Introduction

Angelo Tasca, figure marquante du mouvement ouvrier italien et européen, a connu un parcours complexe et souvent controversé. Né en 1892 et décédé en 1960, son itinéraire intellectuel et politique l'a mené du communisme à une forme de socialisme réformiste, en passant par une collaboration ambiguë avec le régime de Vichy. Son œuvre la plus célèbre, Naissance du fascisme, publiée en 1938 sous le pseudonyme de A. Rossi, reste une analyse lucide et perspicace de l'ascension du fascisme en Italie. Cet article explore la vie et l'œuvre d'Angelo Tasca, en mettant l'accent sur son analyse du fascisme et son rôle dans le contexte politique tumultueux de l'entre-deux-guerres. L'Italie de l'Armistice à la marche sur Rome, c'est une période cruciale pour comprendre l'émergence du fascisme.

Jeunesse et Engagement Socialiste

Né dans une famille modeste de la province de Cuneo, Piémont, Angelo Tasca s'installe très jeune à Turin avec son père, ouvrier. Encouragé par son père, socialiste, et un professeur de lycée, il s'engage précocement en politique, dès mai 1909. En janvier 1912, il s'inscrit à la faculté de lettres et de philosophie de Turin, où il rencontre Antonio Gramsci, Umberto Terracini et Palmiro Togliatti. Il joue un rôle actif dans les grèves turinoises de 1912-1913.

La Première Guerre mondiale disperse le groupe turinois, épargnant seulement Antonio Gramsci en raison de sa santé fragile. Enrôlé en 1915, Angelo Tasca est affecté loin du front, ce qui limite son activité politique. Il se marie en 1916 avec Lina Martorelli et devient père de deux enfants, Carlo et Elena, en 1917 et 1919 respectivement. En décembre 1917, il soutient une thèse sur Giacomo Leopardi et la philosophie française du XVIIIe siècle.

L'Ordine Nuovo et l'Engagement Communiste

Démobilisé à l'été 1919, Angelo Tasca s'engage pleinement dans le combat politique. Sur le modèle de Clarté d'Henri Barbusse et de Romain Rolland, il fonde avec Antonio Gramsci L'Ordine Nuovo (n° 1, mai 1919), fidèle à sa conception « culturaliste » de la politique. Bien que tous deux soient partisans d'un rattachement à la IIIe Internationale, leurs approches du combat politique divergent. De mai 1920 à août 1922, Angelo Tasca est secrétaire de la Bourse du Travail et membre de l'Alleanza cooperativa, tout en étant conseiller municipal de Turin à partir de la fin 1920. Malgré ses désaccords avec la direction du mouvement syndical, il croit en la nécessité d'agir au sein des structures existantes, en y intégrant les nouvelles idées.

L'échec de la grève générale lancée par les conseils ouvriers creuse le fossé entre Angelo Tasca et Antonio Gramsci. La scission politique se concrétise au congrès de Livourne en janvier 1921, avec la création du Parti communiste d'Italie, que Angelo Tasca rejoint, critiquant la stratégie socialiste de l'après-guerre.

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Ascension et Rupture avec l'Internationale Communiste

Tout au long des années 1920, Angelo Tasca se positionne à l'aile droite du PC d'Italie et de l'Internationale Communiste. À l'issue du IVe congrès de l'IC, il devient membre de son Comité exécutif fin 1922, puis entre au comité central du PC italien en mars 1923. Après une brève représentation de son parti auprès du PCF, il accède au secrétariat du PC italien en juillet. De retour en Italie, il est arrêté le 21 septembre 1923, mais relâché le 29 octobre suivant, faute de charges. Durant cette période, il plaide en vain pour une fusion avec le Parti socialiste italien.

Dans le contexte d'ouverture relative de la tactique communiste au milieu des années 1920, et compte tenu des arrestations en Italie, Tasca occupe une place croissante dans l'appareil. En janvier 1927, il forme avec Palmiro Togliatti et Ruggero Grieco la direction du nouveau centre extérieur du PC italien. Soutenu par Jules Humbert-Droz, il affiche ouvertement ses liens avec Nicolas Boukharine, ce qui ne pose pas de problème tant que dure l'alliance de Staline avec ce dernier. Il fréquente Pierre Pascal et sert de courrier entre lui et Boris Souvarine.

