L’antisémitisme, une forme de discrimination et de haine envers les Juifs, est un phénomène complexe et multiforme qui a marqué l’histoire de manière tragique. Il se manifeste par des préjugés, des interprétations diffamatoires, des attitudes haineuses et des agressions verbales ou physiques. Cet article se propose d’explorer l’histoire de l’antisémitisme, ses différentes formes et ses manifestations contemporaines, en s’appuyant sur des analyses historiques et des données récentes.
Aux Sources de l'Antisémitisme : De l'Antijudaïsme Chrétien à la Haine Raciale
L'antisémitisme puise ses racines dans l'Antiquité, mais c'est au Moyen Âge qu'il prend une forme plus structurée avec l'antijudaïsme chrétien.
L'Antijudaïsme Chrétien : Un Mythe Fondateur
Un des mythes fondateurs de l’antisémitisme est sans conteste le déicide, accusation lancée d’abord par les Pères de l’Église puis l’Église elle-même qui « affirme son hostilité à l’égard des Juifs dès le Moyen Âge, élaborant une légende noire qui justifie, pour les siècles à venir, brimades et massacres ». Le concile du Latran IV de 1215 impose aux Juifs le port de la rouelle jaune, ancêtre de l’étoile infligée aux Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Les massacres qui accompagnent les croisades, les statues donnant à voir sur les porches des cathédrales une Synagogue aveugle et dépravée, en témoignent. Le très chrétien saint Louis, comme d’autres rois de France, lutte contre l’usure en confisquant les biens des Juifs, et c’est sous son règne que, suite à une controverse publique, le Talmud est brûlé en 1241 et en 1244. Inquiet pour son salut, le roi adopte une attitude ambiguë faite de condamnation et de relative protection. L’antisémitisme se place alors essentiellement sur le plan religieux, il s’agit d’un antijudaïsme dont se nourrissent des légendes comme la profanation des hosties.
Pourtant, l’Espagne dès les XIVe-XVe siècles a « l’obsession de la pureté du sang » et pratique la ségrégation des Juifs, annonçant les mesures raciales ultérieures. L’antisémitisme religieux continue et le dossier effectue un saut dans le temps en poursuivant avec l’affaire Mortara, en Italie au milieu du XIXe siècle, durant laquelle l’intransigeance du pape Pie IX, relayée par Veuillot, ferme toute possibilité de négociation : l’enfant enlevé à sa famille juive ne peut être rendu car il est baptisé. La même intransigeance du Vatican se prolonge dans l’affaire Finaly des années 1950.
Au Moyen Âge, l’antisémitisme est religieux. On parle d’antijudaïsme. Dans les territoires chrétiens, les juifs sont accusés d’être un peuple déicide, meurtrier de Jésus-Christ. Et leur refus de se convertir au christianisme - à l’époque la seule religion acceptée - est jugé inadmissible. Discriminés au quotidien, les juifs sont victimes de flambées de violence, essentiellement à partir des croisades, du XIe au XIIIe siècles. Dans les territoires musulmans, les juifs, comme les chrétiens, bénéficient d’un statut officiel protégé, quoiqu’inférieur à celui des musulmans. Mais ils sont aussi victimes de flambées de violence.
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La Haine Sociale : L'Émergence d'un Antisémitisme Moderne
Alors que l’émancipation accordée aux Juifs par la Révolution a vocation d’en finir avec l’antisémitisme, il n’en est rien. Autorisés à exercer sans restriction tous les métiers, quelques Juifs pénètrent dans la société en y gravissant des échelons, c’est alors que s’installe la « haine sociale », même la gauche qui milite pour la démocratie est touchée. L’ascension des Rothschild entretient la lutte des classes et un Proudhon manifeste violemment son hostilité à la « puissance juive ». Même un Jaurès, d’avant l’affaire Dreyfus, n’est pas choqué par les exactions antijuives commises en Algérie. Il faut la « révolution dreyfusienne » pour faire basculer le socialisme vers le refus de l’antisémitisme ; la présence de Blum, bien qu’exacerbant la haine des Juifs, n’est pas étrangère à ce basculement. Actuellement, la position de la France Insoumise est ambiguë.
Dans le même temps, Drumont, « cupide, menteur, volontiers manipulateur », répand son venin avec La France juive (1886) et son journal La Libre Parole, il parvient à fréquenter Hugo, les Goncourt, Flaubert, Maupassant ! Mais « Le moment Dreyfus » vient bousculer ces certitudes chez certains. Toutefois le revirement ne se fait pas partout : en Algérie, en Russie, les pogroms sont meurtriers tandis qu’à Vienne l’antisémite Lueger accède à la tête de la municipalité et la « judéo-maçonnerie » est dénoncée par les antisémites.
