L'abbé Pierre, figure emblématique de la lutte contre la pauvreté en France, est resté célèbre pour son appel poignant de l’hiver 1954. Henri Grouès, de son vrai nom, a consacré sa vie à défendre le droit au logement, un combat qu'il a mené avec détermination jusqu’à sa mort, le 22 janvier 2007, à l’âge de 94 ans. Résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, député, et fondateur des communautés Emmaüs, l'abbé Pierre a marqué l'histoire par son engagement social et son dévouement envers les plus démunis.
Jeunesse et vocation religieuse
Henri Grouès est né le 5 août 1912 à Lyon, au sein d’une famille bourgeoise et profondément catholique. Cinquième d'une fratrie de huit enfants, son père était un négociant en soie réputé. Henri grandit dans un environnement familial aisé et pieux, ce qui influença fortement son cheminement spirituel. La famille possédait une maison à Irigny, où Henri passa une partie de son enfance. Il gardait un souvenir ému de cette maison, évoquant avec affection son "vieux port" et son grand parc, lieux de quiétude et d'inspiration.
Dès l'âge de 15 ans, Henri ressent une vocation religieuse lors d'un voyage à Assise, en Italie. Cette expérience se révèle être une véritable révélation pour lui. Persuadé de sa vocation, il étudie auprès des jésuites, puis rejoint les Capucins en 1931, après avoir renoncé à son héritage. Il entra en 1932, sous le nom de « frère Philippe », au couvent de Crest (Drôme) et y effectua sept années d’études. L’expérience de dénuement total chez les capucins s’avère aussi puissante que difficile et forge son cheminement intellectuel et sa foi. De santé fragile et à bout de force, le futur abbé Pierre quitte l’ordre en 1939, après sept années passées à Saint-Etienne, puis à Crest. Henri Grouès y a vécu l'expérience spirituelle qui demeure la source de ses combats pour le reste de sa vie. Ordonné prêtre en 1938, il suit finalement le conseil judicieux de son supérieur, et quitte l’ordre capucin pour raisons de santé en 1939. Incardiné dans le diocèse de Grenoble, le « père Philippe » est mobilisé quelques mois plus tard dans les Alpes et en Alsace, rejoignant les rangs de la Résistance à l’aube de la seconde Guerre Mondiale.
Engagement dans la Résistance
En 1940, l'abbé Pierre est vicaire à Grenoble (Isère) quand il cache deux juifs rescapés d'une rafle venus se réfugier dans l'église. À partir de 1942, Henri Grouès, toujours attentif à la misère, prend une part active à la Résistance. Au lendemain de la rafle du Vel’d’Hiv, il s’efforce d’apporter son aide aux juifs rescapés. Son rôle consiste alors à les faire passer, eux et les résistants, à l’étranger. Avec courage et sans douter, il participe à la création de maquis, notamment dans le Vercors et permet à nombre de jeunes individus d’échapper au STO (Service du travail obligatoire). Il prend alors de multiples identités, parmi lesquelles celle de l’abbé Pierre, qu’il conservera le reste de sa vie. Traqué par la Gestapo, il est contraint de fuir la France pour l'Espagne, puis Alger, où il rencontre le général De Gaulle en 1943. L’année suivante, il retrouve le territoire français et devient aumônier dans la Marine.
Carrière politique et engagement social
Après la guerre, le prêtre devient député le MRP, parti chrétien-démocrate issu de la Résistance. Ne cachant pas «son absence de sens politique», pacifiste convaincu, Henri Grouès - son vrai nom - déconcerte vite son parti par ses prises de position de gauche. Déjà, il se bat pour le droit au logement, inscrit en 1946 dans le préambule de la Constitution. "Il existe une misère extrême. C'est là que doit porter notre effort d'abord", défend-il. Député atypique, il reverse ses indemnités parlementaires aux sans-abris. Il quitta finalement le parti en protestation contre la répression gouvernementale de la grève des ouvriers du bâtiment à Brest en avril 1950, et en dissension contre la politique du gouvernement en Indochine. Il fonda alors, avec Paul Boulet et Charles d’Aragon, un groupe de la « gauche indépendante ». En 1951, il ne fut pas réélu.
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En fondant le mouvement Emmaüs en 1949, il veut venir en aide aux sans-abri et aux plus démunis.
La fondation d'Emmaüs
C’est dans une grande demeure délabrée de Neuilly-Plaisance (Seine-Saint-Denis) que l’abbé Pierre jette en 1947, avec sa secrétaire particulière Lucie Coutaz, les bases de son mouvement. D’abord «auberge de jeunesse internationale», cette maison verra naître la communauté Emmaüs, qui propose aux exclus de récolter eux-mêmes, à l’image des «chiffonniers», les surplus des nantis, rompant avec la charité traditionnelle. Un ancien bagnard désespéré deviendra le premier compagnon d’Emmaüs. Fin 1949, une première famille expulsée de son logement est accueillie. L’abbé Pierre et ses compagnons commencent la construction d’hébergements. Des tentes et abris de fortune deviennent «cités d’urgence», l’abbé oppose aux permis de construire réclamés par l’administration des «permis de vivre». En 1952, il gagne 256.000 francs au jeu «Quitte ou double» sur Radio Luxembourg, aussitôt consacrés à l’achat d’un camion et de nouveaux terrains.
