L'interruption volontaire de grossesse (IVG), ou avortement, est un sujet sensible et complexe, entouré d'enjeux éthiques, médicaux et sociaux. En France, comme dans de nombreux pays, l'accès à l'IVG est un droit fondamental, mais sa mise en œuvre effective est souvent semée d'embûches. Cet article se propose de décrypter les différentes facettes de l'avortement, en abordant les aspects législatifs, les réalités de l'accès à l'IVG, les campagnes de désinformation et les enjeux de santé publique.

L'IVG en France: Un Droit Garanti, Mais Fragile

En France, la loi Veil du 17 janvier 1975 a dépénalisé l'avortement, marquant une étape cruciale dans la reconnaissance des droits des femmes. Plus récemment, la France est devenue le premier État au monde à inscrire dans sa Constitution « la liberté garantie de la femme de recourir au droit à l’interruption volontaire de grossesse » (IVG). Cette initiative fait suite à l'abrogation, en juin 2022, de l’arrêt Roe vs Wade aux États-Unis, qui garantissait le droit à l’avortement au niveau fédéral.

En 2022, la loi a été renforcée, prévoyant l’allongement du délai à la quatorzième semaine de grossesse. Le Parlement, réuni en Congrès à Versailles, a voté l’inscription de l’IVG dans la Constitution, avec la formulation de « liberté garantie » de recourir à l’avortement.

Malgré ces avancées législatives, l'accès à l'IVG demeure fragile dans les faits. Le recours à l’avortement, en hausse ces dernières années, reste inégal selon le profil ou le niveau social des femmes et selon la disponibilité des structures près de leur lieu de résidence. La notion de « liberté garantie » relance la question des moyens alloués à cette politique de santé publique.

Les Chiffres Clés de l'IVG en France

En 2022, 234 300 IVG ont été enregistrées en France, soit 17 000 de plus qu’en 2021 et environ 7 000 de plus qu’en 2019, selon la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees). Le taux de recours à l’IVG dépasse le niveau de 2019 - qui était à l’époque le plus élevé depuis 1990. Les IVG restent les plus fréquentes chez les femmes jeunes, avec un taux de recours de 26,9 ‰ pour les 20-24 ans et 28,6 ‰ pour les 25-29 ans. Entre 2021 et 2022, le taux de recours a augmenté « pour toutes les femmes majeures avec une hausse plus marquée chez les 20-29 ans ».

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L’allongement de deux semaines (de douze à quatorze) du délai légal de recours, prévu dans la loi de mars 2022, « ne suffit pas à expliquer cette augmentation », relève la Drees, car les IVG les plus tardives représentent « moins d’un cinquième du surplus observé par rapport à l’année 2021 ».

Jusqu’en 2005, les IVG étaient réalisées intégralement dans les hôpitaux et cliniques. Elles peuvent désormais être effectuées aussi dans les centres de santé ou de planification et d’éducation familiale, ou dans des cabinets en ville (généralistes, gynécologues, sages-femmes). Les avortements se font encore majoritairement à l’hôpital, avec 62 % des IVG réalisées, en 2022, dans les 548 établissements hospitaliers recensés par la Drees, essentiellement dans le public, mais cette proportion est en baisse constante au profit des centres de santé, cabinet et même en téléconsultation.

Même au sein de l’hôpital, la méthode médicamenteuse est en forte hausse, alors que la méthode chirurgicale, dite aussi « instrumentale » (technique par aspiration sous anesthésie locale ou générale), ne représente plus que 21 % du total des IVG.

Les Disparités Territoriales et Sociales

L’accès à l’IVG pâtit du contexte actuel d’inégal accès aux soins sur le territoire français. Le rapport parlementaire de 2020 pointe des « infrastructures [qui] ne sont pas à la hauteur des besoins dans certains départements, ce qui engendre des inégalités territoriales qui sont difficilement acceptables ». Avec, pour conséquence, l’allongement des délais de consultation et le rallongement des trajets pour les femmes. Sans compter les praticiens qui refusent de pratiquer des IVG en vertu de la clause de conscience spécifique.

