Introduction

L'histoire de l'association entre la vie, la liberté, l'avortement et l'eugénisme est complexe et nuancée. Au début du XXe siècle, des mouvements prônant la réforme sexuelle ont émergé, cherchant à transformer les normes sociales et à promouvoir une vision progressiste de la sexualité et de la reproduction. Parmi ces mouvements, la Ligue Mondiale pour la Réforme Sexuelle (LMRS) a joué un rôle central en tant que lieu de rencontre et d'échange pour des idées novatrices, parfois controversées. Cet article explore l'histoire de la LMRS, en mettant en lumière les débats et les tensions entre les différentes perspectives sur la stérilisation, l'avortement et l'eugénisme.

La Ligue Mondiale pour la Réforme Sexuelle : Un Carrefour d'Idées

Fondée en 1928, la Ligue Mondiale pour la Réforme Sexuelle (LMRS) est issue de l'Institut pour les sciences sexuelles de Berlin. Elle visait à promouvoir la réforme sexuelle à travers des publications, des congrès, des conférences, et des projets législatifs soumis aux gouvernements. La LMRS abordait une variété de sujets liés à la sexualité, allant de l'égalité des sexes à la prévention des maladies vénériennes. Elle se distinguait des autres organisations par son approche globale et pluridisciplinaire de la question sexuelle.

Les Objectifs de la Ligue

La LMRS poursuivait plusieurs objectifs clés, notamment :

  • L'égalité politique, économique et sexuelle des hommes et des femmes.
  • La libération du mariage et du divorce des règles religieuses et étatiques.
  • Le contrôle de la conception pour une procréation délibérée et responsable.
  • L'amélioration de la race par l'application des connaissances de l'eugénique.
  • La protection des mères non mariées et des enfants illégitimes.
  • Une approche rationnelle des personnes sexuellement anormales, en particulier les homosexuels.
  • La prévention de la prostitution et des maladies vénériennes.
  • L'intégration des troubles sexuels dans la catégorie des phénomènes pathologiques plutôt que des crimes ou des péchés.
  • La criminalisation des actes sexuels qui transgressent les droits d'autrui.

Figures Clés et Engagements Eugénistes

À sa création, la LMRS était dirigée par trois présidents : Magnus Hirschfeld, Auguste Forel et Havelock Ellis. Ces figures étaient favorables à l'eugénisme. Magnus Hirschfeld, fondateur de la Ligue, s'engage en faveur de l'eugénisme dès les années 1910. Auguste Forel est le premier à promouvoir l’eugénisme en Suisse et stérilise des patients dès 1895. En 1930, Norman Haire et Jonathan Leunbach reprennent la coprésidence. Haire pratique couramment la stérilisation sur les hommes de sa clientèle et Leunbach est un acteur majeur de la lutte pour l’accès à la contraception et à l’avortement au Danemark.

Eugénisme et Réforme Sexuelle : Une Alliance Complexe

Dans les années 1920, les sciences sexuelles et l'eugénisme se sont étroitement liés, notamment au sein de la LMRS. Cette ligue rassemblait des médecins de renom tels que Havelock Ellis, Norman Haire, Magnus Hirschfeld, Peter Schmidt et Harry Benjamin, ainsi que des militants du contrôle des naissances et des néomalthusiens. La LMRS est devenue un espace de rencontre où les multiples usages de la stérilisation masculine ont été discutés. La stérilisation eugénique masculine était perçue comme un projet de réforme sexuelle visant à améliorer la qualité humaine et à transformer les rapports sociaux.

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La Stérilisation Masculine : Une Question Débattue

Entre 1928 et 1933, la LMRS a organisé quatre congrès où la stérilisation masculine a occupé une place importante. Elle était étudiée pour ses prétendues vertus revitalisantes et ses applications eugéniques, mais aussi, de manière plus marginale, comme méthode anticonceptionnelle. La stérilisation était considérée comme un instrument susceptible de modifier les rapports entre femmes et hommes et, selon certains, d'agir sur les rapports de classe. Au sein des sections nationales de la Ligue, la stérilisation était abordée de manière inégale.

Hildegart : Féminisme Radical et Eugénisme

Hildegart, secrétaire de la section espagnole de la LMRS, a développé un projet de réforme sexuelle basé sur la stérilisation masculine. Ses théories et son destin tragique mettent en lumière les dérives eugénistes d'une partie du mouvement pour la réforme sexuelle, tout en illustrant la synthèse de l'eugénisme et d'une frange du féminisme radical. Hildegart offre une perspective féminine sur la stérilisation masculine.

Circulation des Idées Eugéniques

L'histoire de la section française de la LMRS montre comment les idées en matière de stérilisation eugénique circulaient au sein du mouvement. La sexologie, basée sur les travaux de Krafft-Ebing, Auguste Forel, Havelock Ellis et Iwan Bloch, s'est affirmée comme un champ scientifique pluridisciplinaire depuis la fin du XIXe siècle. L'eugénisme était étroitement lié à la sexologie, comme en témoigne sa place au sein de la LMRS.

