Henri Grouès, plus connu sous le nom d'Abbé Pierre, est une figure emblématique de la lutte contre la pauvreté et l'injustice en France. Né à Lyon le 5 août 1912 et décédé à Paris le 22 janvier 2007, sa vie a été consacrée aux plus démunis. Son parcours, marqué par la foi, la résistance et l'action sociale, a fait de lui une des personnalités les plus populaires et respectées de France.

Une enfance lyonnaise dans une famille bourgeoise et catholique

Henri Grouès voit le jour à Lyon, le 5 août 1912, au 6 petite rue des Gloriettes, dans le quartier de la Croix-Rousse. Il est le cinquième d'une famille de huit enfants, qu'il qualifie lui-même de bourgeoise. Ses parents, Antoine et Eulalie Grouès, sont issus d'une famille de soyeux, un milieu aisé et catholique. Les origines du nom de Grouès remontent à 1725, au hameau de Fouillouse à St.Paul-sur-Ubaye dans les Alpes de Haute-Provence, signifiant "endroit pierreux". Comme beaucoup de "Barcelonnettes", les parents d'Henri Grouès, colporteurs et éleveurs de moutons, vivaient de peu et émigrèrent au Mexique. À leur retour, ils acquièrent un appartement à Lyon et font commerce de draps et de soieries. Cette famille nombreuse lui vaudra d'avoir cent vingt-trois neveux et nièces, tous âges, tous degrés et toutes conditions confondus, qui lui demanderont de répondre à leurs questions à l'occasion du cinquantième anniversaire de son ordination de prêtre, à la Pentecôte 1988. Ce qu'il fera.

Dès son plus jeune âge, Henri est sensibilisé à la question de la pauvreté. Il se souvient notamment avoir été marqué par son père, Antoine, directeur des Fonderies du Rhône, coiffant et lavant les "clochards" de la place Bellecour tous les dimanches. Cet événement, survenu alors qu'il avait onze ans, l'a profondément interpellé et a contribué à forger sa vocation. Son père l'emmène à la cité Rambaud à Lyon. Voyant son père et ses amis, le jeune Henri, 11 ans, écrit : « ils étaient en bras de chemise au milieu d'une cinquantaine de mendiants. Ils les rasaient, leur coupaient les cheveux, chassaient la vermine, leur servaient le petit déjeuner, et j'entends encore en moi papa nous disant au retour : que c'est difficile de vraiment servir ceux qui souffrent tant !

En 1920, la famille achète une propriété au Vieux Port à Irigny. « C'était pour lui un lieu où il pouvait souffler, se reposer », explique Alain Grouès qui a habité cette maison. « Il venait pour les fêtes de famille, les mariages ou simplement pour nous rendre visite. Il allait toujours prendre un temps de prière, de méditation devant la statue de la vierge près de la maison. Enfant intrépide et plein d'humour, il escalade un cèdre plus que centenaire, l'un des hauts arbres de la propriété pour y placer au sommet, au grand dam de ses fères, un écriteau :" fin de l'arbre !". Casse-cou, il descend la colline à vélo, à toute vitesse. Il fait même le tour de la maison, sur la corniche, au niveau du second étage de la maison. Enfant cependant sensible et rêveur, il compose des poésies. Il peint des aquarelles délicates.

Il entre chez les Scouts de France au printemps 1926. Henri a 13 ans et sera marqué à vie par cette nouvelle aventure. Il y rencontre son meilleur ami François Garbit, comme en témoigne son biographe Pierre Lunel.

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Vocation religieuse et entrée dans les ordres

Après ses études secondaires au collège des Jésuites et une année à la Faculté des Lettres, sa vocation le fait entrer dans l'ordre contemplatif des Capucins. À l'âge de quinze ans, lors d'un pèlerinage à Assise, il a une révélation qui le marque profondément. Il y découvre « l'universalité et l'intensité d'action qu'il y avait dans l'adoration ». Cette expérience le pousse à vouloir se consacrer à Dieu et aux autres. Quelque temps plus tard, le soir de leurs noces d'argent, il annonce à ses parents qu'il veut se faire moine cloîtré, dans l'ordre le plus pauvre, celui des Capucins. Il y restera sept ans, priant toutes les nuits de minuit à deux heures du matin. « Cette notion d'adoration, confiera-t-il plus tard, a été là, à Assise, un choc qui a marqué ma vie entière. » C'est dans la prière contemplative en effet qu'il puisera, tout au long de son existence au service des plus pauvres, la force d'agir. Ce qui fait dire à son biographe Pierre Lunel que « l'abbé Pierre était un mystique agissant ».

