Introduction
L'histoire des crèches est intimement liée à l'évolution des sociétés, des besoins des familles et des conceptions de l'enfance. Des premières initiatives caritatives du XIXe siècle aux structures modernes axées sur l'éveil et le développement de l'enfant, les crèches ont connu une transformation profonde. Cet article propose un bref aperçu de cette évolution, en mettant en lumière les principaux acteurs, les enjeux et les mutations qui ont marqué l'histoire de ces institutions.
Les origines des crèches au XIXe siècle : une réponse aux besoins sociaux et économiques
La première crèche voit le jour en 1844, par la volonté de Firmin Marbeau, adjoint au maire du 1er arrondissement de Paris. La création de la première crèche répondait à un besoin pressant de l'époque. Le XIXe siècle est une période mouvementée, tant politiquement que socialement. L'essor de l'industrialisation a entraîné une augmentation du travail féminin, en particulier dans les classes populaires. Les mères étaient contraintes de travailler à l'extérieur du domicile pour subvenir aux besoins de leur famille, laissant leurs enfants sans surveillance. Son but est de combler le vide entre "l'aide aux couches" et la salle d'asile (ancêtre de notre école maternelle), mais pas seulement. L'idée est donc d'accueillir à la crèche les enfants des "classes indigentes", afin que leurs mères puissent aller travailler. Les premières crèches étaient donc conçues comme des lieux d'accueil pour les enfants des "classes indigentes", afin de permettre à leurs mères de travailler.
Issu du milieu du catholicisme social, Firmin Marbeau ancre son idée dans la religion. Le terme de "crèche" fait donc référence à la crèche de Bethléem. Les premières structures comportaient 12 berceaux pour garder 12 enfants… comme les 12 apôtres. Elle s'installe dans une maison bourgeoise avec jardin (la question du bon air est prégnante), généreusement cédée par une famille aisée. Après avoir été déshabillé, lavé et revêtu de l'uniforme de la crèche, l'enfant est pris en charge par une berceuse. S'il est allaité, sa mère doit venir le nourrir aux heures des repas. Les berceuses sont recrutées parmi les femmes de bonne moralité, ayant de grands enfants, afin d'éviter l'absentéisme.
Ces premières structures, souvent créées par des œuvres caritatives, des églises ou des philanthropes, offraient un service de garde rudimentaire, axé sur les soins de base et la surveillance des enfants. Elles étaient conçues comme une aide d'urgence et n'étaient pas destinées à s'universaliser.
L'émergence de la petite enfance comme nouvel âge de la vie (XIXe et XXe siècles)
C’est aux xixe et xxe siècles que la petite enfance fait son apparition en tant que nouvel âge de la vie. Celui-ci se définit en lien avec la scolarisation obligatoire des enfants (entre 5 à 7 ans selon les sociétés et les époques), alors en voie de généralisation. On le qualifie d’ailleurs d’« âge préscolaire ». Ces nouvelles manières de percevoir, d’étudier et de traiter les enfants entre la naissance et l’âge scolaire font intervenir des acteurs issus de champs aussi divers que la santé, l’éducation et le « social », sans oublier les familles elles-mêmes. Elles impliquent donc les femmes en tant que soignantes, nourrices, éducatrices, scientifiques et plus généralement en tant que mères et travailleuses : la petite enfance apparaît alors comme un domaine féminin réservé.
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Tout au long du xixe siècle, la mortalité infantile reste élevée dans tous les pays d’Europe. L’affection éprouvée pour le petit enfant, qui s’observe au sein de la famille nucléaire, coexiste avec le désintérêt et le calcul économique. L’abandon des nourrissons et la mise en nourrice massive sont alors à leur apogée. Tous ces phénomènes sont particulièrement accentués dans les villes : en 1860, la moitié des enfants parisiens sont en nourrice.
En le considérant comme un être à éduquer, les Lumières ont pourtant fait évoluer les représentations du petit enfant et ont conduit à une série d’expérimentations célèbres - l’institut de Johann-Friedrich Pestalozzi (1746-1827) à Yverdon, les infant schools d’Owen (1771-1858) à New Lanark, le Kindergarten de Fröbel (1782-1852) à Keilhau - qui offrent aux femmes issues de la bourgeoisie un espace d’affirmation voire de professionnalisation.
