L'allaitement maternel est largement reconnu pour ses bienfaits sur la santé du nouveau-né, notamment en renforçant son système immunitaire. Cependant, son rôle positif pour la santé des mères est souvent moins mis en avant. De nombreuses études ont établi des liens entre l'allaitement maternel et la diminution des risques de cancers chez la mère et chez l'enfant. Cet article se propose d'examiner en profondeur les connaissances scientifiques actuelles sur ce sujet crucial.

Introduction

Le cancer du sein est le cancer le plus fréquemment diagnostiqué chez les femmes en France et demeure la principale cause de décès par cancer chez les femmes. Dans ce contexte, comprendre les facteurs de risque et les facteurs protecteurs est essentiel. L'allaitement maternel, souvent perçu comme bénéfique pour le nourrisson, suscite un intérêt croissant en tant que potentiel facteur protecteur contre certains cancers chez la mère.

L'Allaitement Maternel et la Diminution des Risques de Cancers : Une Revue Parapluie

Une équipe de recherche a mené une « revue parapluie » pour synthétiser les connaissances scientifiques sur le lien entre l'allaitement maternel et le risque de cancer. Une revue parapluie est une forme de revue systématique qui compile les preuves issues d'autres revues systématiques. La première analyse a comparé les mères ayant allaité, quelle que soit la durée, à celles n'ayant jamais allaité. Les résultats confirment le rôle protecteur de l'allaitement maternel contre plusieurs types de cancers, tant chez l'enfant que chez la mère. Une deuxième analyse a comparé les mères ayant allaité moins de six mois à celles ayant allaité plus de six mois.

Les résultats de cette revue parapluie confirment l'association entre la pratique de l'allaitement maternel et la diminution des risques de cancers chez la mère et chez l'enfant.

Cancer du Sein : Le Rôle Protecteur de l'Allaitement

De nombreux facteurs interviennent dans la survenue du cancer du sein. Des recherches ont montré que l'âge, les antécédents personnels et familiaux, les prédispositions génétiques et l'environnement jouent un rôle important. Une récente revue de la littérature fait le point sur le lien entre l'allaitement maternel et le cancer du sein (Qiu R et al., 2022). Une relation a été fortement établie entre la lactation, la durée de la lactation, l'âge de la première menstruation, les antécédents familiaux et le risque de cancer du sein. La littérature indique que les femmes qui ont allaité présentent des taux réduits de survenue du cancer du sein.

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Mécanismes Biologiques Potentiels

Différents mécanismes biologiques pourraient expliquer cet effet protecteur :

  • Différenciation des cellules mammaires : La différenciation des cellules mammaires pour produire le lait réduit la susceptibilité des tissus aux effets carcinogènes (par exemple, de l'œstrogène).
  • Aménorrhée et infertilité : L'allaitement produit un schéma unique d'aménorrhée et d'infertilité, réduisant l'exposition hormonale et les risques de cancers.
  • Excrétion des carcinogènes : L'excrétion des carcinogènes par le lait, l'exfoliation des tissus mammaires durant la lactation, ainsi que le processus d'apoptose massive lors de la fin de l'allaitement, pourraient réduire le risque de cancer par l'élimination des cellules à l'ADN endommagé.
  • Concentrations d'insuline : Allaiter un enfant requiert de l'énergie pour la production de lait, la mobilisation des réserves de graisse et de glucose, et diminue les concentrations d'insuline chez la femme. Or, des concentrations élevées chroniques d'insuline peuvent augmenter les concentrations de l'Insulin Growth Factor-1 qui est associé aux phénomènes prolifératifs et anti-apoptose dans le tissu mammaire.
  • Agents anticancéreux du lait maternel: La sécrétion d'agents anticancéreux du lait maternel aide également à détruire les cellules cancéreuses (Xing P., et al., 2010). La protéine sécrétée en question, nommée HAMLET (Human Alpha lactalbumin Made Lethal to Tumour cells), un complexe d'alpha-lactalbumine et d'acide oléique, induit l'apoptose uniquement dans les cellules tumorales, tandis que les cellules différenciées normales sont résistantes à ses effets (do Carmo Franca-Botelho A., et al., 2012).

