Introduction
Le métier de nourrice est un des plus vieux métiers au monde. En effet, depuis la plus haute Antiquité, bien des mères n’ont pu nourrir leurs enfants et d’autres les ont remplacées, assumant une responsabilité majeure : de leurs soins nourriciers dépendaient non seulement la survie du tout-petit. L'allaitement, pratique ancestrale et naturelle, occupe une place complexe et fascinante dans la société médiévale. Cet article explore les multiples facettes de l'allaitement durant la période du XIIIe au XVe siècles, en s'appuyant sur des sources provenant principalement d'Italie, de France et d'Espagne. Il examine les perceptions de l'allaitement par les hommes, les injonctions morales et médicales qui pesaient sur les femmes, ainsi que les réalités sociales qui influençaient les choix d'allaitement. De plus, il se penche sur la signification symbolique de l'allaitement dans l'art religieux, en particulier dans les représentations de la Vierge Marie allaitant l'Enfant Jésus.
Maternité, Allaitement et Devoirs : Un Débat Médiéval
La question de la mise en nourrice est d’abord celle de l’allaitement et sa perception par les hommes. Elle agite médecins, moralistes et théologiens du Moyen Âge. Au cœur des débats médiévaux se trouvait la question de la "nourrice idéale" : la mère ou une nourrice ? La perception de l'allaitement par les hommes, en particulier les médecins, moralistes et théologiens, était un facteur déterminant dans les pratiques d'allaitement.
Prenons l’exemple du médecin Michele Savonarole. Dans son régime pour les femmes de Ferrare, De regimine pregnantium, (c. 1460), il incite ces dernières à allaiter elles-mêmes leurs enfants. Savonarole, dans son De regimine pregnantium, incitait les femmes à allaiter, arguant que Dieu avait donné des seins aux femmes pour qu'elles nourrissent leurs enfants, comme les autres animaux. Cette comparaison, bien que rabaissant les mères au niveau animal, soulignait l'idée d'un devoir naturel et divin.
D’un point de vue sentimental, il semble exister une conscience chez les auteurs du lien (réel ou fantasmé) s’établissant entre le nouveau-né et la femme qui le nourrit. Ainsi, Barthélémy l’Anglais, célèbre encyclopédiste du XIIIe siècle, estime que la mère est la meilleure des nourrices car elle est la plus à même de lui donner l’amour nécessaire. Certains vont encore plus loin. Thomas Cobham, théologien, assimile le refus d’allaiter de la mère à un meurtre. Il estime que, si elle tient à prendre une nourrice, elle doit au moins nourrir et baigner son enfant quand elle est en capable. Au XVe siècle, l’humaniste lombard Maffeo Vegio (1407 †1458) dans son De educatione liberorum et eorum claris moribus, quant à lui, dénonce le refus d’allaiter comme l’acte d’un monstre. L'importance du lien affectif entre la mère et l'enfant était également soulignée. Barthélémy l'Anglais considérait la mère comme la meilleure nourrice, car elle était la plus à même de donner l'amour nécessaire. Des figures plus sévères, comme Thomas Cobham, allaient jusqu'à assimiler le refus d'allaiter à un meurtre. Maffeo Vegio dénonçait cet acte comme celui d'un monstre.
L’injonction à un amour maternel « instinctif » se manifestant par l’allaitement perdure au fil des siècles. L’amour maternel comme « instinct » est généralement considéré comme une invention de l’époque moderne notamment par Elizabeth Badinter au Moyen Âge en raison de la trop grande mortalité infantile. Nous constatons toutefois que cette thèse est aujourd’hui, dépassée contredite par les témoignages qui apparaissent au hasard des sources. L'idée d'un amour maternel "instinctif" manifesté par l'allaitement était déjà présente au Moyen Âge, contredisant l'idée qu'il s'agissait d'une invention moderne.
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Au XIIe siècle, l’invention du Limbe des enfants, espace où vont les petits enfants morts sans recevoir le baptême, n’a, par exemple, pas le succès escompté auprès des parents qui, d’après Marie-France Morel, ne supportaient probablement pas l’idée de ne pas revoir leur enfant dans l’au-delà (le Limbe ne communique ni avec le purgatoire, ni avec le paradis). La seule manière de contourner ce problème est la pratique du répit consistant à porter le corps du nouveau-né dans un sanctuaire consacré où il pourra revivre le temps d’être baptisé. La pratique du répit, consistant à faire revivre temporairement un nouveau-né décédé pour le baptiser, témoigne de l'importance accordée au salut de l'âme de l'enfant.