À partir du XVIIIe siècle en Europe, on reconnaît peu à peu aux juifs les mêmes droits qu’aux autres. Mais un antisémitisme politique apparaît. On reproche alors aux juifs d’être « sans patrie », alors que les États européens se constituent autour de l’idée de nation. Une partie du mouvement ouvrier soupçonne les juifs de servir le capitalisme et la finance. Du côté conservateur, on les accuse en revanche d’être à la source de toutes les révolutions…
Le terme « antisémitisme » est diffusé en 1879 par le journaliste allemand Wilhelm Marr et se développe rapidement en Europe, en opérant une synthèse entre les anciennes animosités antijuives et une haine nouvelle pleinement liée au XIXe siècle. Se proclamant souvent chrétiens, les activistes antisémites reprennent les thèmes de l’antijudaïsme traditionnel sur le peuple déicide qui s’obstine dans l’erreur d’une fausse foi. Mais cet antijudaïsme débordait déjà la stricte controverse théologique : association des Juifs à l’usure, et partant à l’argent ; accusations de meurtre rituel (soit le meurtre d’enfants chrétiens pour faire du pain azyme avec leur sang) ; assignation d’une altérité physique repoussante, entre le foetor judaïcus (l’odeur juive) et des attributs littéralement diaboliques. Actualisant la thématique de l’usure, un antisémitisme anticapitaliste se déploie, affirmant l’emprise juive sur l’industrialisation. Cette première modernité antisémite se retrouve par exemple sous la plume du socialiste fouriériste Alphonse Toussenel (1803-1885) dans Les Juifs, rois de l’époque. Histoire de la féodalité financière (1844).
L’affaire Dreyfus constitue un moment paroxystique de l’antisémitisme en France, que viennent partiellement atténuer l’acquittement du capitaine et la Première Guerre mondiale. Ce temps d’accalmie, induit par la fraternité des tranchées, se poursuit jusque dans les années 1920.
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L'Antisémitisme Racial : Une Idéologie Mortifère
Le développement des sciences biologiques de la fin du XIXe siècle et au XXe siècle permet l’élaboration d’un « racisme scientifique » que le nazisme reprend à son compte pour définir racialement le Juif. Ainsi, parmi les différentes « races humaines », se distingue le « type juif » opposé au « type aryen ». L’antisémitisme prend sa forme raciale. Dans les années trente, alors que Blum est attaqué physiquement parce que juif, des auteurs comme Céline, Coston, Drieu La Rochelle, Béraud, Brasillach déplorent l’abondance « des nez courbes » ! Des caricatures dénoncent l’emprise du Juif sur le monde, enserrant la planète dans ses bras griffus, et Les Protocoles des sages de Sion, un faux fabriqué par des Russes, est largement diffusé et connaît des « recyclages infinis » jusqu’à nos jours, dans le monde arabo-musulman et dans l’Europe anciennement communiste.
Il en résulte « les années terribles » de 1940 à 1944 qui voient la mise en œuvre de l’extermination des Juifs et « le meurtre de bureau » quand l’administration de Vichy dénaturalise les Juifs devenus français. Le gouvernement de Vichy, héritier de ces dérives antisémites, collabore à cette mise à mort : « la police hésite », quelques fonctionnaires refusent cette collaboration. La période de la Seconde Guerre mondiale est caractérisée par une persécution d’État (statuts, ordonnances…) qui place les Juifs en situation de mort sociale, et par une politique de collaboration à la « solution finale » entreprise par l’Allemagne nazie. Les conditions de mise à mort des populations juives (exécutions sur le front de l’Est, centres de mise à mort) se sont caractérisées par leur aspect massif, rationalisé, systématique et industriel. Dans la conscience collective, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Shoah représente le crime absolu. Elle a été pensée dans un continuum : l’expression de préjugés et de stéréotypes à l’égard d’un groupe humain serait à même de conduire, au terme d’un processus criminel, à sa destruction.
Au XIXe siècle naît un antisémitisme racial, selon lequel les juifs constitueraient une race incompatible avec les autres. Ces différentes formes d’antisémitisme - religieux, politique et racial - peuvent se mêler, comme en Ukraine et en Russie où des massacres de juifs, les pogroms, ont lieu jusque dans les années 1920. Mais c’est avec le nazisme et la Shoah, que l’antisémitisme culmine : 6 millions de juifs sont exterminés entre 1941 à 1944.
À la fin du xixe siècle, la nouveauté essentielle est la dimension racialiste : les Juifs seraient une race (comme l’atteste l’usage même de « sémite »), et celle-ci est stigmatisée comme dégénérée, avilissante, et définitivement indésirable. Le racialisme est considéré à partir du milieu du siècle comme un élément légitime du débat savant, sinon comme une avancée scientifique incontournable. Si par son racialisme comme par sa propagande, l’antisémitisme est un produit de la modernité du xixe siècle, il se pose pourtant en rempart contre celle-ci. L’horizon d’attente politique des antisémites est très largement conservateur ou réactionnaire, tel Édouard Drumont (1844-1917) qui, dans La France juive (1886), espère effacer la Révolution française. Il est même, dans sa dimension racialiste la plus affirmée, l’attente d’un retour à une supposée pureté raciale des origines, épurée de la corruption « sémite ».
Manifestations Contemporaines de l'Antisémitisme
Après la Seconde Guerre mondiale, l’antisémitisme n’a plus droit de cité ouvertement, et le racialisme est disqualifié. Pourtant, il continue de se manifester sous différentes formes.
