cité
Dans l’Antiquité, l’avortement est toujours envisagé en vertu de ce qui est le plus avantageux pour la Cité et donc comme un devoir de citoyen. Si l’avortement était interdit, ce n’était pas en raison d’un intérêt pour un droit à la vie de l’enfant à naître mais uniquement en vertu de ce que cette interdiction pouvait apporter comme avantage à la Cité, comme l’équilibre démographique et la paix ; ou bien en raison du danger que l’enfant représentait pour la vie de la mère. D’ailleurs l’avortement ne devient un délit non pas en raison d’une volonté de protéger l’enfant à naître, mais uniquement lorsque cet acte ne respecte pas le droit du père à disposer de sa descendance.
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