Il semblerait que cela permet de justifier le transfert de responsabilité vers le père pour ce qui est des choix qui concernent la vie de sa progéniture. Mais d’un autre côté, la mère qui allaite elle-même atteint une forme de perfection qui la rapproche du modèle marial. Cela semble justifier le transfert de responsabilité vers le père concernant les choix de vie de l'enfant. Cependant, la mère qui allaite elle-même atteint une forme de perfection qui la rapproche du modèle marial. Déjà, dans la vie quotidienne, une mère qui allaite son enfant renvoie généralement à un signe d’affection spécial : on apprend de la correspondance entre Francesco Datini et Lapo Mazzei, que l’un des fils de ce dernier a été plus choyé que les autres, nourri par sa mère car atteint d’épilepsie. Dans la vie quotidienne, une mère qui allaite son enfant est généralement perçue comme un signe d'affection spécial.
La Nourrice Parfaite : Contraintes Sociales et Exigences Médicales
Si on regarde de plus près, la plupart des auteurs admettent sa nécessité, au moins dans certains cas. Leon Battista Alberti, humaniste du Quattrocento italien, dans son Libri della Famiglia, fait l’apologie d’un allaitement maternel mais se montre assez conciliant dans le cas où la mère serait trop faible pour allaiter elle-même. Médicalement, le premier lait de la femme est parfois regardé avec méfiance. La nourrice parfaite ? Si on regarde de plus près, la plupart des auteurs admettent sa nécessité, au moins dans certains cas. Leon Battista Alberti, humaniste du Quattrocento italien, dans son Libri della Famiglia, fait l’apologie d’un allaitement maternel mais se montre assez conciliant dans le cas où la mère serait trop faible pour allaiter elle-même. Médicalement, le premier lait de la femme est parfois regardé avec méfiance. Malgré les injonctions morales, la nécessité de recourir à une nourrice était souvent admise, notamment lorsque la mère était trop faible. Le premier lait maternel était parfois considéré avec méfiance d'un point de vue médical.
Outre ce point de vue masculin et de manière très concrète, il faut souligner qu’au Moyen Âge, comme aujourd’hui, les femmes travaillent ! Certaines participent à la bonne tenue du commerce ou du domaine familial, d’autres ont une activité propre (lingère, servante…). Or il n’est pas aisé de travailler et d’allaiter un nouveau-né. Les femmes sont tenues de donner une progéniture nombreuse à leurs maris, allaiter y fait obstacle. En effet, la reprise des relations sexuelles n’est en principe pas permise, on craint de « contaminer le lait ». Outre les considérations morales et médicales, les réalités sociales jouaient un rôle crucial. Au Moyen Âge, comme aujourd'hui, les femmes travaillaient, ce qui rendait difficile l'allaitement exclusif. De plus, la nécessité d'assurer une descendance nombreuse pouvait inciter les femmes à recourir à une nourrice pour espacer les grossesses, car l'allaitement était censé retarder le retour de la fertilité.
Les candidates subissent un examen mené non pas par la mère, généralement confinée après l’accouchement, mais par une autre femme (fig.1). 1441, Maria, femme du fermier Francesch Aznaer, résidant à Canet (27 km au nord de Valence), interrogée des années plus tard par un tribunal afin de prouver que l’enfant qu’elle a nourri est bien majeur, se souvient que lorsqu’elle passa l’entretien pour devenir nourrice d’un petit garçon noble, les femmes du lieu s’extasièrent devant la qualité de son lait. Le recrutement des nourrices était un processus rigoureux, souvent supervisé par d'autres femmes. En 1441, Maria, une femme de Canet, se souvenait que lors de son entretien pour devenir nourrice d'un enfant noble, les femmes avaient été impressionnées par la qualité de son lait.
