Introduction
Albert Speer (1905-1981) est une figure complexe et controversée de l'histoire du Troisième Reich. Architecte de formation, il devint un proche collaborateur d'Adolf Hitler, gravissant rapidement les échelons du pouvoir pour devenir ministre de l'Armement et de la Production de guerre. Son rôle central dans la machine de guerre nazie lui valut une condamnation lors du procès de Nuremberg, mais sa personnalité énigmatique et sa capacité à se présenter comme un "technocrate apolitique" ont suscité fascination et débat. Cet article explore la biographie d'Albert Speer, son ascension fulgurante au sein du régime nazi, son rôle pendant la Seconde Guerre mondiale, son procès et son héritage complexe.
Formation et Premiers Pas dans l'Architecture
Albert Speer, contrairement à beaucoup de dignitaires du Troisième Reich, reçut une formation purement artistique et apolitique. Issu d'une famille d'architectes, il suivit les traces de ses aïeux, étudiant l'architecture. Certains biographes ont tenté de déceler des signes avant-coureurs de ses futures convictions politiques dans son éducation, notamment à travers l'influence de Heinrich Tessenow, figure de la Reformarchitektur. Tessenow, qui synthétisa le néo-classicisme et l’esprit allemand dans le concept de « noble simplicité », aurait prétendument insufflé la nostalgie revancharde des anciens Empires au jeune étudiant prometteur qui l’assistait à la Technische Universität de Berlin. En réalité, et comme partout en Europe, le romantisme fut porteur de la même nostalgie dans tous les courants artistiques de l’époque, avec le soutien en première ligne des universitaires.
L'Ascension au Sein du Régime Nazi
Dès sa rencontre avec Hitler, une relation forte se crée entre les deux hommes. Un collaborateur souffle à Albert Speer : «Vous êtes l’amour malheureux du Führer.» Speer devint rapidement l'architecte favori d'Hitler, gagnant sa confiance et son admiration. Il fut chargé de projets architecturaux grandioses visant à glorifier le régime nazi, tels que la Nouvelle Chancellerie du Reich, la mise en scène des congrès nazis à Nuremberg et les plans de reconstruction de Berlin en une capitale mondiale, Welthauptstadt Germania. Le 5 septembre 1934, il transforma le stade de Nuremberg en une " cathédrale de lumière " à l’occasion du congrès du NSDAP. En 1937, il est nommé inspecteur général des bâtiments de Berlin où il inaugure une nouvelle chancellerie en janvier 1939.
Sa carrière prit une tournure décisive lorsqu'il succéda à Fritz Todt en tant que ministre de l'Armement en 1942. Puis il est promu Ministre de la Production de guerre, poussant la productivité à des niveaux inégalés jusque-là. Il réalisa alors des records de productivité malgré les bombardements alliés et s’efforça de délocaliser les industries vers des zones épargnées. Il s’opposa à Sauckel au sujet du transfert des ouvriers vers le Reich et prône au contraire le développement d’usines dans les territoires occupés. Speer se révéla un administrateur compétent et efficace, capable d'organiser et d'optimiser la production d'armements malgré les difficultés croissantes de la guerre.
Rôle Pendant la Seconde Guerre Mondiale
En tant que ministre de l'Armement et de la Production de guerre, Speer joua un rôle crucial dans le maintien de l'effort de guerre allemand. Il supervisa l'utilisation de la main-d'œuvre forcée, y compris les prisonniers de guerre et les détenus des camps de concentration, pour soutenir la production d'armes. A Nuremberg, Speer ne comparaissait pas pour avoir élaboré les plans de la Welthauptstadt Germania, capitale du monde supposée remplacer Berlin, mais bel et bien pour ses activités politiques en tant que Ministre du Reich. Il dirigea d’une main de fer l’administration la plus puissante du Reich, déporta des travailleurs pour soutenir la production d’armes à flux intense, et fut le témoin direct des décisions les plus importantes dans la conduite de la guerre.
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Malgré son implication dans le régime nazi, Speer affirma après la guerre qu'il ignorait l'extermination des Juifs. Il parla sans détours, n’afficha pas plus d’arrogance désespérée que d’humilité cynique, et tenta d’être aussi constructif que possible, en répondant avec précision, comme un bon perdant qui explique la stratégie infructueuse qu’il a tenté de mettre en œuvre jusqu’à la fin de la partie. En 1945, il refusa d’obéir à Hitler qui lui demanda de détruire toutes les infrastructures dans les régions abandonnées par la Wehrmacht.