En France, le délai qui s’écoule entre la première demande pour une IVG et sa réalisation est en moyenne de 7,4 jours. Or, ce délai « peut varier de trois à onze jours en moyenne selon les régions », soulignent les autrices du rapport parlementaire. A cela s’ajoutent les fermetures de plusieurs structures ces dernières années. Le Planning familial estime que, depuis quinze ans, 130 centres d’IVG ont fermé leurs portes. Le Monde a, de son côté, dénombré la fermeture de 45 établissements hospitaliers pratiquant l’IVG entre 2007 et 2017.

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Les centres d’orthogénie étant principalement adossés aux maternités des hôpitaux publics, la dynamique de restructurations hospitalières et de spécialisation des maternités (entre 1996 et 2019, le nombre de maternités en France est passé de 814 à 461, selon la Drees) a mécaniquement provoqué une baisse des centres d’IVG dans les hôpitaux publics.

En termes de répartition de la pratique sur l’ensemble du territoire, la Drees pointe également des « disparités régionales » qui « demeurent » avec le recours à l’IVG qui varie du simple à plus du double en France métropolitaine. Le minimum est constaté en Mayenne (9,9 ‰) et des taux les plus élevés le sont dans le Sud-Est (23,5 ‰ dans le Var) et en Ile-de-France (22,4 ‰ en Seine-Saint-Denis). Les taux de recours à l’avortement sont nettement plus élevés en outre-mer, avec en tête la Guyane (48,7 ‰) et la Guadeloupe (40,6 ‰).

Enfin, la Drees soulignait en 2019 que les femmes aux revenus les plus modestes avaient plus souvent recours à l’IVG. Un croisement avec les données fiscales des femmes ayant réalisé une IVG en 2016 mettait en évidence « une corrélation nette entre niveau de vie et IVG ; les femmes les plus précaires y recourent sensiblement plus que les plus aisées. » Les 10 % des femmes ayant les niveaux de vie les plus élevés ont un taux de recours à l’IVG inférieur de 11 points pour 1 000 à celui des 10 % des femmes ayant les niveaux de vie les plus faibles.

La Désinformation et les Sites "Pro-Vie"

Sur Internet, l’information sur l’IVG est pléthorique mais loin d’être neutre. En tapant « IVG » ou « avortement » sur un moteur de recherche, on trouve, parmi les premiers liens, des sites comme ivg.net ou encore ecouteivg.org. En apparence, ce sont des sites d’information ou d’aide pour des femmes confrontées à la question de l’avortement. Pour certains, c’est bel et bien le cas, et l’information, plus ou moins abondante, est fournie de manière neutre. Mais ce n’est pas le cas de tous, loin de là. Derrière l’apparence de l’information se cache en fait une manipulation.

Prenons ivg.net. Le site apparaît en troisième place dans le moteur Google, lorsque l’on recherche « IVG ». Il propose un numéro vert d’écoute, des rubriques « droit », « santé », « que faire »… et un lien vers un « centre de documentation médicale sur l’avortement ». De quoi orienter une femme ou une jeune fille en quête de réponses sur ces questions douloureuses. Mais en réalité, ce site, que tout présente comme objectif et neutre, ne l’est pas : il est conçu et animé par une association baptisée « SOS détresse » et un certain René Sentis, par ailleurs auteur d’ouvrages chrétiens sur l’amour et la fécondité.

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Tout son contenu véhicule un argumentaire anti-avortement. Les témoignages publiés sont essentiellement négatifs - dix pages de commentaires sur « j’ai mal vécu mon IVG », contre une page sur « j’ai bien vécu mon IVG » - et mettent en valeur les femmes qui ont « gardé » leur bébé. La partie médicale ne parle quant à elle quasiment que des « dangers » de l’IVG sous toutes ses formes. Selon plusieurs témoignages, dont celui de la blogueuse Gaëlle-Marie Zimmermann, la « hotline », loin de donner des conseils objectifs, tend à diffuser une information dramatisant l’acte d’avorter et incitant à s’en détourner. Bref, sous des apparences d’aide et de conseil, ce site fait tout pour détourner les femmes de l’IVG. Ce qui pourrait se comprendre, s’il ne tentait pas de se faire passer pour un service d’écoute objectif et non orienté.

