Introduction

Cet article se propose d'examiner comment les gouvernements de la Ve République ont promu la contraception et l'avortement en Guadeloupe et en Martinique entre 1964 et 1975. Il vise à analyser la spécificité des politiques démographiques de l’État destinées aux femmes dans les départements de la Caraïbe et les initiatives d’Antillais et d’Antillaises, professionnels du milieu médical ou enseignant, pour se confronter à la question des très nombreuses naissances au regard des aspirations de certaines mères qui souhaitaient en limiter le nombre.

Contexte démographique et préoccupations gouvernementales

Dans le premier XXe siècle, l’amélioration progressive de la situation sanitaire aux Antilles françaises s’est traduite par une baisse de la mortalité, mais aussi par une hausse de la natalité. De 1950 au milieu des années 1960, les Guadeloupéennes ont donné naissance en moyenne à six enfants par femme et, vingt ans plus tard, ce nombre était divisé par deux.

Dès 1952, le gouvernement français s’était préoccupé de l’évolution démographique dans « les départements français d’Outre-mer et dans les pays africains d’expression française ». Des projections démographiques considérées comme inquiétantes pour la Martinique (276 000 habitants en 1960, prévision de 460 000 en 1980) et la Guadeloupe (236 000 habitants en 1960, 433 000 en 1980) ont été avancées.

Le rapport de Michel Leiris à l’UNESCO en 1955 soulignait déjà les questions du « surpeuplement » et du projet gouvernemental d’envoyer des Antillais en Guyane. La croissance de la population mondiale était une préoccupation de l’ONU, en particulier concernant les pays dits alors « du Tiers Monde ».

Une politique différenciée : Métropole nataliste, Antilles néo-malthusiennes ?

L’article se propose de voir comment ont été promus par les gouvernements de la Ve République la contraception et l’avortement en Guadeloupe et Martinique entre 1964 et 1975. La volonté de différencier la métropole (politique nataliste) des Antilles (politique néo-malthusienne) a été battue en brèche par le refus de l’Église et de certains partis politiques antillais. Paradoxalement, la France métropolitaine est, dans le même temps, travaillée par « le complexe de la dénatalité ».

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Après les rébellions urbaines de décembre 1959 à Fort-de-France en Martinique, le gouvernement définit une nouvelle politique de développement économique et social pour les Antilles. Le conseil restreint du gouvernement de Michel Debré du 2 octobre 1961 entend assurer, face aux revendications autonomistes, le statu quo institutionnel mais aussi, en encourageant l’émigration des habitants des départements d’Outre-mer, contribuer à la croissance démographique de la métropole l’accroissement naturel y étant considéré comme insuffisant. Les diverses commissions locales du Plan proposent une double stratégie avec des objectifs déclarés pour l’amélioration du niveau de vie, de la santé et de l’alimentation des enfants grâce à des prestations en nature et pour une politique de limitation des naissances nécessitant la transformation de la loi de 1920.

Acteurs et initiatives en faveur du planning familial

La contraception a été par ailleurs encouragée par des associations et des médecins soucieux d’améliorer la vie des femmes en limitant les grossesses à répétition. En effet, dès 1988, la démographe Arlette Gautier avait souligné l’implication pour la régulation des naissances d’actrices et d’acteurs locaux en faveur du planning familial.

L'article examine les initiatives d'Antillais et d'Antillaises, professionnels du milieu médical ou enseignant, pour se confronter à la question des très nombreuses naissances au regard des aspirations de certaines mères qui souhaitaient en limiter le nombre.

Obstacles et résistances à la politique gouvernementale

La volonté de différencier la métropole (politique nataliste) des Antilles (politique néo-malthusienne) a été battue en brèche par le refus de l’Église et de certains partis politiques antillais. Les féministes ont dénoncé ces différences de politique.

En Guadeloupe, le préfet Pierre Bolotte n’avait pas pu appliquer la politique du gouvernement en matière d’espacement des naissances et de contraception, rappelée dans une note du 9 mai 1966, parce que l’évêque s’y était opposé.

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Le préfet de la Martinique préconisait de surseoir à l’application de cette directive jusqu’aux élections législatives de mars 1967 du fait des difficultés de tous ordres : politiques (la « dénonciation par les autonomistes du malthusianisme néo-colonialiste »), sociales et morales (la contraception favorise la « licence des mœurs », à l’encontre de la « politique de nuptialité » prônée par l’Église), religieuses (très grandes réticences du clergé catholique « dont la collaboration est impossible à obtenir ») et médicales (« les médecins sont réticents par peur des accidents »).