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Les médecins proposent des indications. Il faut s’intéresser à l’âge de la nourrice : l’idéal est 25 ans d’après Aldebrandin de Sienne, médecin italien du XIIIe siècle et auteur d’un traité d’hygiène. Il est bon qu’elle ressemble autant que possible à la mère. D’après les médecins médiévaux, la phase de lactation prolonge celle de gestation : le bébé continue à être formé comme dans le ventre de sa mère et le lait est un vecteur de transmission des qualités physiques et morales. On imagine que plus la nourrice ressemble à la mère, plus son lait sera de nature semblable, ce qui assurera une continuité. Notons la nourrice prend bien souvent l’enfant chez elle jusqu’au sevrage (soit 18 mois environ). Dès lors, il est conseillé aux parents d’être vigilant à double titre, au fait que la nourrice n’aie pas accouché d’un enfant mort-né ou fait une fausse-couche. Cela pourrait être un signe de mauvaise santé (et donc d’un lait de faible qualité) ou le fait d’un mari violent. Il ne faut pas prendre de risques ! Les médecins médiévaux, comme Aldebrandin de Sienne, avaient des recommandations précises concernant l'âge idéal de la nourrice (25 ans) et l'importance de sa ressemblance physique avec la mère. Ils croyaient que le lait transmettait des qualités physiques et morales, et qu'une nourrice ressemblant à la mère garantirait une certaine continuité pour l'enfant. Les parents étaient également encouragés à s'assurer que la nourrice n'avait pas d'antécédents de fausse couche ou d'enfant mort-né, ce qui pouvait être perçu comme un signe de mauvaise santé ou de problèmes conjugaux. La nourrice prenait souvent l'enfant chez elle jusqu'au sevrage, qui survenait vers l'âge de 18 mois.
Au-delà de la Nourriture : Le Rôle Éducatif et Affectif de la Nourrice
Allaiter est considéré comme un savoir-faire. La nourrice n’a donc pas seulement une fonction alimentaire mais elle est aussi une puéricultrice experte. Dès la naissance, les bébés sont en effet enveloppés dans un linge de lin et un lange est disposé par-dessus de manière à l’entourer. Par-dessus, des bandes de lin ou de chanvre entourent son corps (fig. 2). L’enfant n’est cependant pas complètement rigidifié. Les médiévaux craignent que les os de l’enfant ne soient trop tendres et ne se déforment. Cela permet aussi de garder le nourrisson au chaud dans des maisons mal chauffées et de le surveiller plus facilement. Néanmoins, les langes ne suffisent pas à absorber l’urine. C’est pourquoi la bonne nourrice baigne l’enfant deux à trois fois par jour pour Barberino et attention à la température de l’eau mais aussi de la pièce ! Après le bain viennent des séries de massages : la nourrice est censée pouvoir modeler le petit corps. La nourrice se fait aussi l’auxiliaire attentive de l’apprentissage de la parole et de la marche. Barberino appelle à être très vigilant à cet instant et à le protéger des endroits dangereux où il pourrait avoir l’idée de gambader. Par la suite, Jacques Despars met en garde les nourrices qui ne respecteraient pas le principe selon lequel l’enfant ne doit pas être contraint à marcher avant qu’il n’en manifeste le désir. L'allaitement était considéré comme un savoir-faire, et la nourrice était bien plus qu'une simple source de nourriture. Elle était une puéricultrice experte, responsable des soins quotidiens de l'enfant, de son bain à ses massages, en passant par son habillement et sa protection contre le froid. Elle jouait également un rôle important dans l'apprentissage de la parole et de la marche, en veillant à ne pas forcer l'enfant à dépasser ses capacités.
Entre la nourrice et le bébé, la tendresse a toute sa place. Cela passe notamment par les berceuses qui incombent tout spécialement aux nourrices et les histoires. Matteo Palmieri, dans sa Vita civile (1431-1438), recommande : « Que les contes fabuleux faits par les femmes soient des conseils pour vivre selon l’honnêteté, qu’ils enseignent à redouter le mal et poussent à aimer le bien ». La tendresse avait toute sa place dans la relation entre la nourrice et l'enfant, notamment à travers les berceuses et les histoires. Matteo Palmieri recommandait que ces contes soient des leçons de moralité, enseignant à craindre le mal et à aimer le bien.
L'Allaitement et l'Art : Représentations et Symbolisme
L’allaitement préoccupe au Moyen Âge. Certains penseurs tentent d’y contraindre les mères au nom d’un amour naturel, sans y parvenir semble-t-il. L'allaitement préoccupe au Moyen Âge. Certains penseurs tentent d’y contraindre les mères au nom d’un amour naturel, sans y parvenir semble-t-il. L'allaitement était un sujet de préoccupation au Moyen Âge, et certains penseurs tentaient de contraindre les mères à allaiter au nom d'un amour naturel. Dans l'art médiéval, il était courant de représenter la Bienheureuse Vierge Marie le sein dénudé, tirant manuellement son lait maternel. À l'occasion, un saint était dépeint en train de recevoir ce lait, comme par exemple saint Bernard de Clairvaux. Saint Bernard était un moine cistercien du XIIe siècle très fervent, qui avait un amour profond pour la Vierge Marie. Selon diverses biographies écrites au Moyen-Age, St Bernard aurait eu une vision de la Vierge Marie. L'histoire et son illustration ultérieure n'étaient pas étranges pour les chrétiens au Moyen Age, car l'allaitement était un fait courant, traditionnellement associé à une personne nourrie à la fois physiquement et spirituellement.
