En France, le débat sur l'interruption volontaire de grossesse (IVG) a toujours été un sujet de discorde, notamment au sein de la communauté catholique. Cet article se penche sur les positions militantes catholiques concernant l'IVG, en explorant les figures clés, les organisations actives et les arguments avancés, tout en tenant compte du contexte social et politique actuel.
Un Contexte Historique et Social Complexe
Les mouvements pro-vie en France ont émergé dès le début des années 1970, lorsque les discussions sur la légalisation de l'avortement ont commencé. Près de cinquante ans après la dépénalisation de l’avortement, en 1975, et alors que l’on débat actuellement de la constitutionnalisation de l’IVG, l’opinion publique française est largement en faveur de ce droit. Selon une étude de l'Ifop, datée de juillet 2022, 83 % des Français et Françaises jugent positivement l'autorisation de l'IVG par la loi française. Malgré ce consensus apparent, des groupes et associations restent très actifs dans la lutte contre l'avortement. « Le discours public anti avortement demeure rare », souligne Marie Mathieu, docteure en sociologie, co-autrice avec Laurine Thizy, du livre Sociologie de l’avortement , paru en mai 2023.
La liberté accordée aux femmes de recourir à une interruption volontaire de grossesse (IVG) est une question très sensible. Les débats politiques sont souvent fort violents et les positions extrêmement tranchées. La réflexion gagne pourtant à mieux entendre la parole des femmes. L’actualité retentit à nouveau de la question lancinante de l’avortement : dans la rue, où des femmes défilent sur tous les continents pour affirmer leur droit à disposer de leur corps, à avoir la main sur une procréation vécue comme un destin traditionnellement imposé par les hommes ; dans les états-majors politiques ou les officines électorales, conscients d’avoir affaire à une question sociétale souvent décisive. La France, pour sa part, a pris le parti en mars 2024 de garantir, dans sa Constitution, la liberté de mettre fin à une grossesse. Le sujet flambe aux États-Unis où, depuis l’annulation par la Cour suprême en juin 2022 de l’arrêt Roe vs Wade, qui avait autorisé en 1973 le recours à l’avortement sur l’ensemble du territoire américain, il revient désormais à chaque État d’encadrer l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Depuis 2022, une vingtaine d’États américains ont interdit ou limité l’accès à l’avortement. Dans certains d’entre eux, même le viol ou l’inceste ne peuvent être invoqués comme motif légitime. Si Joe Biden, catholique pratiquant, est en faveur d’une loi fédérale garantissant l’accès à l’avortement, Donald Trump se range aux côtés des militants pro life, marqueur essentiel en monde républicain. Parallèlement, l’instauration de pouvoirs autoritaires se caractérise un peu partout par un prompt reflux de dispositions favorables aux femmes. Tout ce qui touche au corps des femmes, donc à la contraception, a fortiori à l’avortement, devient l’objet de restrictions dans de nombreux pays, qu’il s’agisse du Brésil de Jair Bolsonaro, de l’Argentine de Javier Milei, du parti polonais Droit et justice (PiS), de la Hongrie de Viktor Orbán, de la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan, liste non limitative… À tout le moins, cette interférence entre la cause de la démocratie et celle des femmes mérite d’être relevée et interrogée.
Figures Clés du Mouvement Pro-Vie Catholique en France
Plusieurs personnalités catholiques françaises se sont illustrées par leur engagement contre l'IVG. Parmi elles, on peut citer :
Le Professeur Jérôme Lejeune (1926-1994) : L'un des découvreurs de l'origine chromosomique de la trisomie 21, il s'est opposé au diagnostic prénatal visant à éliminer les bébés trisomiques, qu'il considérait comme un « racisme chromosomique ». Militant pro-vie de la première heure, il a dénoncé les dérives eugénistes de l'IMG et de l'euthanasie. Il cherchait également des solutions pour les femmes enceintes en difficulté, en les aidant à élever leur bébé ou à le faire adopter. Il considérait qu'IVG signifie « Interruption de la Vie Gênante ». Jérôme Lejeune était un père de famille et un catholique fervent. Ami du pape saint Jean-Paul II, il a été nommé en 1974 à l'Académie pontificale des sciences.
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Jean-Marie Le Méné : Gendre du Pr Jérôme Lejeune, militant pro life et magistrat français, il est président et fondateur de la Fondation Jérôme Lejeune. Cette fondation œuvre dans le domaine de la recherche médicale (notamment contre la trisomie) et est très active dans la lutte contre l'avortement et l'euthanasie.
