Introduction

La figure de Vautrin, de son vrai nom Jacques Collin, est l'une des plus marquantes et énigmatiques de La Comédie humaine d'Honoré de Balzac. Condamné aux travaux forcés, évadé du bagne, et chef d'une bande de malfrats, Vautrin fascine autant qu'il répugne. Son rôle d'influenceur auprès du jeune Eugène de Rastignac, notamment dans Le Père Goriot, met en lumière les thèmes de l'ambition, de la corruption et de la moralité dans la société du XIXe siècle. Cet article se propose d'explorer la complexité de ce personnage, en s'appuyant sur les analyses critiques et les extraits du roman.

Un Portrait Physique et Moral Ambigu

Balzac prend soin de brosser un portrait détaillé de Vautrin, dès son apparition dans la pension Vauquer. Il le décrit comme un homme de quarante ans, à la carrure imposante, aux épaules larges et aux muscles apparents. Ses mains sont épaisses et carrées, marquées par des bouquets de poils roux. Son visage, rayé par des rides prématurées, offre des signes de dureté que démentent ses manières souples et liantes. Sa voix de basse-taille, en harmonie avec sa grosse gaieté, ne déplaisait point. Il était obligeant et rieur. Si quelque serrure allait mal, il l'avait bientôt démontée, rafistolée, huilée, limée, remontée, en disant : Ça me connaît. " Il connaissait tout d'ailleurs, les vaisseaux, la mer, la France, l'étranger, les affaires, les hommes, les événements, les lois, les hôtels et les prisons. Si quelqu'un se plaignait par trop, il lui offrait aussitôt ses services. Il avait prêté plusieurs fois de l'argent à madame Vauquer et à quelques pensionnaires ; mais ses obligés seraient morts plutôt que de ne pas le lui rendre, tant, malgré son air bonhomme, il imprimait de crainte par un certain regard profond et plein de résolution. A la manière dont il lançait un jet de salive, il annonçait un sang-froid imperturbable qui ne devait pas le faire reculer devant un crime pour sortir d'une position équivoque. Comme un juge sévère, son oeil semblait aller au fond de toutes les questions, de toutes les consciences, de tous les sentiments. Ses moeurs consistaient à sortir après le déjeuner, à revenir pour dîner, à décamper pour toute la soirée, et à rentrer vers minuit, à l'aide d'un passe-partout que lui avait confié madame Vauquer. Lui seul jouissait de cette faveur. Mais aussi était-il au mieux avec la veuve, qu'il appelait maman en la saisissant par la taille, flatterie peu comprise ! La bonne femme croyait la chose encore facile, tandis que Vautrin seul avait les bras assez longs pour presser cette pesante circonférence. Un trait de son caractère était de payer généreusement quinze francs par mois pour le gloria qu'il prenait au dessert. Des gens moins superficiels que ne l'étaient ces jeunes gens emportés par les tourbillons de la vie parisienne, ou ces vieillards indifférents à ce qui ne les touchait pas directement, ne se seraient pas arrêtés à l'impression douteuse que leur causait Vautrin. Il savait ou devinait les affaires de ceux qui l'entouraient, tandis que nul ne pouvait pénétrer ni ses pensées ni ses occupations. Quoiqu'il eût jeté son apparente bonhomie, sa constante complaisance et sa gaieté comme une barrière entre les autres et lui, souvent il laissait percer l'épouvantable profondeur de son caractère.

Ce portrait est ambivalent. D'un côté, Vautrin apparaît comme un homme serviable, jovial et plein de ressources. De l'autre, il émane de lui une aura de mystère et de danger. Son regard profond et plein de résolution inspire la crainte, et sa manière de lancer un jet de salive annonce un sang-froid imperturbable. Ces détails suggèrent un passé trouble et une capacité à la violence.

Vautrin : Un Diable Tentateur ?

Plusieurs critiques ont vu en Vautrin une figure diabolique, un tentateur qui pousse Rastignac à remettre en question ses valeurs morales. Comme le souligne Pierre Barbéris, Vautrin "se fait vraiment diabolique, quand il fait appel…à la morale élémentaire pour justifier ses pirateries." Il propose à Rastignac un raccourci vers la richesse et le succès, en lui suggérant d'épouser Victorine Taillefer, dont le frère aîné serait éliminé grâce à ses machinations.

