Introduction
L'avortement, sujet de controverse et de luttes acharnées, a une histoire complexe et profondément ancrée dans les sociétés occidentales. En France, cette histoire est marquée par l'influence de l'Église catholique, la criminalisation de la pratique, la clandestinité et, finalement, la conquête progressive des droits des femmes. Cet article explore l'évolution de la perception de l'avortement, en particulier en lien avec les couvents et les institutions religieuses, jusqu'à l'inscription récente de la liberté d'y recourir dans la Constitution française.
Les Premières Méthodes d’Avortement et la Tolérance Antique
Loin des institutions médicales modernes, les femmes se sont toujours transmis des recettes secrètes, plus ou moins périlleuses, pour essayer de contrôler leur fécondité. L'avortement a longtemps été toléré, ne serait-ce que parce que l'acte restait secret et difficile à prouver. Toutefois, le regard porté sur l'avortement a varié selon les époques.
Dans l'Antiquité, il existait une certaine tolérance de fait. En Grèce et à Rome, ce n'est pas l'avortement en lui-même qui était visé, mais plutôt l'autorité suprême du père. Seul l’homme pouvait choisir la destinée de sa progéniture, la femme n’avait pas le droit de disposer de son propre corps. Le père de famille disposait d'un droit de vie et de mort sur ses enfants, qu'il pouvait abandonner (l'« exposition ») ou sacrifier.
La Criminalisation de l'Avortement par l'Église Catholique
L’essor du catholicisme a permis la criminalisation de l’avortement, l'Église y voyant un immense péché. Le droit canonique, au XIIe siècle, formalise le crime d’avortement : « Qui procure un avortement, si l’effet s’ensuit, encourt l’excommunication latæ sententiæ ». Le mot latin abortus désignait à la fois la fausse couche spontanée et l’avortement provoqué, les deux menant à l’expulsion d’un fœtus non viable.
Dans la religion catholique, avorter, c’est mettre fin volontairement à une vie humaine voulue par Dieu ; il s'agit donc d'un homicide. De plus, ces futurs bébés meurent sans avoir été baptisés, ce qui les condamnerait à errer dans les limbes, un lieu intermédiaire dans l’au-delà.
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Au Moyen Âge, on supposait que l’âme n’était peut-être pas pleinement dans le fœtus dès la conception. Le débat était vif à la Renaissance. Alors qu’une première bulle pontificale de Sixte Quint, à la fin du XVIe siècle, affirmait que contraception et avortement devaient toujours être considérés comme des homicides, celle de Grégoire XIV, quelques années plus tard, en 1591, la nuance en considérant que seul le fœtus de quarante jours était concerné.
L'Édit d'Henri II et la Sécularisation du Droit de la Famille
Le premier texte politique à véritablement criminaliser l’avortement en France est l’édit d’Henri II de février 1556, qui punit le « recel de grossesse » et la « suppression de part », dans un mouvement général de sécularisation du droit de la famille et dans le contexte de la Réforme catholique (ou Contre-Réforme) initiée par le concile de Trente (1545-1563). L’Église cherche alors à réaffirmer la prééminence du mariage et à encadrer la sexualité qui doit être uniquement procréative. La loi criminalise le péché. Les femmes non mariées et veuves doivent déclarer leurs grossesses sous peine de bannissement ou de mort. L’autre grande obsession de l’Église et de l’État est bien entendu de fixer la norme sacrée du mariage et, ce faisant, de réprimer la transgression sexuelle.
Dans les faits, les procès concernent principalement des infanticides. Lors des avortements, les pratiquants dissimulaient souvent les cadavres des fœtus.
Les Scandales du XVIIe Siècle et la Perception de l'Avortement comme Menace Sociale
Deux grands scandales vont changer considérablement la manière de penser l’avortement au XVIIe siècle. En 1660, Marguerite de Guerchy, une ancienne demoiselle d’honneur d’Anne d’Autriche (mère de Louis XIV), enceinte de son amant, décède après un avortement chez une certaine dame Constantin. Cette dernière fait l’objet d’un procès qui mobilise l’opinion publique à l’issue duquel elle est condamnée à mort et pendue. Cette triste affaire, du fait de la notoriété de ses acteurs et du contexte d’illégitimité dans laquelle elle s’inscrit, fait la lumière sur les avorteuses et les avortées, restées dans l’ombre jusque-là.
En 1679, la gigantesque et scandaleuse « affaire des poisons » achève de faire de l’avortement clandestin un thème de société. Dans ce dossier, 442 personnes sont accusées d’être à l’origine des morts suspectes de parlementaires et de hauts personnages de la cour de Louis XIV. On cherche des empoisonneuses, on trouve des avorteuses, dont les actes relèvent de la mise en danger de la sûreté de l'État et du trouble à l’ordre public. L’avortement devient une menace sociale.