À 19 ans, il fait part à ses parents de son désir d'entrer chez les Capucins. Il devient Frère Philippe. Il accomplit ses années de noviciat à Saint-Etienne et à Crest, dans la Drôme, où il étudie la philosophie et la théologie. Une formation rude de sept ans, où il deviendra frère Philippe. La vie au monastère est âpre et dure, Frère Philippe est de santé fragile. Mais des raisons de santé l'obligent à quitter la vie monastique. Au bout de six années, le supérieur de sa communauté, lui conseille d'abandonner la vie monacale. Il est ordonné prêtre le 24 août 1938, et devient prêtre au diocèse de Grenoble.

Engagement dans la Résistance et action politique

Sous-officier pendant la campagne de France, il est nommé vicaire à la cathédrale de Grenoble et aumônier de divers groupements. Dès juillet 1942, il entre dans la résistance où il devient « l’Abbé Pierre ». Son activité pastorale se double rapidement d'une activité clandestine au service d'israélites, de résistants ou de réfractaires qu'il cache où qu'il aide à passer en Suisse. Ainsi en est-il de Jacques de Gaulle, frère cadet du Général de Gaulle, malade et menacé d'arrestation. Il participe également à la création d'un maquis dans le Vercors où il devient l'abbé Pierre. Tout en poursuivant son ministère paroissial, Il participe à la création du maquis de la Chartreuse et de l'Est du Vercors. Traqué, il doit passer en Espagne fin mai 1944 et parvient à gagner Alger le 16 juin 1944. C’est aussi durant la guerre, en 1943, qu’il rencontra Lucie Coutaz-Repland (1899-1982, syndicaliste chrétienne savoyarde, résistante, qui deviendra de 1945 à sa mort sa fidèle collaboratrice.

En vue de l'élection de l'Assemblée constituante, il est sollicité par Pierre-Henri Teitgen, figure importante du jeune Mouvement républicain populaire, ainsi que par certains membres de l'entourage du général de Gaulle. Non sans hésitation, il accepte de se présenter et opte pour la Meurthe-et-Moselle, département où Pierre-Henri Teitgen avait des attaches. Il se présente comme candidat indépendant, à la tête d'une liste essentiellement composée de militants du MRP. Au terme d'une campagne active, déployée surtout en milieu ouvrier, il est l'unique élu de sa liste qui obtient 41 817 voix sur 231 983 suffrages exprimés.

Membre de la commission de la défense nationale, l'abbé Pierre s'inscrit au groupe MRP auquel il a fini par adhérer, tout en soulignant que la vraie carte pour lui n'est pas celle de son parti, mais celle de sa conscience. Il dépose deux propositions de loi en faveur des combattants de la Résistance et des réfractaires au STO. Il intervient à de rares reprises, la plus notable étant une demande d'invalidation des porteurs de la Francisque. Aux élections du 2 juin, la poussée des voix du MRP (65 008 sur 244 662 suffrages exprimés) permet à sa liste de conquérir un deuxième siège. L'abbé Pierre retrouve la commission de la défense nationale mais sa participation est plus modique encore qu'à la première Constituante. De toute évidence le milieu et les rites parlementaires lui déplaisent même si, de son propre aveu, il ne cache pas son admiration pour Pierre Mendès France ou Robert Schuman, et si une vive amitié le lie désormais à Robert Buron.

