L'avortement est une question de société complexe et passionnée, oscillant entre droits des femmes, considérations éthiques et convictions religieuses. Aux États-Unis, et particulièrement en Alabama, ce débat est particulièrement vif, marqué par des statistiques révélatrices et des implications profondes liées aux restrictions croissantes.
Contexte National : Un Pays Divisé sur l'IVG
Depuis le renversement de l’arrêt Roe vs Wade, une vingtaine d’Etats américains ont restreint ou interdit l’avortement. La décision de la Cour suprême des États-Unis, considérant que le droit à l’avortement n’était pas un droit constitutionnel, a conduit à une mosaïque de législations étatiques. Vingt-deux États ont cherché à restreindre l’accès à cette pratique médicale, dont une douzaine qui l’a aboli. L’élection de Donald Trump, opposant à l’avortement, a sans conteste, bouleversé l’équilibre au sein de la Cour suprême en y installant une majorité conservatrice susceptible de changer la jurisprudence dans ce domaine. Deux juges aux positions anti-avortement, N. Gorsuch et B. Kavanaugh, ont été nommés par Donald Trump.
Tendances Nationales : Hausse Globale Malgré les Interdictions
A l’échelle du pays, cette décision a eu un effet immédiat : le nombre d’avortements a baissé de 6 % entre 2021 et 2022, l’année du basculement juridique. Mais les années suivantes, l’institut Guttmacher, qui fait autorité en la matière, a recensé un rattrapage et une nouvelle augmentation du nombre d’interruption volontaire de grossesse : + 13 % en 2023, + 1 % en 2024. 1,038 million d’avortements auraient ainsi été réalisés en 2024, soit à peu près autant qu’en 2011. Sur la même période, le nombre de naissances a baissé de 8 % aux Etats-Unis.
Aux Etats-Unis, l’avortement est comptabilisé de deux manières : l’institut Guttmacher fournit un sondage à tous les instituts pratiquant l’avortement aux Etats-Unis et extrapole les résultats à partir des réponses obtenues et les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies, une agence fédérale, remonte chaque année les chiffres que les praticiens leur font remonter sur la base du volontariat. Ces deux comptages restent des estimations, mais celui de l’institut est généralement considéré comme plus proche de la réalité, d’autant que le changement de législation aurait découragé de nombreux médecins à communiquer sur ces chiffres.
Depuis le début des années 1990, le nombre d’avortements avait baissé substantiellement aux Etats-Unis d’après l’institut, avant de repartir à la hausse entre 2017 et 2018.
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D'après la Société de planification familiale, le nombre d'IVG par téléconsultation a explosé en deux ans. En proportion, moins d’un avortement sur dix était réalisé à distance à la fin 2022, contre près d’un sur quatre aujourd’hui. Entre 2022 et 2024, le nombre d'avortements "pratiqués à distance" aux Etats-Unis est passé de 7 à 23 %.
L'Alabama : Un Bastion de Restrictions Sévères
Même dans certains Etats particulièrement stricts, à l’image de l’Alabama, l’Arkansas ou la Louisiane qui ont tous les trois banni complètement l’IVG, le nombre de procédures mensuelles à la fin 2024 avait retrouvé son niveau d’avril 2022. Le Sénat de l’Alabama, qui vient de voter la quasi-interdiction de l’IVG, est le dernier exemple en date d’une série de textes restrictifs adoptés ces derniers mois. L’Alabama, un Etat conservateur du sud des Etats-Unis a promulgué la loi anti-avortement la plus stricte du pays le 15 mai dernier. Ce texte interdit la quasi-totalité des interruptions volontaires de grossesse et ce, même en cas de viol et d’inceste jugeant le bébé qui viendrait à naitre comme non responsable du crime et méritant de vivre.
Selon le Planning familial, il y a eu près de 100.000 avortements aux États-Unis en moyenne chaque mois au premier trimestre 2024, un chiffre plus élevé qu'en 2022 et 2023.
Toute personne qui pratique un avortement dans l'État d'Alabama encourt désormais jusqu'à 99 années de prison. En 2019, le gouverneur Kay Ivey a promulgué un projet de loi interdisant les avortements dans l'État, à moins que la vie de la personne enceinte et du bébé ne soient en danger, ou qu'il y ait un risque d'anomalie congénitale mortelle.