L'appel de 1954 et l'insurrection de la bonté
L’hiver 1954 est terrible pour les «couche-dehors». Le 1er février, un appel de l’abbé Pierre à la radio va provoquer ce qu’on appellera «l’insurrection de la bonté». «Mes amis au secours ! une femme vient de mourir gelée cette nuit…», lance-t-il, évoquant le sort des citoyens expulsés de leur logement, «recroquevillés sous le gel, sans toit, sans pain» qu’il faut absolument aider. L’impact est immédiat dans la France d’après-guerre où manquent des millions de logements : les dons affluent, des bénévoles proposent leurs services, des entreprises leur soutien. Le gouvernement lance un «plan d’urgence» de 12.000 logements «de première nécessité». La trêve hivernale des expulsions locatives, instaurée par une loi de 1956, est directement issue de cet appel.
Afin d’obtenir des fonds pour le mouvement Emmaüs, l’abbé Pierre participe au jeu "Quitte ou double". Henri Grouès, plus connu sous le nom de l'abbé Pierre, lance un cri d'alarme contre la misère, sur Radio Luxembourg (RTL). Cet appel à "l’insurrection de bonté" intervient juste après le décès d’une femme, morte de froid dans la rue. Cette année-là, l’hiver est particulièrement rigoureux et s’apprête à faire d’autres victimes. Le fondateur d’Emmaüs incite tous les Français à recueillir les sans-logis chez eux, à donner des couvertures, de la nourriture et du temps afin de sauver la vie de dizaine de milliers de personnes. L’appel est entendu et la France assiste à l’un des plus grands élans de générosité de son histoire. Le mouvement aboutira au vote d’une loi interdisant l’expulsion des locataires en hiver.
Développement du mouvement Emmaüs
Le mouvement Emmaüs se développe aussi à l'étranger, à la faveur des nombreux voyages de l'abbé Pierre. Une quarantaine de pays sont rassemblés sous la banière de la fondation d'Emmaüs International, née en 1971. En France, l'association Emmaüs France voit le jour en 1985, et fédère aujourd’hui 299 groupes. La Fondation Abbé-Pierre, reconnue d'utilité publique en 1992, publie elle tous les ans un rapport sur le mal-logement en France. Afin d’établir un lien entre toutes les communautés Emmaüs du monde, l’abbé Pierre organise la première assemblée internationale du mouvement, à Berne (Suisse). Le mouvement Emmaüs, l’Armée du Salut et le Secours Catholique lancent la banque alimentaire en France.
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Engagement continu et dernières années
En 1993, l’abbé Pierre interpelle tous les candidats aux législatives pour «une garantie du droit au logement pour tous». Bien qu’affaibli, il soutient publiquement les sans-papiers réfugiés dans les églises Saint-Ambroise et Saint-Bernard, en 1996 à Paris. «Quand il était là, on nous laissait tranquilles. Il était tellement populaire, qu’il était craint des politiques», dira Jean-Baptiste Eyraud, fondateur de l’association Droit au logement (DAL) et ses réquisitions de logements vides.
L’abbé Pierre réagit une fois de plus contre la pauvreté. Pour avoir soutenu "les Mythes fondateurs de la politique israélienne", un livre à tendance négationniste de son ami Roger Garaudy, l’abbé Pierre reçoit la foudre des médias et de l’Église. Il est aussi expulsé du comité d’honneur de la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA). Cinquante ans après le fameux appel de l’hiver 54, l’abbé Pierre récidive contre une pauvreté toujours présente. Place du Trocadéro, devant plusieurs milliers de personnes, il dénonce l’égoïsme des gens heureux et bien lotis, qui s’appuient sur les autres ou sur l’État pour venir en aide aux démunis. L’abbé Pierre reçoit la plus grande distinction de l’ordre de la Légion d’honneur, celle de Grand Croix.
Décès et héritage
À 94 ans, l’abbé Pierre s’éteint à Paris le 22 janvier 2007, des suites d’une infection pulmonaire. La France entière est endeuillée par la perte d’un homme hors du commun. Religieux, résistant, pacifiste, il a consacré sa vie à la défense des droits de l’homme et à la lutte contre la misère et l’inégalité. Ses obsèques donnèrent lieu à un vaste hommage national. Homme charismatique et habile, comme l’avait dès 1957 montré Roland Barthes, à se mettre en scène, véritable prophète, il s’était aussi distingué par un rapport ambivalent à l’Église, qu’il savait critiquer sans la renier.
Accusations posthumes
Dans un rapport publié le mercredi 17 juillet 2024 par Emmaüs International, plusieurs femmes accusent l’abbé Pierre d’agressions sexuelles. Deux mois plus tard, le cabinet indépendant Egaé dévoile un nouveau rapport contenant 17 nouveaux témoignages. Des femmes y accusent l’abbé Pierre de contacts « non sollicités sur les seins », de « contacts sexuels répétés sur une personne vulnérable », d’« actes répétés de pénétration sexuelle », mais aussi de « contacts sexuels sur une enfant ». Des accusations qui esquissent le portrait d’un potentiel agresseur en série. En janvier 2025, le même cabinet Egaé publie son troisième et dernier rapport. Celui-ci fait état de neuf nouveaux témoignages, dont un viol sur mineur, ainsi que d’un véritable mode opératoire mis en place par l’abbé Pierre.
En compulsant les archives de l’ordre des Capucins, le quotidien a mis la main sur une lettre de 17 pages, dans laquelle le futur abbé se confie sur les violences dont il aurait été victime à l’âge de 7 ans. Lui qui depuis est accusé par plus de 20 femmes de violences sexuelles.
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