L'histoire de l'allaitement, intimement liée à la figure féminine et à la maternité, est riche en symboles et en significations. Des Vierges allaitantes aux représentations artistiques audacieuses, en passant par les pratiques sociales et les croyances populaires, l'allaitement a traversé les siècles en suscitant fascination, dévotion, mais aussi controverses. Cet article explore les différentes facettes de cette histoire, en mettant en lumière le rôle d'Agnès Sorel, favorite du roi Charles VII, et les représentations des Vierges allaitantes, notamment en Bretagne.
L'Ambiguïté des Vierges Allaitantes
Les sculptures de Vierges allaitantes, appelées aussi Virgo lactans ou Madonna del latte, ont toujours suscité une certaine ambiguïté. Elles confrontent la divinité hiératique de la Vierge avec la trivialité de sa maternité, créant un oppositorum coinsidentia censé provoquer un élan mystique. Cette ambiguïté attirait les fidèles qui y voyaient une figure de déesse de la fécondité, une Magna Mater, une Venus Gemetrix, une Isis lactans nourrissant Horus, ou une Artémis d'Éphèse allaitant l'humanité par ses multiples seins.
Cependant, cette même ambiguïté irritait l'Église, ses prêtres, ou les chrétiens pudiques qui tentaient d'écarter, de voiler, de re-vêtir, voire de détruire ou d'enterrer ces attributs jugés déplacés. L'injonction de Tartuffe à Dorine, "Couvrez ce sein que je ne saurais voir", reflète cette volonté de masquer la trivialité de la maternité. Un observateur contemporain navigue entre l'écueil de déceler abusivement les origines pré-chrétiennes des icônes chrétiennes, celui de projeter un jugement esthétique sur ce qui fut avant tout une manifestation de foi, et celui de dénoncer le tartuffisme et la pudibonderie de clercs dévoués et convaincus de leur rôle.
La fabrication de ces images, peintes ou sculptées, s'étend principalement du XIIème et surtout du XIVème au XVIème siècle. En décembre 1563, le Concile de Trente décrète : "Le Saint Concile défend que l'on place en une église aucune image qui rappelle un dogme erroné et qui puisse égarer les simples. Il veut qu'on évite toute impureté, qu'on ne donne pas aux images des attraits provocants". Bien que leur production ait diminué, les images existantes ont continué à être l'objet de la dévotion populaire. Le développement de ces Maria lactans s'accompagne aussi de représentations de Vierges gravides ou Vierges de l'Espérance, se plaçant également à la limite des dogmes théologiques.
Le culte du Lait de Marie se manifeste également à travers d'autres formes : la Grotte du Lait à Béthléem, la légende de Saint-Bernard recevant trois gouttes de lait de la Vierge, la légende de Saint Fulbert guéri par le lait de Marie, et les fioles du lait de la Vierge conservées comme reliques. Calvin dénonce le commerce de ces reliques, soulignant leur abondance.
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Fondements Théologiques et Représentations Artistiques
Le culte rendu à la Vierge allaitante trouve peut-être son fondement dans l'Évangile de Saint Luc : "Heureuses les entrailles qui t'ont porté et les seins que tu as sucés !" (Luc XI, 27). Cependant, Jésus rétorque : "Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et l'observent" (Luc, XI, 28), ce qui condamne indirectement l'idolâtrie des organes maternels féconds et justifie le recentrage vers l'étude des textes et vers la pratique évangélique.
Bien qu'aucun évangile canonique n'évoque que la Vierge donne le sein à son enfant, et que la virginité de Marie semble en contradiction avec la possibilité de l'allaitement, au IIIème siècle, Clément d'Alexandrie écrit que la Vierge n'a pas déclaré bienheureuses leurs mamelles. En 649, la maternité virginale est érigée en dogme après le Concile de Latran. Puis il est admis que si, vierge, Marie a enfanté, alors vierge elle a allaité, et Marie nourricière de Jésus devient Marie Mère et nourricière de l'humanité. Sous les noms de Panagia galaktotrophousa ou Mlekopitatelnitsa des icônes orthodoxes, Madonna del latte des primitifs italiens, Vierge Nourrice ou Vierge au lait, les Vierges allaitantes sont représentées et vénérées.
La théologie de l'incarnation a inspiré aux artistes les thèmes de la Nativité et de l'Annonciation, tout autant que le naturalisme de la Renaissance qui donne à voir les personnes divines dans leur aspect humain. Albrecht Dürer, dans sa Vierge à l'Enfant endormi, fait paraître la Vierge dans une attitude maternelle très prosaïque.