Ce cas est loin d’être isolé. Les « pro-vie » opposés à l’avortement tirent parti du manque de référencement des sites officiels sur l’IVG pour placer un maximum de leurs sites sur la première page de résultats Google. Et derrière ces sites d’apparence neutre, des associations parfois de taille considérable se livrent à une forme de manipulation.

Prenons par exemple ecouteivg.org ou sosbebe.org. Les deux sites ont été conçus par la même société de création de sites, Cephas, propriété de Pierre Gauer, qui est également le webmaster du site d’Alliance Vita et un militant de cette association créée par Christine Boutin, qui s’oppose à l’avortement, à l’euthanasie et au mariage homosexuel. SOS bébé a d’ailleurs pour responsable identifiée Caroline Roux, secrétaire générale d’Alliance Vita. Et là encore, derrière une « vitrine » objective, les deux sites font l’apologie de la maternité de préférence à l’IVG, et ne ratent pas l’occasion de mettre en avant les « risques » de l’avortement. S’il n’est jamais précisé explicitement qu’il est mieux de ne pas avorter, les contenus sont très fortement orientés.

Le "Syndrome Post-Avortement": Un Mythe Démonté

Le « syndrome post-avortement », fréquemment relayé dans l’argumentaire des anti-IVG, est une pure invention d’un militant pro-life américain dépourvu de toute qualification médicales, Vincent Rue. Selon ce dernier, les femmes ayant recours à l’interruption volontaire de grossesse seraient plus à même de développer dépressions, troubles anxieux et comportements à risque. Un argumentaire repris en écho par les sites opposés à l’avortement, qui avancent que cette intervention génère systématiquement « un sentiment profond de culpabilité, de honte et de ressentiment de la femme ».

Ces affirmations sont mises à mal par les études scientifiques sérieuses menées sur le sujet. Dans un rapport documenté sur le sujet, le docteur Laurence Esterle, directrice de recherche du CNRS, montre que les études établissant un lien entre avortement et troubles psychiques sont d’une qualité méthodologique « le plus souvent médiocre ». Des études sérieuses, comme celle publiée dans la revue Social Science & Medicine en 2008, qui prend notamment en compte les antécédents de dépression au sein de la cohorte des femmes suivies, ne démontrent aucune différence significative en matière de troubles psychiatriques entre les femmes ayant subi une IVG et celles n’en ayant jamais fait l’expérience.

L'IVG dans le Monde: Un Droit Inégalement Réparti

Selon l’ONG américaine Center for Reproductive Rights (CRR), qui observe depuis trente ans les évolutions législatives sur l’IVG dans le monde, soixante-dix-sept États autorisent actuellement l’avortement sans restriction autre que la durée de gestation (l’acte est envisageable pour une gestation de cinq à vingt-quatre semaines, selon les pays). C’est le cas de la quasi-totalité des pays européens, à l’exception de la Pologne et de Malte. D’autres États ne permettent aux femmes d’avorter qu’avec une autorisation médicale (le Royaume-Uni et l’Inde, entre autres). Enfin, vingt et un pays, parmi lesquels l’Égypte, l’Irak, le Sénégal et les Philippines, interdisent formellement toute interruption de grossesse.

A l’échelle mondiale, 40 % des femmes vivent dans un pays qui restreint ou interdit leur droit à l’IVG, selon le CRR. Comme le rappelle l’ONG Amnesty International, quelle que soit la législation des pays, les femmes ont recours à l’avortement dans les mêmes proportions : 37 sur 1 000 lorsque la loi l’interdit, 34 sur 1 000 lorsqu’elle l’autorise. La différence est le danger pour la santé des femmes : les IVG clandestines sont la troisième cause de mortalité maternelle dans le monde. En 2017, 42 % des femmes n’avaient toujours pas accès à l’IVG dans leur pays natal et près de la moitié des avortements étaient clandestins. Cela pose un problème majeur de santé publique, car ce type d’avortements se déroule souvent dans des conditions sanitaires dangereuses. Chaque année, 47 000 femmes perdent la vie à cause des avortements à risques.

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