Les objets les plus humbles peuvent évoquer la vie d'hier et d'aujourd'hui avec une puissance telle qu'ils rejoignent les œuvres d'art et les textes écrits dans la liste des témoins de l'histoire, devenant des sujets d'analyse passionnants. Récemment, divers travaux ont exhumé de l'oubli une série de ces modestes objets : les biberons. En quelques années, le biberon est devenu un objet digne de la curiosité des archéologues, des ethnographes, des collectionneurs, des médecins, des historiens et des anthropologues. Cet intérêt est lié à un renouvellement du regard porté sur l'enfance et son environnement, ainsi qu'à une réflexion plus approfondie sur les problèmes de la nutrition, notamment infantile.

L'évolution du biberon à travers les âges

En regardant les collections et en feuilletant les thèses et les livres, on se convainc aisément que le biberon d’enfant est bien un objet identifiable dont la variété des formes est étonnante. Même dans ce petit objet banal, les hommes ont exercé leur imagination, leurs talents d’artisans et d’artistes. Il y a quelque chose d’émouvant à évoquer ces objets minuscules inventés au fil des siècles par les adultes pour sustenter tant bien que mal les tout-petits. En examinant ces objets en détail, on se rend compte qu’une histoire du biberon se dessine, laquelle suit l’évolution de plusieurs autres histoires : celles de l’art, des savoirs populaires et savants, des progrès techniques, des attitudes parentales, des rapports entre époux, etc.

La question du « pourquoi » se pose inévitablement : qu’est-ce qui a poussé les hommes et les femmes à se passer du sein, à renoncer à l’allaitement par la mère ou par une femme ? Quel type de contraintes a pesé sur le mode d’allaitement : matérielles, techniques, morales, médicales, psychologiques ou esthétiques ? Ou bien s’agit-il de choix délibérés liés par exemple au souci de soi, au désir d’indépendance ?

L'Antiquité : les prémices de l'allaitement artificiel

Il est à peu près certain que l’allaitement au sein maternel a été très généralement pratiqué dans les sociétés antiques, et plus près de nous dans les sociétés paysannes, avec tous ses avantages : disponibilité, commodité, gratuité. Mais il arrivait cependant que le bébé perde sa mère, ou qu’il soit abandonné, ou que sa mère manque de lait. Par ailleurs, des mères, pour des raisons sociales, mondaines et esthétiques, n’allaitaient pas. Quelles solutions adopter dans ce cas ? On pouvait d’abord faire téter par l’enfant le sein d’une nourrice qui pouvait être une voisine, une parente, une amie, une esclave, avec rémunération ou non. À Rome, il existait à l’intérieur du marché aux légumes un endroit réservé aux nourrices, près de la colonne lactaire.

La seconde solution consistait à faire téter la mamelle d’un animal, surtout celle d’une chèvre. Les légendes grecques et romaines rapportent quantité de cas de ce mode d’allaitement. Zeus est allaité par la chèvre Amalthée. Par ailleurs, Romulus et Remus, les héros fondateurs de Rome mais aussi Aschio et Senio, fondateurs mythiques de Sienne, ne furent-ils pas allaités par une louve, selon la légende ?

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Restait enfin la solution du biberon. Parmi les exemplaires les plus anciens de biberons, certains ont une forme étrange ; ce sont des animaux en miniature : vache ou chèvre.

Pour l’Antiquité, on ne dispose pas d’une grande quantité d’objets que l’on peut qualifier de biberons sans doute en raison de la difficulté à les identifier parmi les déchets domestiques découverts en contexte d’habitat. En revanche, les sépultures d’enfants présentent l’avantage de pouvoir livrer des pièces généralement complètes plus aisées à reconnaître comme biberons. Ce sont des poteries ou des flacons de verre munis d’une ouverture sur la partie haute et d’un petit goulot ou téterelle dans la partie ventrue.

Ces petites cruches à bec tubulaire, qu’elles soient en céramique ou en verre, sont régulièrement mises au jour sur des sites archéologiques, aussi bien en contexte domestique que funéraire. Cependant, leur découverte dans des tombes d’enfant reste rare, ce qui a souvent faussé l’interprétation qu’on en faisait. Ainsi, la littérature archéologique leur attribue de nombreuses fonctions. Les exemplaires en céramique sont qualifiés tour à tour de vases votifs, de pipette, de barolet à barbotine, de lampe à huile ou de tirelire.