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L'Antisionisme et le "Nouvel Antisémitisme"
« Un nouvel âge » de l’antisémitisme est-il en train de naître ? Après la guerre des Six Jours, le glissement vers l’antisionisme n’est plus à démontrer : « on crie Mort aux Juifs » dans les manifestations antisionistes. Si bien que, de nouveau, l’antisémitisme déborde sur l’extrême gauche, voire la gauche. Dans sa définition, l’antisionisme ne doit pas être confondu avec la critique légitime de la politique du gouvernement israélien. En Europe, on constate « le retour aux vieux démons » tandis que le négationniste de la Shoah, Robert Faurisson, « frappe encore » et se fait acclamer par les admirateurs de Dieudonné.
Ce qu’on appelle désormais le conflit israélo-palestinien est régulièrement ravivé et suscite des tensions dans le monde entier. Depuis quelques années, des spécialistes évoquent l’émergence d’un nouvel antisémitisme. Celui-ci utiliserait la critique virulente d’Israël, dont l’antisionisme, c’est-à-dire l’hostilité à l’existence ou à l’extension d’Israël. Ce nouvel antisémitisme raviverait une conception du monde complotiste et antisémite.
Dès les années 1880, des juifs victimes de pogroms en Russie émigrent vers la Palestine, lieu de naissance de la religion juive. En 1896, un journaliste juif autrichien, Theodor Herzl, propose d’y édifier un État pour les juifs. C’est la naissance du sionisme. Cette idée ne fait pas l’unanimité, même chez les juifs. Mais après la Shoah, elle s’impose : l’État d’Israël est créé le 14 mai 1948. L’afflux d’immigrés juifs en Palestine se heurte à l’hostilité des populations locales non-juives, désormais marginalisées dans ce nouvel État, ainsi qu'à celle des pays arabes alentours.
La Recrudescence des Actes Antisémites
L’antisémitisme continue d’être porté par des groupes ou des personnalités de l’extrême droite. Après les attentats contre la synagogue de la rue Copernic à Paris en octobre 1980 puis de la rue des Rosier le 9 aout 1982, après la profanation de tombes juives du cimetière de Carpentras en mai 1990, l’antisémitisme, dans les années 2000, a encore tué : mort d’Ilan Halimi (2006), crimes de Mohamed Merah dans une école juive à Toulouse (mars 2012), morts de l’hypercasher de Vincennes (janvier 2015), meurtre de Sarah Halimi (2017), meurtre de Mireille Knoll (2018). Ce climat et ces meurtres ne sont pas seulement sources d’inquiétude, ils génèrent aussi de l’angoisse, au sein d’une communauté - et au-delà - qui voit revenir une haine qu’elle avait cru disparue.
Selon la Délégation Interministérielle à la Lutte Contre le Racisme, l'Antisémitisme et la Haine anti-LGBT (DILCRAH), en 2019, 687 faits à caractère antisémite ont été constatés contre 541 en 2018, soit une augmentation de 27 %. Les faits antisémites se décomposent en 151 « actions » (catégorie qui regroupe les atteintes aux personnes et aux biens : dégradations, vols, violences physiques…) et 536 « menaces » (propos ou gestes menaçants, inscriptions, tracts, courriers…). La hausse des faits antisémites en 2019 s’explique exclusivement par l’augmentation des menaces, à hauteur de 50 % par rapport à 2018, les actions ayant quant à elles diminué de 15 %. Les faits les plus graves, les atteintes aux personnes, sont même en net recul, de 44 %. Dans son rapport annuel, le « Service de sécurité de la communauté juive » (SPCJ) relève ce qu’il qualifie de phénomène « nouveau et inquiétant » : un quart des incidents se sont produits à l'intérieur ou à proximité du domicile des victimes, généralement perpétrés par un voisin (dans « la sphère privée »). 1/3 des actes antisémites auraient été motivé par le conflit israélo-palestinien. Une flambée des actes antisémites est également constatée depuis les attaques terroristes perpétrées par le Hamas le 7 octobre 2023. Dans les trois mois suivants les massacres, il y a eu autant d’actes antisémites recensés que sur les années 2020, 2021 et 2022 cumulées.
Le Poids des Imaginaires et des Représentations
Le poids des imaginaires et des représentations, mesuré par les enquêtes et autres sondages, constitue un autre élément permettant d’apprécier, à défaut de mesurer, l’antisémitisme en France. Cette situation multiforme, entre actes violents, poids des mots et des images, explique-t-elle cet autre phénomène que constituent les départs de France, pour Israël ou d’autres destinations. En 2020, selon une étude Ifop pour Fondapol et l’American Jewish Committe publiée par Le Parisien, 34 % des Français de confession ou de culture juive déclarent se sentir régulièrement menacés en raison de leur appartenance religieuse. 7 Français juifs sur 10 disent avoir été victimes d'un acte antisémite, 64 % déclarent avoir subi une agression verbale (moqueries ou injures) et 23 % une agression physique.
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