Le Festival de Cannes est devenu une tribune pour les mouvements sociaux, notamment pour la défense du droit à l'avortement. En marge de la projection de films argentins traitant de ce sujet sensible, des manifestations et des prises de position ont marqué l'édition.

La couleur verte comme symbole de lutte

Une manifestation, sous le signe de la couleur verte, s’est déroulée au Festival de Cannes pour défendre l’avortement, avant la présentation du documentaire Que sea ley (Une loi, vite !) sur l’élan brisé des Argentines en 2018, réclamant le droit à l’IVG. L’équipe du film de Juan Solanas et des militantes des droits des femmes ont gravi les marches du Palais des festivals, un foulard vert à la main, l’emblème de la lutte pour la légalisation de l’avortement qui a embrasé l’Argentine en 2018. Dans la salle de projection de Que sea ley, des foulards verts ont été disposés sur le dossier de chaque fauteuil. Le cinéaste Pedro Almodovar et l’actrice Penelope Cruz ont également apporté leur soutien au mouvement, arborant le fameux foulard vert, quelques heures avant cette mobilisation.

Que sea ley : Un documentaire engagé sur le combat pour l'IVG en Argentine

Présenté en séance spéciale, le documentaire Que Sea ley chronique et exalte la lutte des féministes pour la légalisation de l'IVG en Argentine, où une femme meurt chaque semaine des suites d'un avortement clandestin. Le film de quatre-vingt-six minutes commence par rappeler la situation régionale : en Amérique latine, sur 320 millions de femmes, seulement 8 % peuvent interrompre librement leur grossesse. Et il finit sur cette autre réalité : depuis trente-cinq ans, 3 030 femmes sont mortes en Argentine des suites d’un avortement clandestin, selon les chiffres officiels - malgré le fait que la loi actuelle prévoit deux exceptions à la pénalisation, en cas de viol et de danger pour la santé de la femme.

Juan Solanas, réalisateur du documentaire, témoigne de son engagement : « Ça me rend fou, j’ai honte que l’avortement soit toujours illégal en Argentine ! Comment ce pays si lumineux, qui a des lois si progressistes en matière LGBT, avec le mariage pour tous légal depuis 2010, est-il capable d’autant d’obscurité en ce qui concerne le droit des femmes à décider ? ».

Le film s'articule autour de deux dates importantes. Le 13 juin 2018, les député·es approuvaient le projet de loi visant à permettre un accès «libre, sûr et gratuit» à l'interruption volontaire de grossesse. Durant les échanges, un million de personnes faisaient du bruit dans la rue pour exprimer leur désir de progressisme et de sécurité. Quelques semaines plus tard, le 8 août, c'était au tour du Sénat argentin d'examiner le projet. Peine perdue. Solanas a filmé ces deux moments cruciaux. Entre les deux, le réalisateur argentin est parti à la rencontre de femmes et de familles ayant particulièrement souffert de l'interdiction d'avorter. Le film regorge d'histoires sordides, révoltantes, racontées par les personnes concernées.

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« La violence du corps médical est ce qui m’a le plus choqué. Pour moi, c’est de la torture », déclare Juan Solanas, qui a parcouru l’Argentine pendant six mois à la recherche de militantes témoignant de leur combat et de femmes ayant avorté clandestinement. Des témoignages entrecoupés d’images des débats au Congrès et d’entretiens avec des responsables politiques, des médecins, des prêtres… Il montre ainsi, sans sombrer dans l’invective, la complicité du corps médical, notamment lorsque la famille de Liliana Herrera relate l’histoire de la jeune femme de 22 ans, morte quatre jours avant le vote négatif du Sénat, parce que les médecins l’ont laissée agoniser toute la nuit pour la punir d’avoir avorté. Ou celle d’Ana Maria Acevedo, morte en 2007, à 19 ans, d’un cancer de la mâchoire, après que l’hôpital lui a refusé une chimiothérapie - et une IVG - pour préserver le fœtus.

Un écho aux luttes internationales

Cette initiative militante sur les marches de Cannes survient au moment où, aux Etats-Unis, des Etats conservateurs mènent une violente offensive contre l’avortement. L’Alabama interdit aux femmes d’avorter même en cas de viol, instaurant la loi anti-avortement la plus stricte des Etats-Unis. Le Missouri veut poursuivre les médecins s’ils pratiquent des interventions après la 8e semaine de grossesse, la Géorgie dès que les battements de cœur du fœtus sont détectables… Interrogée à ce propos, l’actrice américaine Eva Longoria a mis en garde contre un possible effet domino. « C’est une menace qui va toucher tout le monde si nous ne faisons pas attention », a souligné l’actrice qui a produit l’an dernier pour Netflix le documentaire Reversing Roe, du nom de l’arrêt « Roe V. Wade » qui garantit le droit des Américaines à avorter tant que le fœtus n’est pas viable.

L'espoir d'un changement législatif en Argentine

Le 1er mars, le président Alberto Fernandez (péroniste) a annoncé lors de l’inauguration de la session parlementaire qu’il présenterait « dans les dix prochains jours » un projet de loi « qui légalise l’avortement dans les premiers temps de la grossesse et permette aux femmes d’avoir accès au système de santé quand elles prennent la décision d’avorter ». « J’aimerais que mon film serve à remettre l’avortement au cœur des débats », disait Juan Solanas.

Le foulard vert : un symbole fort du féminisme argentin

Juan Solanas explique que « ce foulard est un hommage aux Mères de la place de Mai qui en portaient un blanc. Chaque semaine depuis le mois d’avril 1977, ces mères d’enfants « disparus » pendant la dictature se réunissent sur une place de la capitale argentine pour réclamer vérité et justice. En Argentine, cette nouvelle vague de féministes est aujourd’hui encore plus puissante que les syndicats ! C’est un mouvement dynamique, qui parvient à mobiliser dans toutes les couches de la société mais aussi à l’international. Des féministes des quatre coins du monde soutiennent notre combat. ».

Le cinéaste est résolument optimiste. « Cette vague est imparable, assure-t-il. C’est juste une question de temps pour que l’avortement soit légal en Argentine. Que sea ley ! ».

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