Pour avoir une idée plus juste de la place qu’occupent ces cruches dans le quotidien des vivants, il convient de comprendre la place qu’elles tiennent dans le monde des morts. Les rites funéraires antiques sont basés sur la notion d’accompagnement du défunt vers l’au-delà ; la mise en terre est célébrée par un banquet au cours duquel le défunt partage un repas avec les vivants, par le biais d’éléments de vaisselle déposés à ses côtés. Au Bas-Empire, ce lot de vaisselle, défini comme assemblage de sustentation du défunt, comprend deux objets, souvent un récipient destiné à contenir les denrées solides et un récipient lié au service des boissons.

Dans la tombe d’Arcis-sur-Aube, l’assemblage de sustentation du défunt est composé d’un plat à denrées solides représenté par le bol cylindrique en verre et d’un verseur à boisson représenté par la cruche à bec tubulaire, également en verre. Le défunt étant un enfant, l’attribution de la cruche à un biberon contenant du lait est tentante. Pour le confirmer, des analyses ont été faites sur les résidus organiques déposés à l’intérieur des cruches de Bezannes et de Compertrix.

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Ces exemples ont montré que les petites cruches à bec étaient bien liées à la sustentation des enfants, qui plus est, à base de boisson lactée. Cependant, les cruches en verre sont fragiles et le doute persiste quant à leur utilisation pour l’allaitement artificiel. Les anses, petites et fines sont mal adaptées à une main d’adulte et le bec tubulaire brut et coupant, ne peut être placé dans la bouche d’un enfant.

À notre connaissance, il existe un seul témoignage écrit antique d’origine médicale concernant l’usage du biberon. C’est un texte de Soranos d’Éphèse qui, au iie siècle de notre ère, évoque une tétine pour sevrer un nourrisson.

Le Moyen Âge : l'essor de la "chevrette" et de la "corne"

Pour le Moyen Âge, on a conservé également des biberons de terre cuite, souvent nommés chevrette sans doute parce qu’on y mettait surtout du lait de chèvre. Ces biberons ont par la suite évolué vers le type des faïences de Quimper : petit pot de 10 à 15 cm de haut avec pied, anse latérale, goulot pour téter et orifice de remplissage. En breton, ces biberons se sont appelés pod bronnek, en français pot mamelon ou craule.

Il existe aussi, à partir du ixe siècle - peut-être de tous temps dans certaines régions - un type particulier de biberons, appelé corne ou cornette faite à partir de la corne d’un ovin ou d’un caprin. Le bout était percé d’un ou de plusieurs petits trous, parfois recouvert d’un chiffon retenu par un fil, à moins qu’une mèche ait été arrangée à l’intérieur d’un orifice plus gros.

Les mères préparaient au coin du feu la bouillie, le papin de l’enfant sevré. Cette bouillie à base de farine était mitonnée dans un petit poêlon, dans une petite cassote dont les historiennes Danièle Alexandre-Bidon et Monique Closson nous donnent de jolis dessins à partir de miniatures médiévales dans leur livre L’enfant à l’ombre des cathédrales. En Bretagne, au xixe siècle, avait lieu le surlendemain de la naissance le rite de la première bouillie.

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On ne saurait oublier à ce propos que les théories médicales et les traditions populaires attribuaient depuis l’antiquité des vertus très négatives au lait maternel des premiers jours, le colostrum. Il n’était pas question pour l’accouchée d’allaiter son enfant, elle l’empoisonnerait. En attendant le baptême et la montée du lait, l’enfant était mis à la diète ou bien confié à une voisine. C’est seulement au xviiie siècle que l’on découvrit les vertus du colostrum pour l’évacuation du méconium mais les traditions perdurèrent. Jusqu’à une époque toute récente, on recommandait aux mères d’attendre la montée du lait pour mettre l’enfant au sein. Pour faire patienter le bébé, on imposait une diète presque absolue, à l’eau sucrée.

De la Renaissance à la révolution industrielle : diversification des matériaux et des formes

Au cours des siècles, on voit naître d’autres formes de biberons, fabriqués à partir de matières diverses : bois tourné (surtout du buis), terre, peau, faïence, porcelaine, verre, argent et or pour les plus riches. On invente et on réinvente de nouvelles tétines et drapelets qui imitent plus ou moins adroitement le mamelon. Le but est d’éviter que le bébé ne s’étouffe en ingurgitant trop vite : chiffon - rapidement souillé -, embout en bois, en os, en ivoire - tous matériaux bien durs pour les gencives des nouveau-nés, mamelle d’animal - qui s’abîme trop vite et dégage rapidement une odeur désagréable. Le biberon en étain se répand surtout aux xviie-xviiie siècles avec des risques notables pour le bébé car certains étains contenaient du plomb, substance provoquant le saturnisme.