La rupture entre Staline et Boukharine au VIe congrès de l'IC à l'été 1928 marque un tournant. Palmiro Togliatti demande à Angelo Tasca de rester et le fait nommer au secrétariat de l'IC, où il est chargé du secrétariat latin. Cependant, il s'éloigne de la nouvelle stratégie « classe contre classe », et la rupture se produit rapidement sur trois thèmes : la question allemande (dénonciation du « social-fascisme » et mise au pas de l'aile droite du PC allemand), les tendances autocratiques du plan soviétique et la politique paysanne de Staline. Il précise son analyse dans un rapport présenté devant le comité central le 28 février, qui est rejeté à l'unanimité moins sa propre voix. Il démissionne du Bureau politique et est remplacé à l'IC par Ruggero Grieco. Staline exige son exclusion, qui est prononcée en septembre.

Exil à Paris et Révision du Marxisme

Après son exclusion, Angelo Tasca s'installe à Paris et se retrouve isolé, situation accentuée par une crise personnelle. Il parvient à convaincre sa femme Lina de le rejoindre en France avec leurs trois enfants, mais elle décide finalement de repartir en Italie fin 1932-début 1933, laissant Valeria aux soins de la famille de Charles-André Julien. Cet épisode douloureux contribue à sa décision de demander la naturalisation française, qu'il obtient en 1936.

À Paris, il fréquente les Julien et quelques oppositionnels communistes collaborant à Monde, l'hebdomadaire de Barbusse. Il rejoint la rédaction au printemps 1930 et y participe jusqu'à l'automne 1933, mettant en avant l'importance du culturel dans le politique. Ses articles abordent principalement l'analyse du fascisme et la révision du marxisme. Ses convictions léninistes s'effritent au fil des ans, et sa collaboration à Monde est marquée par les pressions communistes visant à prendre le contrôle de la revue. En janvier 1932, il prend la direction des sections économique et politique, mais le PCF tente de l'écarter en raison de ses articles non conformistes sur le marxisme et de son soutien à Victor Serge.

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Dans la série d'articles « Marxisme 1933 » publiés dans Monde, Angelo Tasca propose une nouvelle lecture de Marx, mettant en avant l'initiative du sujet et soulignant la filiation avec les socialistes utopiques. Cette révision du marxisme s'inscrit dans le mouvement de renouveau des idées des années 1930, où prédominent les idéologies du rassemblement national. Bien qu'il s'oppose au néo-socialisme de Marcel Déat, il s'intéresse aux planistes et aux thèses d'Henri de Man.

Naissance du Fascisme et Engagement Socialiste

La stratégie politique d'Angelo Tasca repose sur une analyse constante du fascisme, qu'il systématise dans son livre La Naissance du fascisme (1938). Pour lui, la dictature mussolinienne s'appuie sur une partie importante des petite et moyenne bourgeoisies, avec pour objectif d'isoler le prolétariat. Il est donc essentiel de gagner les classes moyennes, contrairement à ce que pensaient les « maximalistes » italiens. La véritable lutte aurait consisté à créer les bases d'une démocratie moderne, mais ces derniers, se trompant d'ennemis, ont combattu l'État libéral et parlementaire.

Angelo Tasca est particulièrement sensible aux dangers extérieurs. À partir de 1934 et jusqu'à la guerre, il est éditorialiste de politique extérieure, écrivant régulièrement dans Le Populaire (sous le pseudonyme d'André Leroux) et dans Il Nuovo Avanti, le journal du Parti socialiste italien. Il cesse sa collaboration au Populaire peu après Munich. Entre 1937 et 1939, il écrit également dans La Lumière, et en 1938 et 1939 dans Oran républicain et Alger républicain.

Il adhère au PSI en août 1934, mais ne le rejoint officiellement qu'en mars 1935. Il aide son ami Arturo Faravelli à la direction du Centro socialista interno, structure mise en place pour assurer le contact avec les militants vivant en Italie. En 1937, il entre à la direction du PSI.

La Seconde Guerre Mondiale et Vichy

La fin des années trente marque une étape décisive dans le parcours politique d'Angelo Tasca. Avec des blumistes antimunichois, il fonde la revue Agir pour la paix, pour le socialisme. La signature du Pacte germano-soviétique lui donne l'occasion de reprendre sa collaboration au Populaire, avec des articles très sévères contre la politique soviétique, et de prendre le contrôle du PSI, accédant au secrétariat avec Saragat et Morgari le 2 septembre, après la mise à l'écart de Pietro Nenni.