Allaitement, Nourrices et Croyances Populaires
Autour des statues de Vierge allaitante, on retrouve souvent la mention de leur vénération par des mères nourrices demandant d'obtenir plus de lait pour leurs enfants. La question d'avoir ou non du lait était cruciale à une époque où seul l'allaitement au sein était envisageable. Une poitrine trop sèche condamnait l'enfant à la mort, à moins de trouver une nourrice. Ce n'est qu'en 1892 que Budin et Chavane firent l'essai d'un allaitement au lait de vache stérilisé à l'Hopital de la Charité de Paris, initiant un grand et rapide mouvement irréversible d'institution du recours au biberon de lait stérilisé. Auparavant, pour nourrir au sein un enfant jusqu'au sevrage, il fallait faire appel à la solidarité paysanne.
En 1900, 95% des enfants du Finistère étaient allaités au sein. Au XVIII et XIXème siècle, il était courant de confier son enfant à une nourrice, et c'était même, dans les familles aisées, un signe de supériorité sociale d'afficher sa nounou. La loi Roussel de 1874 légifère sur la protection des enfants en nourrice.
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Pour avoir du lait, les femmes s'adressaient à différentes saintes : Sainte Agathe, Sainte Alaithe, Sainte Brigitte, Sainte Barbe, Sainte Balsamie, ou Notre-Dame de Crée-Lait à Nantes. En Bretagne, elles se rendaient au "pardon des nourrices" à Gestel (56) pour prier Notre-Dame de Kergornet. En Finistère, elles allaient à Gouezec ou à Briec.
Notre-Dame de Tréguron et les Vierges Allaitantes du Finistère
En Finistère, dans l'arrondissement de Chateaulin, neuf statues de Vierges allaitantes en pierre polychrome sont réparties dans un rayon de 15 km autour de Cast. Elles datent du XVI et XVIIème siècle et répondent à un modèle commun, évoquant le travail d'un atelier unique. Elles se distinguent par leur taille, leur longue chevelure, leur vêtement (un corselet dégrafé), mais diffèrent par la posture de l'enfant, la posture maternelle, les seins dévoilés, et la présence éventuelle de lait.
Ces statues sont :
- Notre-Dame de Tréguron, chapelle de Tréguron, Gouézec.
- Notre-Dame de Tréguron, chapelle Saint-Venec, Queméneven.
- Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, chapelle de Quillidoaré, Cast.
- Notre-Dame de Kergoat, chapelle Notre-Dame de Kergoat, Quéménéven.
- Notre-Dame de Tréguron, église Saint-Germain, Kerlaz.
- Notre-Dame de Kerluan, chapelle Notre-Dame de Kerluan, Chateaulin.
- Notre-Dame de Lannelec, chapelle de Lannelec, Pleyben.
- Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, chapelle de Bonne-Nouvelle, Locronan.
- Notre-Dame de Tréguron, chapelle Saint-Denis, Seznec, Plogonnec.
On peut y ajouter deux vierges allaitantes plus petites, celle de la fontaine de Tréguron à Gouezec et celle conservée dans l'ossuaire de Pleyben.
Agnès Sorel et la Vierge de Melun
Les images des Vierges allaitantes rappellent celles d'Agnès Sorel, favorite du roi Charles VII, peinte par Jean Fouquet. Dans La Vierge de Melun, Agnès Sorel est représentée avec un sein dénudé, une audace qui marque le début d'une érotisation du sein féminin.
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La Vierge de Melun de Jean Fouquet, peinte entre 1452 et 1458, représente un nu impertinent, provocateur et source de désir. La Vierge, qui serait incarnée par Agnès Sorel, ne manifeste aucun geste tendre ou maternel pour l'enfant et offre son sein gauche au regard du visiteur.
Ce tableau marque une rupture avec les représentations traditionnelles de la Vierge et suscite des controverses. Il témoigne de l'évolution de la perception du corps féminin et de l'émergence d'une esthétique nouvelle.
Le Sein : Symbole de Maternité, d'Érotisme et de Politique
Au-delà de sa fonction nourricière, le sein est devenu un symbole aux multiples facettes. Il incarne la maternité, l'érotisme et même la politique.
Dans l'art, le sein a été représenté de différentes manières, allant des Vénus préhistoriques aux Vierges allaitantes, en passant par les nus de la Renaissance et les œuvres contemporaines. Il a été associé à la fertilité, à la beauté, au désir et à la liberté.
La Liberté guidant le peuple d'Eugène Delacroix, avec ses seins dénudés, est un exemple emblématique de l'utilisation du sein comme symbole politique. Les Femen, avec leurs manifestations seins nus, ont également contribué à politiser le corps féminin et à revendiquer l'égalité des droits.
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