Le Procès de Nuremberg
Après la guerre, Albert Speer fut arrêté et jugé lors du procès de Nuremberg. Contrairement aux autres responsables nazis, il ne nia pas sa responsabilité dans les crimes de guerre qui lui étaient reprochés, même s’il se défendit jusqu’à sa mort d’avoir jamais entendu parler d’extermination planifiée des populations juives d’Europe. Il plaida coupable de crimes de guerre et crimes contre l'humanité, mais réussit à convaincre le tribunal qu'il n'était qu'un technicien qui avait exécuté les ordres sans être pleinement conscient de la nature criminelle du régime nazi.
Le 1ᵉʳ octobre 1946. Albert Speer échappa à la mort. Qu’est-ce que les juges de Nuremberg ont vu en lui pour ne pas lui infliger la même peine qu’à 11 de ses compagnons, hauts dignitaires nazis, condamnés à mort par pendaison ? Albert Speer, l’architecte préféré d’Hitler, devenu l’un des personnages les plus importants du IIIᵉ Reich, s’est faufilé. Intelligent, courtois, repentant, il a séduit les juges occidentaux avec une défense adroite : Albert Speer, c’est cet artiste broyé par la machine, technocrate scrupuleux qui a avancé avec des œillères, ignorant les crimes horribles commis par son propre gouvernement. Il fut condamné à 20 ans de prison.
La Prison de Spandau et la Réhabilitation Médiatique
Speer purgea sa peine à la prison de Spandau. Lorsqu’Albert Speer sortit de la prison de Spandau, le 1er octobre 1966, des centaines de journalistes se bousculèrent pour obtenir un cliché de l’homme qui, au procès de Nuremberg, se présenta comme « l’un des amis les plus proches d’Hitler, à compter qu’il en ait jamais eu ». Dès la fin de son procès, des voix s’élevèrent pour s’indigner de la trop grande clémence qui lui aurait été accordée par ses juges - 20 ans d’emprisonnement. Elles se firent à nouveau entendre le jour de sa sortie de prison, pour accuser de complaisance les nombreux soutiens politiques de l’architecte. En effet, le futur chancelier Willy Brandt avait tenté, en vain, d’obtenir sa libération anticipée dès la fin des années 1950, et Charles de Gaulle lui-même avait soutenu cette initiative. Mais la frénésie médiatique de l’événement noya ces protestations trop attachées au passé sous le déferlement des curiosités dont elle se fit le relais: si la République allemande était trop fragile pour se replonger dans les plaies encore béantes de son passé récent, les journaux français, britanniques et surtout américains se disputèrent l’exclusivité des premières déclarations.
Pendant son incarcération, il écrivit ses mémoires, Au cœur du Troisième Reich, qui devinrent un best-seller international. Après sa libération, il devint une figure médiatique, accordant des interviews et participant à des débats sur son rôle dans le régime nazi. Speer vivra et jusqu’à sa mort il façonnera et marchandera sa mémoire si précieuse. Lui, le dernier intime d’Hitler, le Bon nazi qui se répand dans les médias, et œuvre en secret pour combattre les fantômes du passé : ces archives qui ressortent, ces journalistes et autres chercheurs qui fouillent… et trouvent… Et si à Nuremberg les juges avaient manqué de juger le Nazi idéal, c’est-à-dire le plus effroyable ?
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La Vie Familiale d'Albert Speer
Sa famille (une femme et six enfants) est secondaire. Il adore son travail. Les Juifs ne l’intéressent pas. Albert Speer préfère les mathématiques, la musique, les randonnées aux Juifs. Les enfants tenteront en vain d'établir une relation avec un père lointain refusant de donner les réponses tant attendues par eux. Albert Speer Jr, premier des six enfants, est né en 1934. Il sera architecte comme son père. Le prisonnier refusera durant des années, comme Rudolf Hess, que ses enfants lui rendent visite.
Héritage et Controverses
L'héritage d'Albert Speer reste un sujet de débat. Certains le considèrent comme un criminel de guerre qui a exploité la main-d'œuvre forcée et participé à la machine d'extermination nazie. D'autres le voient comme un technocrate talentueux qui a été piégé par le régime nazi et qui a exprimé des remords sincères pour ses actions.
Malgré ses aveux de culpabilité et ses tentatives de se distancer du régime nazi, Speer fut critiqué pour avoir minimisé sa connaissance des atrocités commises pendant la guerre. Pourquoi avons-nous mis autant de temps à admettre qu’Albert Speer a participé à l’extermination des Juifs d’Europe ? Mensonges contre vérités. L’auteur note que la fiction écrase le fait. Il parle de «syndrome de Shéhérazade».
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