Tugdual Derville : Fondateur en 1986 de l'association À bras ouverts pour les enfants handicapés, il est aussi le délégué général de l'association pro vie Alliance Vita. Bouleversé par le sort des enfants dans le sein de leur mère, il est également actif pour lutter contre l'euthanasie et le suicide assisté. En 2013, il lance le courant « Pour une écologie humaine ».
Michel Aupetit : Médecin et évêque catholique français, il a participé à plusieurs Marches pour la vie et s'est opposé à la légalisation de la PMA pour les couples de femmes en 2021. Il a écrit plusieurs livres, notamment sur la contraception, la sexualité, l'embryon, la mort, et sur l'encyclique Humanæ Vitæ du pape saint Paul VI.
L'Abbé Laurent Spriet : Recteur de l'église Saint Georges à Lyon, il accompagne spirituellement des femmes ayant avorté.
Aude Mirkovic : Juriste et essayiste française, spécialisée en droit de la famille et en bioéthique. Elle a rédigé des essais, parmi lesquels : PMA, GPA : quel respect pour les droits de l’enfant ?
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Michel Raoult (1943-2002) : Après avoir été membre de Laissez-les vivre, il a fondé en 1982 l'Association pour l'objection de conscience à toute participation à l'avortement, qui se nomme aujourd'hui Choisir la Vie. Cette association militait pour la défense de la vie de la conception à la mort naturelle.
Cécile Edel : Fille de Michel Raoult, elle est psychologue clinicienne.
Aliette Espieux : Elle était porte-parole de la Marche pour la vie jusqu'en 2024. Elle est étudiante en master de philosophie.
Organisations et Associations Actives
Plusieurs organisations et associations catholiques jouent un rôle important dans la défense de la vie et la lutte contre l'avortement en France :
La Fondation Jérôme Lejeune : Fondée par Jean-Marie Le Méné, elle œuvre dans le domaine de la recherche médicale sur les maladies génétiques, notamment la trisomie 21, et mène des actions de sensibilisation et de plaidoyer contre l'avortement et l'euthanasie. Selon Lucie Pacherie, juriste et chargée de plaidoyer de la fondation Jérôme Lejeune, « Il nous semble important d’interroger sur l’avortement. On veut être lanceur d’alerte ». La fondation écrit également des « manuels destinés aux jeunes et à leurs éducateurs », disponibles gratuitement en ligne, abordant plusieurs questions bioéthiques comme l’avortement. À la question « Et si l’enfant est issu d’un viol ou d’un inceste ? », le manuel répond : « Tuer l’enfant qui en est issu n’annule pas ces crimes ni le traumatisme subi par la femme. »
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Alliance Vita : Association pro-vie, elle se mobilise contre l'avortement, l'euthanasie, la PMA et le mariage homosexuel. Elle a été très active lors de la Manif pour tous et contre l'extension de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules.
Choisir la Vie : Issue de l'Association pour l'objection de conscience à toute participation à l'avortement, elle milite pour la défense de la vie de la conception à la mort naturelle.
Les Survivants : Cette association, apparue après la Manif pour tous, utilise une rhétorique axée sur le « syndrome du survivant » chez les enfants nés après un avortement. Ils organisent divers événements et sont très présents sur Internet, malgré la création d'un délit d'entrave numérique. En 2016, les Survivants revendiquaient 800 inscrits sur leur site. Récemment, l’une des actions les plus marquantes des Survivants a été le collage d’autocollants anti-IVG sur de nombreux Vélib’ parisiens en mai et en juin 2023, ou sur des vélos à Lyon. La mairie de Paris avait alors demandé la dissolution de ce mouvement anti-IVG.
La Marche pour la Vie : Organisée chaque année, elle rassemble des milliers de participants pour défendre la vie de la conception à la mort naturelle. En 2024, elle a rassemblé 15 000 participants selon les organisateurs, 6 000 selon la préfecture de police. L'association met l'accent sur l'action auprès des femmes en difficulté et demande notamment de rendre obligatoire une échographie à la sixième semaine de grossesse pour entendre battre le cœur du fœtus.
One of us : Lobby européen contre l'avortement, il est présent lors d'événements comme la Marche pour la vie.
Arguments et Positions
Les militants catholiques contre l'IVG fondent leurs arguments sur plusieurs principes :
Le caractère sacré de la vie humaine : Ils considèrent que la vie humaine commence dès la conception et qu'elle doit être protégée à tout prix. L’Eglise catholique condamne fermement l’avortement, au même titre que le meurtre ; elle considère l’embryon comme un être humain voulu par Dieu, dès la conception. En septembre 2024, le pape François a réitéré cet interdit et désigné les médecins pratiquant l’avortement comme des « tueurs à gages ».