Magnus Hirschfeld : Un Eugéniste Humaniste

Magnus Hirschfeld, à l'origine de la création de la LMRS, s'est engagé en faveur de l'eugénisme dès les années 1910. Il a fondé la première société de sexologie en Allemagne, intégrant une section eugénique pour la mère et l'enfant à son Institut pour les sciences sexuelles à Berlin en 1919. Hirschfeld expose ses aspirations eugénistes dans son Manuel de sexologie (Geschlechtskunde). Cependant, il faut souligner le caractère humaniste et antiraciste de sa pensée. Estimant insuffisantes les connaissances sur l'hérédité, il s'est prononcé contre la stérilisation systématique, la réservant aux cas d'extrême gravité où les personnes concernées sont incapables de disposer d'elles-mêmes.

Les Congrès de la LMRS : Discussions et Divergences sur la Stérilisation

La LMRS a organisé plusieurs congrès où la question de la stérilisation a été largement débattue, révélant les tensions et les divergences entre les différentes perspectives.

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Congrès de Copenhague (1928)

Lors du congrès de Copenhague en 1928, la stérilisation n'a pas fait l'objet de communications dédiées, mais elle a été évoquée par Jonathan Leunbach, qui se prononce pour la stérilisation « des faibles d’esprit, des malades mentaux et des psychopathes ». Helene Stöcker appelle à « éliminer les incapables et les faibles par le chemin le plus silencieux, le moins douloureux ».

Congrès de Londres (1929)

Le congrès de Londres en 1929 a abordé plus clairement la stérilisation. Norman Haire défend la conjonction des stérilisations volontaires et contraintes comme moyen de défense sociale. David Eder admet que l’on recoure individuellement à la stérilisation « quand elle est demandée par l’individu et qu’elle sert ses intérêts ». Richard Pennifold, militant britannique du contrôle des naissances, exprime la crainte que les travailleurs soient les premiers à être stérilisés. Marie Stopes défend le recours à la stérilisation féminine, soulignant la nécessité de la stérilisation « comme un supplément social au contrôle volontaire ».

Les positions des eugénistes, des birth controllers et des réformateurs sexuels au sein de la LMRS étaient difficiles à concilier. Binnie Dunlop propose de promouvoir une prescription commune : « Les couples les plus pauvres économiquement ne devraient pas avoir plus de deux enfants. » Il suggère que la vasectomie soit préférée si l’encadrement légal de la stérilisation des pauvres s’avérait nécessaire. Jonathan Leunbach commente la loi sur la stérilisation qui vient d’être adoptée au Danemark.

À l'issue du congrès de Londres, il n'y avait pas de consensus sur la stérilisation eugénique au sein de la LMRS. La résolution adoptée déclare « qu’aucun enfant ne devrait naître de parents qui ne le souhaitent pas ». La convenance commence à devenir un argument légitime pour la limitation des naissances, mais elle ne l’est pas encore pour la stérilisation, qui ne se justifie que par la visée thérapeutique et l’eugénique.

Congrès de Vienne (1930)

Le congrès de Vienne en 1930 a réuni deux mille personnes. Jonathan Leunbach considère que la stérilisation permettrait aux faibles d’esprit internés dans les asiles de vivre plus dignement, en leur offrant la possibilité d’avoir une sexualité active tout en limitant à terme leur nombre. Pierre Vachet dénonce l’existence de « créatures malchanceuses » dont la souffrance aurait pu être évitée.

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La stérilisation à visée anticonceptionnelle est évoquée dans une communication sur la stérilisation temporaire par rayons X, qui se prononce pour un recours préférentiel à la stérilisation masculine, et dans l’« Avis et résolution en faveur du Professeur Hermann Schmerz, à Graz », qui concerne un médecin poursuivi pour avoir vasectomisé certains de ses patients. La résolution affirme que les déboires judiciaires de Schmerz ne sont pas dus au simple fait de stériliser, mais au fait de stériliser des hommes.

Le congrès de Vienne constitue un moment clé : les trois aspects de la vasectomie (thérapeutique, eugénique et anticonceptionnel) sont discutés simultanément par des praticiens que l’on aurait pu croire étrangers les uns aux autres. L’événement prouve que le transfert des connaissances sur les différents usages de la stérilisation masculine se fait au niveau international.

Eugénisme Privé et Valeurs Sociales

Les partisans de la réforme sexuelle étaient confiants quant à l’intégration des valeurs eugénistes par la population générale et pouvaient de ce fait promouvoir la stérilisation eugénique volontaire. Cela supposait que la stérilisation était perçue de manière positive et que la pensée eugéniste s’était suffisamment diffusée.

L'expression « eugénisme privé » est utilisée pour décrire le choix de faire naître un enfant selon sa qualité présumée. Cependant, cette expression est contestée car elle suggère une autonomie du sujet dans ses choix et occulte le fait que les aspirations individuelles sont liées à la mesure de la valeur humaine construite socialement. De plus, elle occulte le fait que les différentes formes de vie sont acceptées ou non selon des critères d’adaptabilité au système économique et social.

Paul-André Rosental conteste également l’expression d’« eugénisme privé », préférant souligner la diffusion de valeurs morales qui façonnent les normes à partir desquelles la valeur des individus est estimée.

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