Face aux effets sociaux de l’industrialisation, la priorité va toutefois d’abord à la prise en charge des enfants dont les mères sont contraintes de travailler : créés au départ par les Églises ou par de riches philanthropes, salles d’asile et crèches en France, Bewahranstalten en Allemagne ou presepi en Italie combinent attention à la survie de l’enfant et contrôle de classe sur les mères. Cette prise en charge est alors regardée comme une aide d’urgence et n’est pas vouée à s’universaliser. Elle se révèle contrastée entre un pays comme l’Allemagne où elle est faible et dispersée entre une multiplicité d’acteurs privés et des pays (France, Espagne, Italie) où la puissance publique, en concurrence avec l’Église catholique, prend progressivement en charge les salles d’asile. En France, elles accueillent déjà quelque 644 000 enfants lorsqu’elles sont transformées en classes maternelles en 1881.
La révolution pastorienne et l'émergence de la science de l'enfant
La révolution pastorienne des années 1890 fait entrer la petite enfance dans une nouvelle époque, en permettant la chute marquée et définitive de la mortalité infantile, grâce à la connaissance de l’origine des microbes, à la « pasteurisation » et aux premiers vaccins. Elle s’accompagne d’une série d’initiatives nouvelles : « Gouttes de lait » (fournissant aux mères du lait stérilisé), dispensaires, associations de promotion de l’allaitement et crèches se développent dans un espace européen transnational dont témoigne la pratique des congrès internationaux, comme ceux de la Goutte de lait qui se tiennent à Paris en 1905, à Bruxelles en 1907, puis à Berlin en 1911.
Avec l’affirmation des nationalismes, la baisse du taux de natalité alimente la peur du déclin démographique et renforce les représentations maternalistes justifiant la création des allocations familiales et des premiers congés de maternité, ainsi que la promotion de l’allaitement, ce dans tous les pays européens indépendamment de leur orientation idéologique libérale, fasciste ou communiste.
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Cette révolution de l’hygiène s’accompagne d’un changement de regard sur le petit enfant, désormais nouvel objet de science. Le scientifique étasunien Stanley Hall (1846-1924) crée à cette fin le terme de « pédologie », définie comme une science du développement psychologique et cognitif de l’enfant. C’est autour de la notion de « développement » et de ses « stades » que va s’organiser une multiplicité de discours scientifiques, selon deux directions principales : celle, psychanalytique, inaugurée par Sigmund Freud (1856-1939) et poursuivie de manière critique par Melanie Klein (1882-1960), John Bowlby (1907-1990) ou René Spitz (1887-1994) ; celle, cognitive, inaugurée par Jean Piaget (1896-1980) par rapport auquel se positionneront Henri Wallon (1879-1962) ou Lev Vygotsky (1896-1934).
Certes peu nombreuses, c’est par la pédiatrie que les femmes pénètrent la médecine et la psychologie, comme la Hongroise Emmi Pikler (1902-1984), inventeuse de la « motricité libre », l’Allemande Marie-Elise Kayser (1885-1950), fondatrice des lactariums publics en Allemagne, ou l’Italienne Maria Montessori (1870-1952), créatrice de la pédagogie du même nom. Changement de perception et scientifisation de l’enfant viennent renouveler le projet éducatif des Lumières : le mouvement des Kindergarten en Allemagne, les Case dei bambini en Italie, l’école maternelle en France, tout comme les établissements créés en URSS, inspirés par Vygotsky dans le prolongement de la pédologie de Hall, sont autant de manifestations de cette confiance dans la pédagogie, alors même que leurs conceptions sont différentes voire opposées. Elles offrent souvent aux femmes leurs premières carrières dans la recherche pédagogique, comme Maria Montessori en Italie voire dans la haute administration, comme Pauline Kergomard (1838-1925) en France.
L'expansion des politiques sanitaires et sociales et la diversification des modèles de prise en charge (seconde moitié du XXe siècle)
La deuxième moitié du xxe siècle est caractérisée par une expansion massive et spécifiquement européenne des politiques nationales sanitaires et sociales. La vaccination systématique contre la rougeole, la poliomyélite et la rubéole fait encore diminuer la mortalité infantile, en particulier dans les pays d’Europe centrale où les régimes communistes créent les premiers systèmes de santé publique nationaux. L’apparition du plastique, du lait, de l’alimentation artificiels ainsi que des jouets industriels changent le quotidien des enfants et des parents des classes moyennes et bourgeoises.