Cette proposition met Rastignac face à un dilemme moral. Doit-il céder à la tentation et sacrifier ses principes pour parvenir à ses fins, ou doit-il rester fidèle à son honnêteté et risquer de stagner dans la médiocrité ? Vautrin, avec son cynisme et sa connaissance des rouages de la société, représente une menace pour l'innocence et l'idéalisme du jeune homme.

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La tentation implique une série de tensions auxquelles doit faire face l’homme tenté. Lorsque Vautrin propose à Rastignac de lui « procurer une dot d’un million », celui-ci manifeste un intérêt immédiat. Il ne lui laisse guère le temps d’expliquer son projet et lui demande « avidement » ce qu’il doit faire pour l’obtenir (146-47). Aussi Vautrin ne tarde-t-il pas à se rendre compte que le jeune homme représente « une belle proie pour le diable » (194). La chose tentante fascine le tenté par son existence même, par son miroitement et par son émiettement. Dès le moment où Rastignac reçoit la somme de « quinze cent cinquante francs » que sa famille lui a envoyée aux prix d’énormes sacrifices, il sent que « le monde est à lui » (134), comme l’écrit Balzac. Pensant à la dot de Mlle Taillefer, « Eugène avait…pendant la nuit mesuré le vaste champs qui s’ouvrait à ses regards » (170). Lorsqu’il se trouve endetté envers le marquis d’Ajuda et le comte de Trailles, Vautrin fait « papilloter » à ses yeux trois billets de banque qu’il accepte en signant la traite réclamée par Vautrin (194-96). Par ailleurs, celui-ci lui démontre dans son sarcasme qu’il ne peut nullement prétendre au soutien de sa famille et que la carrière juridique à laquelle il aspire est loin d’être lucrative. Afin de le convaincre, il lui dresse une facture présumée de charges encourues par le maintien d’un « tilbury » et les services d’un « tailleur », « parfumeur », « bottier », « chapelier », et celles d’une « blanchisseuse » en plus de la « pâté » et de la « niche », toutes indispensables pour le jeune homme « voulant faire figure à Paris » (187).

Le tenté est alors mis en demeure de choisir. Comme l’écrit Jankélévitch, il est « comme un funambule avec son balancier dans la main, sur la corde raide, prêt à tomber dans le vide, ou à droite ou à gauche, et se tenant en équilibre comme par miracle. »*6 « C’est à prendre ou à laisser » lui dit Vautrin (151). Rastignac succombera-t-il à la tentation ou aura-t-il le courage d’y résister ? Balzac met en relief la tension intérieure du jeune homme en plusieurs endroits du roman. Celui-ci consulte son ami Bianchon lui demandant si, comme l’écrit Jean-Jacques Rousseau, il serait prêt à tuer par sa seule volonté sans bouger de Paris un vieux mandarin en Chine, ce qui lui gagnerait un grande fortune. Bianchon conclut à la vie du Chinois. Curieux, celui-ci lui demande plus tard s’il a tué le mandarin et Rastignac de répondre : « Pas encore, mais il râle » (190). Réduit au désespoir par Delphine de Nucingen qui refuse de se donner à lui, il pense « malgré la voix de sa conscience aux chances de fortune dont Vautrin lui avait montré la possibilité dans un mariage avec Mlle Taillefer » (192). Rastignac la regarde même « d’une manière assez tendre pour lui faire baisser les yeux » (193). Balzac écrit encore que Rastignac « s’était abandonné complètement à Vautrin » et « se débattant avec sa conscience en sachant qu’il faisait mal » se disait « qu’il rachèterait ce péché véniel par le bonheur d’une femme « (205).

La tentation suscite chez le tenté l’horreur de la transgression d’un interdit qui s’offre à lui. Tel est le sentiment de Rastignac après que Vautrin lui ait révélé le plan du duel qui doit faire son bonheur. Il n’en croit pas ses yeux et il réplique instinctivement : « Quelle horreur ! Vous voulez plaisanter, monsieur Vautrin ? » (150). Plus tard, Rastignac a même l’intention d’aller prévenir MM. Taillefer père et fils (207).