Pour éviter les oppositions et les obstructions en particulier de l’Église catholique très influente localement, les préfets unanimes préfèrent ne pas proposer un texte spécifique d’application pour les DOM prévu par la loi de décembre 1967 afin ne pas avoir à le soumettre aux conseils généraux. Les débats devant les conseils généraux de Martinique et de Guadeloupe se révèlent très vifs en particulier à propos du texte sur l’application de la loi de 1967 aux DOM, concernant le droit des mineures de moins de 18 ans à recourir à la contraception sans autorisation des parents si elles sont déjà mères ou si elles sont émancipées : les filles des Antilles seraient de ce fait condamnées à la prostitution par ces mesures.

Le BUMIDOM et l'émigration

L’autre volet de la politique néo-malthusienne concerne l’organisation de l’émigration vers la métropole. C’est dans cet objectif qu’est créé le BUMIDOM (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’Outre-mer), pour prévenir les risques d’explosion sociale dans les trois départements insulaires (Guadeloupe, Martinique, Réunion) du fait de l’augmentation du chômage des jeunes Antillais et Antillaises qui forment la moitié de la population et aussi pour répondre aux besoins de main-d’œuvre de la France métropolitaine. De 1963 à 1981 (année de sa suppression) le BUMIDOM a ainsi organisé l’émigration en France métropolitaine de 42 689 Guadeloupéens et 42 622 Martiniquais. Un stagiaire de l’ENA à la préfecture de la Martinique propose même en 1966 de « faire partir les femmes surtout […] si l’on veut que cela se traduise par une diminution de naissances ».

Mise en œuvre de la politique contraceptive

La politique gouvernementale de « contrôle des naissances » est justifiée par les projections des démographes estimant que la population de la Guadeloupe devrait doubler en 25 ans. En avril 1965, un comité interministériel avait décidé que « le contrôle des naissances » se révélait nécessaire à l’équilibre démographique des départements des Antilles et de la Réunion.

Après une nouvelle lettre ministérielle de rappel en mai, le nouveau préfet de la Martinique, Jean Deliau, rend compte avec moult précautions oratoires de son activité le 4 octobre 1967 : à titre de « ballon d’essai », il a promu l’ouverture en octobre 1967 d’un centre d’orthogénie à la maternité dirigé par le Dr Fouché, avec assistante et infirmière, rémunérées sur les crédits du Fonds d’action sanitaire et sociale obligatoire (FASSO) et qui s’adresse seulement aux femmes mariées avec enfant(s). Il est nécessaire selon lui de réaliser un « débridage psychologique du problème » (sic) pour recueillir l’assentiment des « éléments les plus représentatifs de la population ».

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Malgré les différents rappels de l’administration centrale aux préfets des départements antillais, le bilan de ce volontarisme gouvernemental reste très limité avant 1972.

La loi Neuwirth et ses implications

L’application anticipée en Guadeloupe et en Martinique de la loi Neuwirth sur la contraception de décembre 1967 était censée autoriser à terme la mise en œuvre d’une politique recherchée, en vain, depuis plusieurs années.

Le gouvernement avait entrepris vers 1967 de lancer une politique visant à faire baisser les taux de fécondité des Antillais.

Le rôle des femmes

En fin de compte, ce sont les femmes elles-mêmes qui ont décidé (ou non) de limiter les naissances. Tenter d’expliquer cette diminution drastique des naissances sera l’objet de cet article à l’aide du suivi des politiques démographiques en direction des Antillaises non dans les textes programmatiques ou les discours, mais dans les pratiques à travers les sources étatiques (dossiers aux Archives nationales : correspondances des préfets, rapports d’experts du Plan et rapports de démographes), ou encore les témoignages des protagonistes impliqués dans la diffusion d’une politique de planning familial.

Décalage entre la politique nataliste en métropole et antinataliste dans les DOM

Le décalage réel entre la politique nataliste conduite en métropole et la politique antinataliste dans les DOM insulaires, a été souligné y compris par l’évêque de Guadeloupe à l’assemblée du Conseil pastoral diocésain le 22 janvier 1969. Le propos est rapporté par le secrétaire général de la préfecture, venu devant le Conseil présenter la politique prônée par les pouvoirs publics à l’égard du planning familial.

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