La dignité de l'embryon et du fœtus : Ils estiment que l'embryon et le fœtus sont des êtres humains à part entière, dotés d'une dignité intrinsèque qui doit être respectée.
La souffrance des femmes ayant avorté : Ils mettent en avant les conséquences psychologiques et émotionnelles négatives de l'avortement pour les femmes, en soulignant le tabou et la solitude qui entourent souvent cet acte.
La nécessité d'alternatives à l'avortement : Ils proposent des solutions pour aider les femmes enceintes en difficulté, comme l'aide matérielle, l'accompagnement psychologique et l'adoption.
La dénonciation des dérives eugénistes : Ils s'inquiètent de l'utilisation du diagnostic prénatal pour éliminer les enfants porteurs de handicap, qu'ils considèrent comme une forme de discrimination.
Stratégies d'Action
Les militants catholiques contre l'IVG utilisent différentes stratégies pour faire entendre leur voix et influencer les politiques publiques :
Manifestations et Marches pour la Vie : Ils organisent des événements publics pour sensibiliser l'opinion et afficher leur opposition à l'avortement.
Actions de sensibilisation et d'information : Ils diffusent des informations sur les conséquences de l'avortement et les alternatives possibles.
Plaidoyer politique : Ils interpellent les élus et les pouvoirs publics pour défendre leurs positions et demander des lois plus restrictives en matière d'avortement.
Soutien aux femmes en difficulté : Ils proposent une aide concrète aux femmes enceintes qui envisagent d'avorter, en leur offrant un accompagnement matériel, psychologique et spirituel.
Présence sur Internet et les réseaux sociaux : Ils utilisent les outils numériques pour diffuser leurs messages et mobiliser leurs sympathisants, malgré la création d'un délit d'entrave numérique.
Le Débat sur la Constitutionnalisation de l'IVG
La question de la constitutionnalisation de l'IVG a ravivé les tensions entre les partisans et les opposants à l'avortement. Si la France a pris le parti en mars 2024 de garantir, dans sa Constitution, la liberté de mettre fin à une grossesse, les militants catholiques continuent de se mobiliser pour défendre leur vision de la vie et de la famille. Alors que ce « moment historique » est salué par des cris de victoire, le temps est peut-être venu d’une vraie demande de pardon. Pardon pour les violences masculines. Un pardon n’est-il pas nécessaire de la part des hommes vis-à-vis de toutes ces femmes qui se sont senties meurtries et humiliées au plus profond d’elles-mêmes ? En effet, le temps ne suffit pas à effacer la trace d’événements qui ont marqué durablement ces vies de leur empreinte. Une démarche est nécessaire pour guérir, apaiser et consoler. Où sont les hommes qui se lèvent pour exprimer un regret, un repentir, un mouvement de compassion ?
Accointances Politiques et Idéologiques
Plusieurs de ces membres, comme le porte-parole des Survivants, sont issus de la Manif pour tous. Beaucoup de ces militants sont issus de milieux religieux et catholiques. Le Pape François, progressiste sur certains points, a une ligne très conservatrice sur ce sujet. Au-delà des cercles religieux, l’extrême droite, en pleine résurgence en France, participe aussi à certaines actions anti IVG. « Il est clair que la concomitance entre le regain d’activisme des mouvements d’ultradroite et celui des anti-IVG n’est ni totalement fortuite ni anodine », affirmait Laurence Rossignol au Sénat en juillet 2023. Ainsi à Bordeaux, les locaux du Planning familial ont été tagués plusieurs fois, non pas par un mouvement spécifiquement anti-IVG mais par le groupe d’extrême droite Action directe identitaire.
L'Église Catholique et l'IVG : Entre Condamnation et Accompagnement
L'Église catholique a toujours fermement condamné le recours à l'avortement. Dans cette conjoncture, l’Église catholique est identifiée d’emblée au discours sur la contraception de Humanæ vitæ (Paul VI, 1968 ; HV), à celui d’Evangelium vitæ (Jean Paul II, 1985 ; EV) dénonçant une « culture de mort », dont l’avortement est l’expression suprême. Toutefois, certains membres de l'Église, comme l'Abbé Laurent Spriet, proposent un accompagnement spirituel aux femmes ayant avorté, témoignant d'une volonté de ne pas les abandonner à leur souffrance. Le pape François, sans en faire un refrain, a eu des mots extrêmement fermes pour dénoncer « un mal absolu ». Il affirme que « la défense de la vie à naître est intimement liée à la défense de tous les droits humains. Elle suppose la conviction qu’un être humain est toujours sacré et inviolable, dans n’importe quelle situation et en toute phase de son développement… Ce n’est pas un progrès de prétendre résoudre les problèmes en éliminant une vie humaine ».
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