La tentation implique toujours des assauts répétés. C’est son côté itératif indiqué d’ailleurs par le mot « tentation » lui-même qui prend un sens fréquentatif de par la présence de ses trois « t ». Si la leçon de madame de Beauséant est relativement brève et factuelle, celles de Vautrin sont plus détaillées et plus articulées. Comme le diable, Vautrin revient à la charge à plusieurs reprises. Lorsqu’il présente son plan à Rastignac pour la première fois, celui-ci reconnaît aussitôt ses qualités persuasives. « Il m’a dit crûment ce que Madame de Beauséant me disait en y mettant des formes » dit-il (151). Momentanément grisé par la soirée qu’il a passée aux Italiens, c’est à pied que le jeune homme revient à la pension Vauquer et Vautrin le lui fait bien remarquer. « Moi, reprit le tentateur, je n’aimerais pas de demi-plaisirs ; je voudrais aller là dans ma voiture, dans ma loge, bien commodément » (171). Lorsque Rastignac accepte malgré lui les trois billets de banque que lui présente Vautrin, il s’écrie : « Quel homme vous êtes donc ? Vous avez été créé pour me tourmenter » (195). Après que Rastignac sera devenu l’amant de Delphine de Nucingen grâce aux bons soins du père Goriot, Vautrin n’abandonnera toujours pas la partie. C’est en ces termes qu’il décrit le duel arrangé à l’oreille du jeune homme en train de somnoler : Pendant que nous dormirons notre petit somme, le colonel comte Franchessini vous ouvrira la succession de Michel Taillefer avec la pointe de son épée. En héritant de son frère, Victorine aura quinze petits mille francs de rente. J’ai déjà pris des renseignements, et sais que la succession de la mère monte à plus de trois cent mille (214).

Même les menottes aux mains, c’est ainsi que Vautrin fait ses adieux à Rastignac : « Si tu étais gêné, je t’ai laissé un ami dévoué…. En cas de malheur, adresse-toi là. Homme et argent tu peux disposer de tout » (235).

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Un Critique Acerbe de la Société

Au-delà de son rôle de tentateur, Vautrin est aussi un observateur lucide et critique de la société. Il dénonce la corruption, l'hypocrisie et l'injustice qui règnent dans le monde parisien. Ses discours sont souvent cyniques et désabusés, mais ils révèlent une connaissance approfondie des mécanismes du pouvoir et de l'argent.

Voici un passage de ce chef d’œuvre qui m’a personnellement interpellé sur la nature humaine. « Vautrin est un forçat évadé et enrichi, il essaye d’endoctriner un jeune homme qui rêve de la richesse et qui veut faire son chemin dans le monde. Vautrin ayant eu vent des pensées enfouis du jeune homme, décide de l’administrer une leçon toute particulière. De manière simple, voilà de quoi il est question : le jeune homme rêve de la vie mondaine, il veut faire fortune pour côtoyer les élites, tout cela en travaillant comme font les braves gens. Une rapide fortune est le problème que se proposent de résoudre en ce moment cinquante mille jeunes gens qui se trouvent tous dans votre position. Vous êtes une unité de ce nombre là. Jugez des efforts que vous avez à faire et de l'acharnement du combat. Savez-vous comment on fait son chemin ici ? par l'éclat du génie ou par l'adresse de la corruption. Il faut entrer dans cette masse d'hommes comme un boulet de canon, ou s'y glisser comme une peste. L'honnêteté ne sert à rien. L'on plie sous le pouvoir du génie, on le hait, on tâche de le calomnier, parce qu'il prend sans partager ; mais on plie s'il persiste ; en un mot, on l'adore à genoux quand on n'a pas pu l'enterrer sous la boue. La corruption est en force, le talent est rare. Mais que croyez vous que soit l'honnête homme ? …l'honnête homme est celui qui se tait, et refuse de partager. Je ne vous parle pas de ces pauvres ilotes qui partout font la besogne sans être jamais récompensés de leurs travaux, et que je nomme la confrérie des savates du bon Dieu. Certes, là est la vertu dans toute la fleur de sa bêtise, mais là est la misère. Je vois d'ici la grimace de ces braves gens si Dieu nous faisait la mauvaise plaisanterie de s'absenter au jugement dernier. Pour s'enrichir, il s'agit ici de jouer de grands coups ; autrement on carotte, et votre serviteur ! Si, dans les cent professions que vous pouvez embrasser, il se rencontre dix hommes qui réussissent vite, le public les appellent des voleurs. Tirez vos conclusions. Voilà la vie telle qu'elle est. Ça n'est pas plus beau que la cuisine, ça pue tout autant, et il faut se salir les mains si l'on veut fricoter ; sachez seulement vous bien débarbouiller : là est toute la morale de notre époque. Croyez vous que je blâme ? du tout. Il a toujours été ainsi. Les moralistes ne le changeront jamais. L'homme est imparfait. Il est parfois plus ou moins hypocrite, et les niais disent alors qu'il a ou n'a pas de mœurs. Je n'accuse pas les riches en faveur du peuple : l'homme est le même en haut, en bas, au milieu. Il se rencontre par chaque million de ce haut bétail dix lurons qui se mettent au−dessus de tout, même des lois ; j'en suis. Vous, si vous êtes un homme supérieur, allez en droite ligne et la tête haute. Mais il faudra lutter contre l'envie, la calomnie, la médiocrité, contre tout le monde. Si j’ai encore un conseil à vous donner, mon ange, c’est de ne pas plus tenir à vos opinions qu’à vos paroles. Quand on vous les demandera, vendez-les.