Conséquence concrète de l'annulation de Roe v. Wade, un centre de l'Ouest de l'État, situé à Tuscaloosa, a déjà annulé une centaine de rendez-vous pris par des femmes qui devaient avorter dans les prochains jours, apprend la chaîne télévisée CNBC.
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Mécanismes de Résilience et d'Adaptation
Pour la Société de planification familiale, une ONG internationale qui défend le droit à l’avortement, ce "retour à la normale" a été possible grâce à la téléconsultation.
Concrètement, dans les Etats où il est toujours possible d’obtenir une pilule abortive sur ordonnance - ceux où l’avortement est possible jusqu’à six semaines de grossesse par exemple - les médecins n’ont qu’à envoyer une prescription. Dans ceux où la pratique est abolie, ils font alors parvenir le médicament directement par voie postale. Les femmes des Etats sudistes sont alors laissées seules face à l’interruption de leur grossesse.
L’existence de recours dans les Etats les plus conservateurs est saluée par les associations. Le nombre de praticiens et de cliniques a chuté et certaines femmes se déplacent aujourd’hui dans un autre Etat pour se faire accompagner en personne.
Désormais, une intense bataille juridique entre Etats commence. En février dernier, l’Etat du Texas a attaqué une docteur new-yorkaise pour avoir fourni des pilules abortives à des patientes texanes et lui demander d’arrêter sa pratique. La plainte a été jugée irrecevable par un administrateur de l’Etat de New York où une loi a été récemment adoptée pour protéger les médecins qui pratiqueraient ce type d’IVG à distance. Quelques jours plus tard, une seconde plainte contre la même professionnelle a été déposée en Louisiane, demandant cette fois une arrestation pure et simple. Là encore, l’Etat de New York a refusé d’accéder à la demande de l’Etat sudiste, mais la médecin risque une arrestation si jamais elle se rend à la Nouvelle-Orléans par exemple.
Les Conséquences Humaines et Individuelles
Derrière les statistiques, les catastrophes individuelles se multiplient. En Géorgie, de nombreux Américains se sont indignés après la naissance prématurée d’un enfant à l’hôpital universitaire d’Emory à Atlanta. Du fait de la législation en vigueur dans l’Etat, sa mère a été maintenue artificiellement en vie contre les souhaits de sa famille. Elle était en état de mort cérébrale depuis plus de trois mois.
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Sur les réseaux sociaux, les internautes n’ont pas manqué de pointer du doigt que les 25 élus républicains ayant voté le texte étaient tous des hommes blancs. Certaines célébrités ont également exprimés leur opinion sur le sujet, dont l’actrice Busy Philipps, qui, durant l’émission américaine Busy Tonight du 7 mai 2019, a raconté sa propre expérience, révélant qu’elle a eu recourt à l’avortement à l’âge de 15 ans. Elle appelle les femmes à riposter, à mettre fin à la honte injustifiée liée à cet acte et lance l’ hashtag #YouKnowMe qui devient rapidement viral.
Perspectives et Défis Futurs
Dans un contexte politique bipolarisé et radicalisé par les années de la présidence Trump, Ludivine Gilli, docteure en histoire, spécialiste des États-Unis, décrypte la loi texane - S. B. La situation actuelle des Etats-Unis montre que rien n’est acquis, que toute avancée est potentiellement réversible. Ainsi, un droit aussi fondamental que celui de disposer librement de son propre corps peut être remis en cause par une minorité d’individus puissants.
Les ultra-conservateurs espèrent porter le débat devant la Cour Suprême et remettre en question le droit à l’avortement aux Etats-Unis, fixé depuis 1973 par la décision Roe vs Wade. Les défenseurs du droit à l’IVG se sont indignés sur les réseaux sociaux de ce terrible pas en arrière.
Le nombre d'avortements aux Etats-Unis a augmenté depuis que la Cour Suprême a supprimé en 2022 la garantie fédérale du droit à l'interruption volontaire de grossesse, permettant à 22 États de mettre en place des restrictions légales, selon une étude publiée mercredi.
D'après la Society of Family Planning (SFP), qui milite pour l'accès aux droits reproductifs, il y a eu 98.990 avortements par mois en moyenne au premier trimestre 2024, un chiffre plus élevé qu'en 2022 et 2023.
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