Figurait au XIXe siècle dans le cimetière Saint-Pierre à Amiens où sa présence est attestée par un dessin du fonds Duthoit au musée de Picardie à Amiens. Collection du comte Raoul d'Yanville, Paris. Vente après décès, Paris, Drouot, 27-28 février 1907, n° 203. Acquis à cette vente par Georges Dormeuil, par l'intermédiaire de Marius Paulme. Collection Georges Dormeuil, Paris. Don sous réserve d'usufruit de Georges Dormeuil (+ 1939) et de son épouse, née Henriette Outhenin-Chalandre (+ 1949), 1935 (conseil du 4 décembre 1934, décret du 27 février 1935). M. Le Pogam, Pierre-Yves ; Jugie, Sophie, La Sculpture gothique, Vanves, Hazan, 2020, p. 351, 354, ill. Bleeke, Marian, Motherhood and Meaning in Medieval Sculpture: Representations from France, C.1100-1500, Woodbrige, Boydell Press, 2017, p. 153, Pl. Le Hô, Anne-Solenn ; Pagès-Camagna, Sandrine, « La polychromie de la sculpture médiévale française, XIIe-XVe siècles. Bilan des examens et analyses entrepris au C2RMF », Techné, 39, La polychromie des sculptures françaises au Moyen Âge, 2014, 34-41, p. 37-38 ; 40-41, fig. Deschamps-Tan, Stéphanie ; Le Pogam, Pierre-Yves ; Raynaud, Clémence, « La polychromie des sculptures françaises au Moyen Âge », Technè. La science au service de l'histoire de l'art et des civilisations, Num. spécial : 39, 2014, p. 37-38, 40-41, fig. 1-2 p. Gillerman, Dorothy, Gothic sculpture in America. II, The museums of the Midwest, Turnhout, Brepols, 2001, p. Baron, Françoise, Musée du Louvre - Sculpture française - I - Moyen Age, Paris, 1996, p. Baron, Françoise (dir.), Les Fastes du gothique, le siècle de Charles V, cat. exp. (Paris, Galeries nationales du Grand-Palais, 9 octobre 1981 - 1er février 1982), Paris, Réunion des musées nationaux, 1981, p. 163, cat. Pradel, Pierre (dir.), Art français du Moyen Âge, cat. exp. Aubert, Marcel ; Beaulieu, Michèle, Musée national du Louvre. Description raisonnée des Sculptures du Moyen Âge, de la Renaissance et des Temps modernes, t. - Paris 1400. L’allaitement et la transmission du lait peuvent être lus comme des moyens de créer des êtres relationnels, au sens de Marilyn Strathern. Au Moyen Âge l’allaitement pouvait créer des liens entre hommes, femmes, bêtes et saints. Entre le XIIe et le XIVe siècle, un important travail de refonte des catégories est en cours, cherchant à définir à de nouveau frais ce qui relevait de l’homme et de l’animal. La continuité physique que produit l’allaitement permet alors de travailler les taxonomies en vigueur. Cette relation participe dans le même temps d’une définition complexe de la masculinité et de la féminité, de la différence entre adultes et enfants. Paradoxalement, dans les vies de saints et de héros, ce sont souvent les mâles qui allaitent, et les adultes qui tètent. Interrelations hommes, femmes, bêtes et saints. L’allaitement interspécifique dans les images médiévales ( xii e - xv e siècles). Allaiter de l’Antiquité à nos jours, Brepols Publishers, pp.765-780, 2023, 978-2-503-59653-2. ⟨10.1484/M.GEN-EB.5.127471⟩. Les représentations de la Vierge Marie allaitant (la Madonna lactans) étaient très répandues, symbolisant la maternité, la compassion et la nourriture spirituelle. Des saints comme Bernard de Clairvaux étaient parfois représentés recevant le lait de la Vierge, soulignant la dimension spirituelle de l'allaitement et les liens entre hommes, femmes, animaux et saints. L'allaitement était perçu comme un moyen de créer des êtres relationnels et de redéfinir les catégories de genre et d'âge.
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