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A l'élection de l'Assemblée nationale le 10 novembre 1946, la liste qu'il conduit à nouveau accuse une nette régression (49 270 voix sur 233 709 suffrages exprimés) qui profite surtout au Parti républicain de la liberté qui emporte un troisième siège alors que le MRP perd son second élu. Désigné à la même commission que précédemment, et plus tard à la commission des pensions (1948) et à celle de l'intérieur (1951), l'abbé Pierre est également juré à la Haute Cour de justice. Tout au long de cette première législature, son activité parlementaire est plus soutenue que précédemment. A travers diverses propositions de loi, sa sollicitude va aux résistants et aux familles nombreuses. Ses interventions en séance ne manquent pas d'intérêt et d'originalité. Ainsi introduit-il un amendement tendant à prévoir une contribution de d'un millième des dépenses militaires au profit des organisations fédérales mondiales (13 juin 1949), proposition qu'il faut relier à son appartenance au Mouvement fédéraliste universel; ou une demande d'interpellation sur le scandale de l'incarcération des objecteurs de conscience (13 octobre 1949). Ses votes sont globalement conformes à la discipline du groupe MRP dont il se sépare toutefois sur l'Indochine. Ayant dénoncé le 20 novembre 1950 l'absence d'initiative diplomatique française en vue de mettre fin aux combats, il vote contre la politique indochinoise du gouvernement Pleven à laquelle le MRP est étroitement associé. De même votera-t-il contre la loi sur les apparentements, qu'il juge immorale, le 7 mai 1951. C'est sans illusion que l'abbé Pierre se présente aux élections législatives du 17 juin 1951, à la tête d'une liste de Défense des intérêts démocratiques et populaires composée de gens très humbles dépourvus de toute notoriété. Cette expérience politique et parlementaire n'aura été qu'une parenthèse fermée sans regrets.

Fondation d'Emmaüs et lutte contre la misère

A partir de 1949, l'abbé Pierre anime une communauté caritative sise à Neuilly-Plaisance prenant le nom, l'année suivante, des Compagnons d'Emmaüs. En 1945, il est élu député de Meurthe-et-Moselle. Il occupe une grande maison à Neuilly-Plaisance, près de Paris. On ne peut manquer d'observer la ressemblance de cette maison avec la demeure familiale d'Irigny. Lucie Coutaz, rencontrée dans la résistance, devient sa secrétaire parlementaire, et l'y rejoint. En 1948, ils ouvrent le "Foyer Emmaüs". En fin de semaine se retrouvent dans ce foyer des prêtres, des ouvriers, des scouts. La guerre a détruit un nombre considérable de logements.

La vraie naissance d’Emmaüs reste toutefois l’accueil de Georges Legay, ancien bagnard de Cayenne et suicidé raté, vraisemblablement en octobre 1949. "tu es malheureux et je ne peux rien te donner mais toi, tu es libre puisque tu veux te tuer. Avant de le faire, donne-moi un coup de main pour aider les autres. C'est la naissance du Mouvement EMMAÜS. D'autres compagnons suivront, c'est la première Communauté Emmaüs, dont la seule ressource est l'indemnité parlementaire du "curé-député". Il quitte la vie politique en 1951. Pour pallier le manque de ressources, l'abbé Pierre va mendier à Paris. L'apprenant, les compagnons, furieux, s'opposent à cela. L'un d'eux suggère "la biffe", autrement dit faire les poubelles. Puis on passe aux caves et aux greniers, et au bout de quelques semaines, on finance les dépenses. Mais les besoins financiers sont importants. En 1952, l'abbé Pierre participe à un jeu radiophonique, très célèbre à l'époque "Quitte ou double". Ce jeu est animé par le présentateur vedette Zappy Max.

En 1954, l'abbé Pierre lance un appel resté célèbre : « Mes amis, au secours ! Une femme vient de mourir gelée… Chaque nuit, ils sont plus de 2 000 recroquevillés sous le gel, sans pain, plus d'un presque nu. …majorité l’inscription de la liberté d’avorter dans la Constitution. Arrive le terrible hiver 1954 : une femme puis un bébé meurent de froid. "Mes amis ! Au secours ! Peu après cet appel de l'hiver 54, sa sœur Noêlle et son frère Emmanuel, tous deux handicapés, décident de transformer la demeure familiale bourgeoise en créant 8 appartements locatifs sur les niveaux 1 et 2 avec une véritable mixité sociale. L’appel est entendu et la France assiste à l’un des plus grands élans de générosité de son histoire. Le mouvement aboutira au vote d’une loi interdisant l’expulsion des locataires en hiver.

L'abbé Pierre poursuit son combat contre les injustices, comme pèlerin de l’aide aux femmes et aux hommes en détresse (droit au logement, sans papiers). En 1984, il fait un retour sur la scène médiatique. Il tente d’aider les plus pauvres et les Restaurants du cœur naissent aussi de l’inspiration et de l’action de l’abbé Pierre. Grâce à l’action médiatique, qui l’exaspère tout en l’aidant, puis avec la création de la Fondation Abbé-Pierre pour le logement des défavorisés, il devient une « conscience de la société française », devenant une des personnalités les plus populaires de France. En vingt ans (1983-2003), il est élu, à dix-sept reprises, « personnalité préférée des Français ».