Durée de l'Allaitement et Effet Protecteur

Les résultats d’une autre étude suggèrent qu’une durée de l'allaitement plus longue était inversement associée au risque de cancer du sein (Zhou Y., et al., 2015). Le Journal of Human Lactation a publié en 2017 une autre méta-analyse (3) concernant le risque de cancer du sein chez les femmes ayant allaité (exclusivement ou partiellement) comparé aux femmes ayant nourri leur enfant avec du lait artificiel avec estimation de la dose-réponse par accumulation des durées de l’allaitement. Sur la base d’un total de 65 études inclues, les résultats montrent une tendance pour un effet protecteur plus important de l’allaitement exclusif par rapport à un allaitement partiel pour le cancer du sein (différence non statistiquement significative). Les femmes ayant allaité exclusivement avaient un risque de cancer du sein significativement diminué de 28% par rapport aux femmes ayant eu un enfant nourri au lait artificiel. Quel que soit le mode d’allaitement (partiel ou exclusif) le risque de cancer était diminué de 12% (chez les femmes pares prémenauposées) et 14% (femmes pares postmenauposées).

Le World Cancer Research Fund International et l’American Institute for Cancer Research ont publié en 2018 une mise à jour de leur rapport émettant des recommandations concernant la nutrition, l’activité physique et la prévention du cancer à partir de l’analyse des données de la littérature. Dans le sous-rapport sur le cancer du sein, les auteurs concluent avec un fort niveau de preuve que l’allaitement maternel diminue le risque de cancer du sein chez la mère, et que plus l’allaitement est prolongé, plus l’effet protecteur augmente.

Allaitement et Cancer du Sein Triple Négatif (TNBC)

Le cancer du sein triple négatif (TNBC) se caractérise par l’absence de récepteurs hormonaux (ER et PR) et de surexpression du gène HER2. Il représente une forme agressive du cancer du sein, plus fréquemment observée chez les femmes noires américaines que chez les femmes blanches non hispaniques. Une étude a évalué la fraction attribuable de population du TNBC liée à une durée d’allaitement inférieure à six mois et à un âge à la première naissance inférieur à 25 ans, en comparant femmes noires et femmes blanches aux États-Unis. Les résultats montrent qu’un allaitement de moins de six mois est associé à une augmentation significative du risque de TNBC (OR global : 1,39 ; IC95% : 1,18-1,63). La fraction attribuable de population correspondante est estimée à 12 % chez les femmes blanches et 15 % chez les femmes noires, indiquant qu’environ un TNBC sur huit à un sur sept pourrait être évité si toutes les femmes allaitaient au moins six mois.

Ces données confirment le rôle protecteur de l’allaitement maternel prolongé contre le cancer du sein triple négatif et soulignent son potentiel pour réduire les inégalités raciales de santé. Les auteurs insistent sur la nécessité de renforcer les politiques de soutien à l’allaitement - congés parentaux, espaces de lactation, accompagnement professionnel et communautaire - en particulier dans les populations les plus exposées.

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Allaiter et Découverte d'un Cancer : Témoignages

Bien que l'allaitement diminue fortement le risque pour la femme d'être atteinte par un cancer du sein (ou un autre cancer féminin : ovaires, utérus), ce n'est pas une garantie à 100 %. L'allaitement peut même être un facteur de découverte du cancer.

Quand le Comportement du Bambin Allaité Fait Découvrir le Cancer

Sarah Boyle, 28 ans, remarque que son enfant pousse des cris à chaque fois qu'elle souhaite le nourrir de son sein droit. Paniquée, elle se rend chez son médecin, qui ne s'alarme pas. Quelques semaines plus tard, face au refus systématique de son enfant et à la réduction de taille du sein droit, elle passe un scanner et une biopsie à l'hôpital universitaire de Royal Stoke. Rétrospectivement, son bébé lui a sans doute sauvé la vie.

Témoignages de Mères

  • Pascale : Sa fille, Isabel (3 ans ½), en tétant au moment du coucher, s'est mise à "palper" son sein droit et lui a demandé qu'est-ce que c'était que ça qui était dur. Quelques semaines plus tard, même scénario, et elle lui ré-explique. Pascale s'est souvenue du témoignage d'une mère dans New beginnings qui racontait que son enfant lui avait indiqué lors d'une tétée la présence d'une masse dans son sein qui s'était révélée être une tumeur cancéreuse, heureusement prise à temps. Elle a palpé son sein droit et senti une boule grosse et dure comme une bille près de l'aréole !
  • Patricia : Ivano avait 15 mois lorsque Patricia a repris le travail tout en continuant à l’allaiter. Il avait 17 mois lorsqu’elle a senti une boule très distincte de quelques millimètres à la surface de son sein gauche en le palpant. Cela l’a inquiétée. Un mois après, elle faisait un contrôle par mammographie et échographie mammaire. L’écho a montré un nodule suspect. La biopsie a diagnostiqué des cellules cancéreuses.

