Dominique Noguez, philosophe et spécialiste du cinéma expérimental, a consacré une part importante de son œuvre à l'étude de l'humour. Son approche, loin d'être monolithique, embrasse une variété de perspectives, allant de l'analyse structurale du langage humoristique à une réflexion existentielle sur "l'homme de l'humour". Cet article se propose d'explorer les différentes facettes de la pensée de Noguez sur l'humour, en s'appuyant sur ses principaux écrits.

Structure du langage humoristique

Dans son article de 1969, «Structure du langage humoristique», Dominique Noguez s'intéresse à la grammaire de l'humour, plutôt qu'à sa signification. Il part de la distinction de Cazamian entre la forme générale de l'humour et la matière propre à chaque humoriste, tout en se montrant plus optimiste quant à la possibilité de cerner cette matière.

L'humour, un langage codé

Noguez invoque Saussure pour situer l'humour entre la langue et la parole. La langue est un code fondamental et général, tandis que la parole est singulière. L'humour, lui, est un langage codé, un "sur-code" qui exige une compétence de la part du récepteur. La compréhension de l'humour dépend donc de la finesse du récepteur, du contexte socioculturel, de l'époque et du contexte général et particulier de l'énoncé. Ainsi, l'humour se situe dans le champ des idiolectes plutôt que des idiosyncrasies.

Dissociation du signifiant et du signifié

Le codage propre à l'humour repose sur une dissociation entre le signifiant et le signifié. Le discours humoristique n'est pas transparent, mais translucide, et cette translucidité repose sur trois termes : l'humorisant, l'humorisé et les conditions de leur relation. Le discours humoristique recèle des indices permettant de l'identifier, notamment l'énormité des signifiés, qui met en valeur l'inadéquation signifié/signifiant. Cette énormité peut être discrète, comme dans l'absence de jugement de Voltaire face aux atrocités dans Candide. Inversement, l'humour peut employer des signifiants démasqueurs pour révéler la véritable nature du texte.

Figures de style et structure matérielle

Au niveau du verbe, l'humour recourt à des figures qui remettent en cause la stabilité du langage. Noguez souligne le raccourcissement des syntagmes et l'abondance des associations implicites. Il s'intéresse ensuite à la structure "matérielle" de l'humour, considérant que la matière du discours humoristique est repérable et classifiable. Il évoque ainsi :

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  • L'amabilité présentée comme une méchanceté, ou inversement.
  • La louange comme un reproche, ou inversement.
  • La frontière floue entre humour et ironie.

Absence de jugement et conscience de soi

Noguez tire plusieurs conséquences de cette typologie. Tout d'abord, l'humour se garde toujours d'émettre un jugement. Il procède par enthymème, un syllogisme incomplet où seule la mineure est donnée, et où la majeure doit être reconstruite à partir du système de valeurs de l'humoriste. Ensuite, l'humour brille par une très forte conscience de lui-même : il n'est jamais involontaire.

L'Arc-en-ciel des humours : une synthèse

Avec L'Arc-en-ciel des humours, Dominique Noguez propose une synthèse de ses travaux sur l'humour. L'ouvrage se divise en trois parties, dont un historique des types d'humour en France au XXe siècle et une typologie des "couleurs" de l'humour.

Communication et affect

Noguez prend ses distances avec Freud, récusant le solipsisme de l'humour : pour lui, l'humour est intrinsèquement communicationnel. De plus, si l'humour fait l'économie de l'affect, celui-ci se réintroduit subrepticement dans l'équation.

La syllepse comme figure de style

Noguez aborde la question de la bipolarité de l'humour, déjà étudiée dans son article de 1969. Il souligne que la syllepse, qui consiste à réunir dans un seul signifiant deux signifiés, actualisés tour à tour, est une figure de style caractéristique de l'humour. Il mentionne également d'autres figures voisines, comme l'antanaclase, la paronomase, le calembour et l'holorime. La syllepse est révélatrice d'un rapprochement de deux réalités sans que l'une élimine l'autre.

L'Homme de l'humour : une approche existentielle

L'Homme de l'humour marque un tournant dans la réflexion de Noguez, adoptant une approche plus existentielle et éthique. L'essai s'interroge sur l'existence de "l'homme de l'humour" et définit l'humour comme une anti-éthique, supposant à la fois une adhésion absolue au monde et un éloignement vertigineux.

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Humour et désespoir

L'humour se retrouve détaché du comique, ses liens avec lui étant purement accidentels. L'humour pur serait plutôt une forme de désespoir qu'une forme de consolation. L'idée de l'homme de l'humour se tenant sur le seuil entre l'acceptation du monde et son refus rappelle Kierkegaard, mais Noguez décrit l'humour dans un monde sans Dieu, où la frontière est entre le monde et le néant.

L'indicible et l'impossible

Noguez se rapproche des analyses de Cazamian, qu'il avait en partie récusées en 1969. Les seules choses valables qu'on puisse dire sur l'humour sont précisément celles qui ne peuvent être dites. Si l'humour est indicible et indescriptible, l'homme de l'humour l'est tout autant. Cet homme existe comme un idéal, une asymptote que l'on ne peut jamais atteindre. L'humour est le sentiment de l'impossibilité éprouvée jusqu'au fou rire.

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