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En 1961 de février à mai, l'abbé Pierre séjourne au Sahara à l'ermitage du père Charles de Foucauld. Il découvre le désert, et les dures conditions de vie des nomades. L'infini du désert est propre à la méditation. L'abbé Pierre est un artiste, peintre et poète, il pratique également avec talent la photographie. Pendant cette période africaine, ses courriers attestent qu'il consomme beaucoup de pellicule. Il privilégie les Etres. Il pose sur leur difficile quotidien un regard sans concession, mais d'un profond respect. Il fige la misère, saisit l'esquisse d'un sourire. Plus tard, il explique à quelques visiteurs : "Visitant ma petite "cellule" à St. Wandrille quelques uns d'entre vous, m'avez demandé à voir les photos du ciel prises au Sahara en Février 1961 devant l'ermitage du Père de Foucauld à Béni-Abbés (où j'étais venu chercher 3 mois de silence). La pureté de l'air sec du désert rend le ciel éclatant. La caméra immobile restait ouverte avec le + grand diaphragme en pose environ 15 minutes.

En 1963, le 26 juillet, il doit rallier, en avion, Montevideo à Buenos Aires pour une importante réunion. Le brouillard empêche tout décollage. Un bateau qui franchit, toutes les nuits, les 200 km de l'estuaire du Rio de la Plata. Dans la nuit, le bateau s'immobilise, un incendie se déclare à bord, et il sombre. L'abbé Pierre, avec beaucoup d'autres passagers, se retrouve dans l'eau accroché à une caisse de bois. Ils vont dériver ainsi plusieurs heures. Ils sont secourus par un navire de guerre.

Se battre, avec détermination et énergie, pour améliorer le sort des plus défavorisés a souvent conduit l'abbé Pierre à des prises de positions très fortes. "(…) parmi les multiples souffrances humaines sans moyens capables que soit entendu l'appel de leur détresse, il en est une, vous le savez, qui me blesse le plus car elle détruit des familles, et frappe des enfants par dizaines de milliers en France même, alors que notre pays est l'un des sept plus riches du monde.Ces dernières semaines, des dizaines de familles de travailleurs sans logis, traquées par la police, ont dû chercher refuge d'églises en église.(…) Les divers pouvoirs, des communes ou du gouvernement, ne font rien qui soit à la mesure d'un tel drame.(…) À 80 ans, je n'ai plus la force d'être, dans la honte pour la France, pour notre patrie, présent parmi ces victimes.Pourquoi le pouvoir de l'État ne remet-il pas en vigueur les dispositions qui existent depuis longtemps, nous disent les juristes, pour, d'autorité, en attendant d'en avoir assez bâti, effectuer au nom de la loi, les "attributions d'office" des locaux vacants, habitables, ou à peu de frais, aménageables ?(…) L'honneur est là. "(…) jusqu'ici, je n'ai pas donné suite au décret du 14 juillet 1992 publié à l'Officiel, qui me fait Grand Officier. Le 19 avril 2001, neuf années après la nomination, la réception de l'insigne de Grand Officier eu finalement lieu au palais de l'Élysée sous la Présidence de Jacques Chirac et de Bernadette son épouse, très participative.

Accusations posthumes et remise en question

En 2024, des accusations d'agressions sexuelles sont portées à titre posthume contre l'Abbé Pierre, remettant en question son image et son héritage. Emmaüs International, d’Emmaüs France et la Fondation Abbé Pierre ont révélé des faits d’agressions sexuelles commis par l’abbé Pierre. À la souffrance des victimes s’ajoute la sidération du grand public.

Plusieurs femmes accusent l’abbé Pierre d’agressions sexuelles commises entre la fin des années 1970 et 2005. Un rapport publié par Emmaüs International fait état de plusieurs témoignages accablants. Des accusations qui esquissent le portrait d’un potentiel agresseur en série.

Ces révélations ont entraîné une remise en question de l'héritage de l'Abbé Pierre. Plusieurs villes ont débaptisé des lieux portant son nom, et des associations ont retiré son image de leurs logos. La Fondation pour le Logement des Défavorisés, ex-Fondation Abbé Pierre, a dévoilé un nouveau logo pour effacer le visage de l'Abbé Pierre. Emmaüs a acté la fermeture définitive du lieu de mémoire dédié à l'Abbé Pierre en Seine-Maritime.

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