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Le Code Civil de 1804 et la Réclusion pour Avortement
Avec le Code civil de 1804, dit Code Napoléon, l’avortement est encore défini comme un crime, jugé par une cour d'assises et puni d'une peine de réclusion. Celles et ceux qui le pratiquent peuvent être condamnés aux travaux forcés. C'est au XIXe siècle que les moyens mécaniques (comme le curetage ou la déchirure de la membrane de l'œuf) prennent le pas sur les breuvages pour interrompre une grossesse. Les femmes avortent plus facilement et, donc, plus massivement.
Le Natalisme d'État sous la Troisième République
Après la débâcle française contre la Prusse en 1870, la IIIe République voit la poussée d’un « natalisme d’État » visant à enrayer la supposée extinction de la « race française ». Hommes et femmes de progrès ou conservateurs, (…) se trouvent obnubilés par les "mauvaises mœurs" comme cause première du désordre public et des "fléaux sociaux" ». Malgré quelques dissonances néo-malthusiennes et des voix féminines qui s’élèvent pour défendre le droit des femmes à disposer de leur corps, cette idée obsède les « repopulateurs ».
Dans les faits, les femmes trouvent facilement des personnes proposant leurs services pour une IVG. Ainsi, certains journaux publient-ils des annonces dans lesquelles des sages-femmes manient le double discours : ces confidentes et amies œuvrent en toute discrétion pour faire revenir les époques.
La Loi de 1920 et l'Interdiction de la Contraception
Au lendemain de la très meurtrière Première Guerre mondiale, l’État cherche encore par tous les moyens à relancer la natalité et voit dans l’avortement une arme de dépopulation. La loi du 31 juillet 1920 étend les cibles de l’article 317 du code de 1810 : elle condamne à la réclusion à la fois l’avortée et celui ou celle qui provoque l’avortement. En visant « quiconque se livre à une propagande anticonceptionnelle ou contre la natalité », elle interdit aussi, de fait, la vente de contraceptifs féminins. Est aussi considéré comme « provocation au crime d’avortement » le fait d’en parler publiquement ou de diffuser des informations : un article punit de six mois de prison et d’une amende de 5 000 francs quiconque a « décrit ou divulgué ou offert des procédés propres à éviter la grossesse ».
L'Avortement sous le Régime de Vichy : Un Crime contre l'État
La criminalisation de l’avortement culmine sous le régime de Vichy, obsédé par le déclin démographique de la France, et son très réactionnaire Code de la famille. La loi du 15 février 1942 érige l’avortement en crime contre l’État. Un cas, porté au cinéma en 1988 par Claude Chabrol dans Une affaire de femmes, rappelle que les femmes coupables de pratiquer des avortements risquaient leur vie. Marie-Louise Giraud a ainsi été guillotinée le 30 juillet 1943 pour en avoir effectué vingt-sept. Elle est l’une des deux seules personnes exécutées pour ce motif en France avec Désiré Pioge, guillotiné le 22 octobre 1943 pour avoir aidé trois femmes à avorter.
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La Clandestinité et les Risques pour la Vie des Femmes
La loi de 1942 est abrogée à la Libération, mais l’avortement reste réprimé. Durant les Trente Glorieuses (1945-1973), dans une France supposée retrouver insouciance et prospérité, les femmes continuent à avorter dans la clandestinité au péril de leur vie. « Aucune d’elles ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement, il suffit d’écouter ces femmes », avait lancé Simone Veil, le 26 novembre 1974, devant une Assemblée d’hommes.
Les Couvents et les Institutions Religieuses : Enfermement et Rééducation des Filles
L'histoire de l'avortement est intimement liée à celle des couvents et des institutions religieuses, souvent perçus comme des lieux d'enfermement et de rééducation pour les jeunes filles et les femmes considérées comme déviantes. En Irlande, de 1922 à 1996, des milliers de femmes ont été enfermées de force dans des couvents, victimes du puritanisme de l'Église catholique.
En France, dès le XIXe siècle, des religieuses cloitrées des couvents, communément appelés Bon Pasteur ou Refuges, se voient confier la tâche de rééduquer les filles. On les enfermait pour qu’elles soient sauvées et fassent pénitence. À Bourges par exemple, le Bon Pasteur fut créé en ville, et son rôle était de contribuer à éviter la corruption, notamment en raison de la fondation d'un arsenal.
Ces institutions étaient souvent présentées comme des lieux de refuge pour les jeunes filles en difficulté, mais elles pouvaient aussi devenir des prisons pour celles qui ne se conformaient pas aux normes sociales et morales de l'époque. L'enfermement fut longtemps une méthode éducative très prisée pour les filles, toutes les filles, pas seulement celles qui avaient « fauté ».
Des témoignages poignants révèlent les conditions de vie difficiles dans ces institutions. Annie, enfermée au Bon Pasteur de Bourges de 1929 à 1950, raconte comment elle fut piégée par ses parents à l'âge de 15 ans. Michèle, placée au Bon Pasteur du Puy-en-Velay de 15 à 19 ans, décrit les règles strictes, l'interdiction de communiquer et les punitions sévères. Solange, passée par le Bon Pasteur de Bourges en 1967-1968, témoigne des traumatismes et du sentiment d'injustice qu'elle a ressentis.