La demande de biberons grandit à partir de la Renaissance du fait de l’existence des grandes institutions en faveur des Enfants Trouvés. Du temps de François Ier, à l’Hôtel-Dieu de Paris, les religieuses et les servantes durent recourir aux biberons et cornets, faute de mères et de nourrices. Elles utilisaient des biberons d’étain et de verre « encornettés ou enveloppés de quelque petit drapeau ».

La faïence bleue : un matériau privilégié pour les biberons

La faïence, avec sa capacité à être moulée en formes complexes et décorée avec des couleurs vives, est devenue un matériau populaire pour les biberons, en particulier la faïence bleue. L'omniprésence du bleu dans la décoration des pots d'apothicaire, y compris les biberons, s'explique par la bonne résistance de l'oxyde de cobalt à la cuisson.

Les faïences de Quimper : une production emblématique

Les faïences de Quimper sont particulièrement connues pour leurs biberons, appelés "pod bronnek" en breton. Ces petits pots ovoïdes sur piédouche, dotés d'une ouverture supérieure, d'un petit goulot droit, d'une anse latérale et d'un bec, étaient décorés de motifs floraux et de filets polychromes.

L'évolution du rôle des apothicaires et des pharmaciens

L’utilisation des pots d'apothicaires a évolué en fonction de la réglementation au fil des siècles. Les premières officines apparaissent en 650 apr J.-C à Bagdad, le médecin et l’apothicaire sont restés ambulants très longtemps. Cette mobilité les rend peu cernables et il n’est pas rare de croiser des personnages de charlatan dans les récits. Médecins et apothicaires vendent des herbes, des épices, des feuilles séchées ou des onguents. On parlera de Spacieri, d’aromateri et d’apoticari : l’épicier, le spécialiste des plantes aromatiques et l’apothicaire dont le métier consiste à stocker et mesurer les épices et plantes. Il n’y a rien de médical dans cette fonction. Et en France en 1484 avec la Loi de Germinal, on distingue les épiciers simples des épiciers-apothicaires, et cela dure jusqu’en 1691. Seuls les épiciers-apothicaires et les médecins peuvent vendre du tabac, et oui! … Le tabac a longtemps été classé comme plante médicinale. A la fin du 18e siècle est publié un Edit Royal (Louis XVI), l’apothicaire travaille dorénavant en direct avec le médecin. Les métiers se laïcisent et sont enseignés à l’Université.

Les différentes formes de pots d'apothicaires

La forme des pots d’apothicaire a beaucoup varié en fonction de plusieurs critères comme leur taille, leur contenant, la mode. Au départ importés en Italie (au XIIe siècle), puis fabriqué en Italie (XIV et XVe siècle). L’albarello est un pot d’apothicaire aux lignes simples et efficaces très répandu au XVIIe siècle. Sa silhouette cintrée facilite sa manipulation, le pied est large afin d’assurer sa stabilité et le renflement (bourrelet) facilite et sécurise sa manipulation. Cette forme offre une grande contenance au pot d’apothicaire. Il n’y a pas de couvercle. A l’époque, on fermait ces pots avec un parchemin. Cela permettait d’y inscrire le contenu ainsi que sa date de péremption. Plus précisément, du fait de la durée de conservation longue de certains ingrédients (jusqu’à 100 ans…), l’apothicaire y notait sa date de mise en pot et sa date de fin de vie, permettant une bonne transmission des informations de générations d’apothicaires en génération d’apothicaire. La France fabrique une variante de l’albarello, le pot Canon. C’est une forme plus commune il me semble. Si vous avez déjà vu un albarello non cintré ou en forme de cornet, vous avez déjà vu un pot Canon.

La chevrette (ou cabrette) est un pot d’apothicaire sans couvercle permettant de conserver du liquide. Pour le liquide le couvercle est inutile car les couvercles en faïence ne sont pas étanches et enfermer certains liquides les fait fermenter. Ce pot d’apothicaire est reconnaissable par sa forme arrondie pour la contenance, sa anse et son long bec parfois agrémenté d’un anneau. L’anneau sous le bec serait un bon moyen de reconnaître les fabrications françaises.

Les pots de Monstre ou de monstrance (= montrer) sont des pots de grande contenance et des anses ou poignées (avec des trous pour passer des cordes) pour en faciliter la manipulation. On y conserve des produits importants, anciens et très chers. La décoration de ces pots est un symbole fort.

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