Allaitement et Traitement du Cancer du Sein

Si la femme a un cancer du sein, qu’elle ait un traitement par chimiothérapie ou non, l’arrêt de l’allaitement est demandé. « Par prudence, au diagnostic d’un cancer du sein, on recommande à la maman d’arrêter l’allaitement, par précaution pour la santé de l’enfant. » Les traitements prescrits, notamment la chimiothérapie, présentent un risque de contamination du lait maternel et peuvent mettre à risque la santé du bébé.

Allaiter Après un Cancer du Sein

Deux à 3 ans après un cancer du sein, si tous les examens exploratoires sont bons, il n’y a pas de contre-indication à l’allaitement. Il est possible d’allaiter son bébé sans que cela ne fasse courir un risque à l’enfant ni à sa maman. On peut allaiter du côté du sein qui a été traité pour le cancer mais les canaux du lait ont certainement été abîmés par la chirurgie et/ou les rayons. Il faut tester. Mais il est toujours possible d’allaiter avec l’autre sein indemne. Logiquement, le sein controlatéral devrait pouvoir fournir assez de lait pour nourrir correctement le bébé.

Après un cancer du sein hormonodépendant, c’est-à-dire « gourmand en hormones féminines », s’il y a une grossesse, la femme ne peut pas prendre son hormonothérapie durant la grossesse (le traitement qui la protège des récidives du cancer du sein) pendant ces neuf mois. Ce traitement est habituellement repris environ deux mois après l’accouchement. « Le souci de l’hormonothérapie, est qu’elle peut passer dans le lait maternel et être toxique pour le bébé.

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Pratique de l’Allaitement en France

En 2012, plus des deux tiers des nourrissons (69 %) en France reçoivent du lait maternel à la maternité (60 % de façon exclusive et 9 % en association avec des formules lactées). Dès l’âge d’un mois, ils ne sont plus que la moitié (54 %) à être allaités et seulement 35 % de façon exclusive [8]. À trois mois 39 % des enfants sont encore allaités (10 % de façon exclusive), à six mois 25 %, et à un an seuls 9 % le sont toujours [9].

Le pourcentage de mères qui allaitent augmente notamment avec l’âge de la mère, un niveau d’études supérieur au baccalauréat, le fait d’être née à l’étranger ou de savoir que son conjoint a une perception positive de la femme qui allaite [8].

L’OMS recommande l’allaitement maternel exclusif jusqu’à l’âge de 6 mois, et de l’associer à la diversification (introduction d'aliments autres que le lait dans l'alimentation du nourrisson) jusqu’à l’âge de deux ans [5]. Le Programme national nutrition santé (PNNS) recommande un allaitement maternel exclusif pendant six mois. Même de plus courte durée, l’allaitement reste toujours recommandé.

Dans le PNNS 4 (2019-2023) [6], un objectif (objectif 10, action 27) vise à promouvoir l’allaitement maternel, dans le respect de la décision de la femme, afin :

  • d’augmenter de 15 % au moins le pourcentage d’enfants allaités à la naissance pour atteindre un taux de 75 % d’enfants allaités à la naissance ;
  • d’allonger de 2 semaines, la durée médiane de l’allaitement total (qu’il soit mixte ou complet), soit la passer de 15 à 17 semaines.

Conclusion

L'allaitement maternel offre une protection contre le cancer du sein, et il pourrait également protéger contre le cancer de l'ovaire et le diabète de type 2. Les preuves scientifiques confirment l'association entre l'allaitement maternel et la diminution des risques de cancers chez la mère et chez l'enfant. Les mécanismes biologiques impliqués sont complexes et multifactoriels, incluant des modifications hormonales, l'exfoliation des tissus mammaires et l'élimination des cellules à l'ADN endommagé.

Il est crucial de souligner que l'allaitement est un facteur protecteur parmi d'autres, et non un impératif. Les femmes doivent être informées des avantages de l'allaitement, mais aussi soutenues dans leur choix, qu'elles décident d'allaiter ou non. Dans les campagnes d’information sur la prévention du cancer du sein, l’allaitement maternel a toute sa place et devrait être mis en avant afin que les femmes puissent faire un choix éclairé concernant leur santé lors de la décision du mode d’alimentation de leur enfant.

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