Ces témoignages mettent en lumière l'aliénation et la violence morale que pouvaient subir les jeunes filles enfermées dans ces couvents. Elles étaient coupées de leur famille, privées de leur identité et soumises à un régime de rééducation souvent inadapté et traumatisant.
La Lutte pour la Légalisation de l'Avortement et la Loi Veil
Dans les années 1960, les femmes font de plus en plus d’études qu’elles sont nombreuses à abandonner en raison d’une grossesse imprévue et non désirée. Les militantes du Planning Familial, fondé en 1956, défendent le principe de « maternité heureuse » et imposent l’idée que les femmes peuvent choisir quand et avec qui elles désirent avoir un enfant dans le débat public. La lutte pour la contraception et l’avortement a bel et bien commencé. En 1967, la contraception est légalisée, un an avant 1968.
Au début des années 1970, plusieurs intellectuelles s’engagent en faveur du droit à l’avortement. En avril 1971, 343 femmes signent le « Manifeste des 343 », publié dans Le Nouvel Observateur dans lequel elles reconnaissent avoir avorté. Parmi elles : Simone de Beauvoir, Catherine Deneuve, Delphine Seyrig, Marguerite Duras. Gisèle Halimi fonde Choisir, une association de médecins pratiquant l’avortement de manière illégale, mais sécurisée. En 1972, l’avocate défend Marie-Claire, une jeune fille ayant avorté avec l’aide de sa mère. Marie-Claire est acquittée : c’est une victoire pour les féministes.
Le 26 août 1970 marque la naissance du Mouvement de Libération des Femmes (MLF). Le 20 novembre 1971, le Mouvement de libération des femmes manifeste pour la première fois dans la rue. Plus de 4000 personnes défilent avec des banderoles et des cartons qui exigent : « Pas de lois sur nos corps », « Abolition des lois sur le corps des femmes », « Avortement libre et gratuit pour toutes », « Nous aurons les enfants que nous voulons », « Un enfant si je veux, quand je veux », « Notre corps nous appartient.
Le 17 janvier 1975, la loi Veil, autorisant l'interruption volontaire de grossesse (IVG) sous certaines conditions, est promulguée. C'est une étape majeure dans la reconnaissance des droits des femmes en France.
La Constitutionnalisation de la Liberté de Recourir à l'Avortement
En janvier 2024, les députés ont examiné en séance publique le projet de loi constitutionnel relatif à la liberté de recourir à l’interruption volontaire de grossesse. Le 8 mars, le Président de la République a émis le souhait de « changer notre Constitution afin d’y graver la liberté des femmes à recourir à l’interruption volontaire de grossesse pour assurer solennellement que rien ne pourra entraver ou défaire ce qui sera ainsi irréversible ».
Le Gouvernement s’est attelé à trouver un équilibre entre les versions votées au Sénat et à l’Assemblée. La rédaction proposée permet de répondre non seulement aux attentes, mais aussi aux craintes d’une grande partie des parlementaires. Le projet fait le choix du mot « liberté » plutôt que du mot « droit ». Ce choix, très commenté, ne doit pas être surestimé. Enfin, le Gouvernement a souhaité, par la rédaction qu’il propose, insister sur le fait que si les conditions de cette liberté sont déterminées par le législateur, cette liberté doit rester dans tous les cas garantie aux femmes qui en bénéficient.
La France deviendrait alors le premier pays au monde à protéger cette liberté inaliénable de la femme dans sa Constitution.
Les Adoptions Forcées et le Rôle de l'Église Catholique en Belgique
En Belgique, le scandale des bébés arrachés à leurs mères en vue d’être adoptés, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, a déclenché entre 2014 et 2015 un cataclysme sociétal. Début décembre 2023, l’affaire a ressurgi avec les témoignages de mères contraintes d’abandonner leurs enfants à la naissance, sous couvert d’une responsabilité ecclésiastique.
Tout commence à la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque l’avortement est encore illégal. Avant de mettre leur enfant au monde, ces femmes étaient contraintes de travailler dans les lieux où elles étaient placées. Arrivées à leur terme, les femmes étaient envoyées dans des hôpitaux à proximité ou dans le Nord de la France pour accoucher anonymement. Certains témoignages rapportent que des draps ou des masques étaient utilisés afin que les mères ne voient pas leurs bébés. Des anesthésies forcées pouvaient également être prodiguées. Les bébés étaient mis à l’adoption contre des sommes pouvant aller « de 10 000 à 30 000 francs belges ».
Plus de 30 000 bébés auraient été concernés par cette pratique. Les adoptions forcées auraient duré quarante ans, entre 1945 et les années 1980. La résurgence de cette affaire a poussé l’Église à présenter des excuses pour la seconde fois depuis 2015, année où le scandale avait éclaté au grand jour.
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