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Au moment où le dernier numéro d'Agir paraît en août 1939, Tasca élabore un projet de revue internationale, Europe libre, qui n'aboutit pas. Le « travaillisme anglais » devient son modèle de référence. La position d'Angelo Tasca est atypique dans le mouvement socialiste des années trente. Antimunichois et sensible au danger nazi, il est proche de Léon Blum, tandis que son anticommunisme le rapproche de Paul Faure. Au PSI, il s'allie à des pacifistes convaincus. Ce double rejet du communisme et du fascisme l'amène à refuser de hiérarchiser les dangers.

Chargé des émissions en italien de la radio nationale depuis 1937, Angelo Tasca suit le gouvernement dans la débâcle. De Tours, il dénonce à la radio l'entrée en guerre de Mussolini le 10 juin. À Bordeaux, il refuse la place que lui propose son ami Pierre Viénot sur le Massilia. Arrivé à Vichy, il participe au lancement de L'Effort, journal dirigé par Paul Rives, auquel participent les socialistes ralliés au régime.

Un texte écrit en septembre 1940 révèle son état d'esprit, critiquant la IIIe République et appelant à un gouvernement d'union nationale autour du maréchal Pétain. Vichyste dans la mesure où il privilégie les causes françaises du désastre, Angelo Tasca voit dans certaines composantes du régime des soutiens nécessaires au relèvement.

Il entre en contact avec un réseau belge de renseignements dès février 1941. La dénaturalisation de Tasca, officielle en novembre 1940, est annulée en avril 1941 grâce à Henri Moysset et Charles Vallin. Angelo Tasca fournit des synthèses à Moysset pour contrer les protocoles de Paris et le projet de jeunesse unique de P. Pucheu. Il travaille également dans les services de l'Information, dirigés par Paul Marion, qu'il avait connu à Moscou et dans les clubs de réflexion. Parallèlement, il envoie des rapports hebdomadaires à Cavyn, chef du réseau belge de renseignements. Son journal de guerre révèle qu'il s'appuie sur d'anciens « non-conformistes » des années trente restés dans l'orbite vichyste.

Après la Libération

Angelo Tasca reste à Vichy jusqu'à la Libération. Arrêté par des FFI dans la nuit du 3 au 4 septembre 1944, il est emprisonné jusqu'au 12 octobre, avant d'être libéré grâce à l'intervention de Bertaux et de Cavyn.

Il refuse tout engagement partisan, écrivant d'abord dans la République moderne, la revue du Mouvement national révolutionnaire. Il refuse de rejoindre le RPF, même s'il y voit une force crédible pour faire barrage au communisme, et le Parti social-démocrate italien de son ami Favarelli. Au début des années cinquante, il participe aux activités du Cercle d'études sociologiques.

Il confie une série d'articles sur son action pendant la guerre au journal italien Il Mondo, articles qu'il réunit dans un livre, In Francia nella Bufera, publié en 1953. Ses liens avec les syndicats américains ont souvent été évoqués.

Analyse de la Naissance du Fascisme

Dans Naissance du fascisme, Angelo Tasca offre une analyse approfondie des facteurs qui ont conduit à l'ascension du fascisme en Italie. Il met en évidence le rôle des classes moyennes, la faiblesse des partis socialistes et communistes, et l'impact de la Première Guerre mondiale.

Tasca souligne que le fascisme a su capitaliser sur le mécontentement des classes moyennes, qui se sentaient menacées par la montée du socialisme et les difficultés économiques de l'après-guerre. Mussolini a habilement exploité ces peurs et a offert une alternative nationaliste et autoritaire qui a séduit une partie importante de la population.

Tasca critique également les partis socialistes et communistes italiens, qu'il juge responsables de leurs divisions et de leur incapacité à proposer une alternative crédible au fascisme. Il estime que leur dogmatisme et leur sectarisme les ont empêchés de comprendre les réalités de la société italienne et de construire une alliance suffisamment large pour contrer la montée du fascisme.

Enfin, Tasca met en évidence l'impact de la Première Guerre mondiale, qui a créé un climat de violence et de désillusion propice à l'émergence du fascisme. Les anciens combattants, démobilisés et souvent sans emploi, ont constitué un terreau fertile pour les mouvements nationalistes et autoritaires.

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