Dans ce passage, Vautrin expose sa vision du monde à Rastignac, sans fard ni illusions. Il lui explique que pour réussir à Paris, il faut choisir entre le génie et la corruption. L'honnêteté ne sert à rien, et la société est impitoyable envers ceux qui ne savent pas se défendre. Cette leçon, bien que brutale, est une mise en garde contre les dangers de l'ambition démesurée et une invitation à la lucidité.

Vautrin : Un Personnage aux Multiples Facettes

Si Vautrin est un criminel et un manipulateur, il n'en est pas moins un personnage complexe et attachant. Il possède une certaine noblesse dans sa fidélité à ses amis et dans son sens de l'honneur. Il est capable de générosité et de dévouement envers ceux qu'il apprécie, comme le montre son attachement à Rastignac.

De plus, Vautrin est un homme intelligent et cultivé, qui connaît les arcanes de la société et qui sait comment se faire respecter. Son autorité naturelle et son charisme lui permettent de diriger une bande de malfrats et d'influencer les autres.

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Il possédait également une très grande richesse grâce à son équipe de truands, c'est pourquoi il pouvait se permettre de donner de l'argent à Eugène mais aussi de bien se vêtir. Nous apprenons dans le roman que Vautrin n'aimait pas les femmes et avait une attirance pour les hommes, ce qui expliquait sa façon de se comporter avec Eugène de Rastignac qui se faisait très souvent complimenter par J.

Le Démasquage et l'Arrestation de Vautrin

Le dénouement de l'histoire de Vautrin est marqué par son démasquage et son arrestation. Trahi par Mlle Michonneau, il est dénoncé comme étant Jacques Collin, un forçat évadé. La scène de son arrestation est spectaculaire, Vautrin se livre aux gendarmes avec une fierté provocante, revendiquant son identité et son surnom de "Trompe-la-Mort".

Mlle Michonneau trouve le tatouage sur l’épaule du forçat pendant que les autres convives ont peine à comprendre ce qui se passe. La police arrive peu de temps après, au moment où Vautrin reprend ses esprits. - Messieurs les gendarmes, mettez-moi les menottes. Je prends à témoin les personnes présentes que je ne résiste pas. Je reconnais être Jacques Collin, dit Trompe-la-Mort, condamné à vingt ans de fers ; et je viens de prouver que je n’ai pas volé mon surnom.

Même les menottes aux mains, c’est ainsi que Vautrin fait ses adieux à Rastignac : « Si tu étais gêné, je t’ai laissé un ami dévoué…. En cas de malheur, adresse-toi là. Homme et argent tu peux disposer de tout » (235).

Cette scène marque la fin de la présence physique de Vautrin dans Le Père Goriot, mais son influence sur Rastignac perdure. Le jeune homme a été marqué par sa rencontre avec ce personnage hors du commun, et il devra choisir sa propre voie dans la société parisienne, en tenant compte des leçons qu'il a apprises.

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