Alors que le partage inégal du travail domestique est rarement remis en question, la légitimation du travail salarié des femmes pose désormais la question des droits sociaux associés à la prise en charge des enfants. Deux modèles s’imposent : un modèle éducatif, adossé à l’institution scolaire et distinct des crèches, qui se généralise en France, en Angleterre et en Belgique, puis en Italie et en Espagne ; un modèle de soin à l’enfant et de service aux mères, couvrant tous les âges de la petite enfance, qui se généralise ex nihilo dans les pays scandinaves ainsi que dans les pays communistes à partir des années 1960 et se charge progressivement de missions éducatives. La prise en charge collective des enfants nourrit aussi l’emploi féminin, dans un secteur qui remplit une forme de fonction maternelle socialisée.
L’idée désormais consensuelle d’une éducation de la petite enfance s’inscrit dans une vision du petit enfant comme individu en voie de socialisation : ces représentations sont portées par l’essor et la vulgarisation de la psychologie, avec des revues pour parents et des ouvrages de référence, comme le mondialement célèbre Comment soigner et éduquer son enfant (1952), de Benjamin Spock. Cette conception de l’éducation favorise un certain retour des hommes, lesquels étaient bien présents dans le domaine de la petite enfance, par exemple dans les salles d’asile française du xixe siècle, mais s’y étaient peu à peu trouvés marginalisés, sauf en tant que médecins ou scientifiques. Leur retour s’observe dans la place grandissante attribuée au père. L’importance accordée à la psychologie de l’enfant semble aussi aller de pair avec une socialisation de genre renforcée : jusqu’au début du xxe siècle, les petits enfants étaient souvent vêtus de manière non sexuée. Au contraire, l’évolution qui s’observe depuis le milieu du xxe siècle met plutôt en évidence une socialisation précoce en tant que petit garçon ou en tant que petite fille.
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L'évolution des crèches au fil des décennies : une adaptation constante aux besoins sociétaux
L'évolution des crèches au fil des décennies est une histoire captivante, s'adaptant aux évolutions des besoins sociétaux avec le temps. Au cœur de cette transformation, les professionnels de la petite enfance ont joué un rôle central. Au 19e siècle, les crèches ont émergé en Europe en tant que réponse aux besoins économiques et sociaux. Avec l'essor de l'industrialisation, les mères se sont retrouvées à travailler hors du domicile familial. Ces institutions étaient souvent créées et gérées par des organisations caritatives, des églises ou des philanthropes. Leur principal objectif était de fournir un environnement sûr et supervisé pour les enfants pendant que leurs parents travaillaient dans les usines, les ateliers ou d'autres lieux de travail. Les crèches du 19e siècle étaient rudimentaires comparées aux normes modernes, offrant généralement un espace de garde simple et des soins de base tels que la nourriture et le changement de couches. Les conditions de vie étaient parfois précaires, et le personnel pouvait être composé de bénévoles ou de personnes peu qualifiées.
Au cours du 20e siècle, l'accent sur l'éducation précoce a commencé à se manifester. Les crèches ne se limitaient plus à la simple garde d'enfants ; elles se transformaient en espaces éducatifs. À partir du XXe siècle, l'introduction des EJE et des AP a marqué une étape significative. Ces professionnels, dotés d'une formation spécifique, ont apporté une expertise pédagogique formelle aux crèches. Avec l'arrivée du nouveau millénaire, les crèches ont intégré la technologie de manière réfléchie. Les professionnels de la petite enfance utilisent des outils numériques pour faciliter la communication avec les parents, partager des informations en temps réel et fournir des ressources éducatives interactives. Les professionnels de la petite enfance tel que les auxiliaires de puériculture et les éducateurs de jeunes enfants ont été les architectes de cette transformation, passant d'une simple garde d'enfants à des espaces éducatifs de haute qualité.
Les années 1970 : "L'Effet Dolto" et la reconnaissance du rôle de la Caisse Nationale d'Allocations Familiales (CAF)
Dans les années 1970, Dolto révolutionne la place des enfants et par là même celle des parents. Son livre « Lorsque l’enfant parait » annonce un tournant dans la prise en charge de la petite enfance en France ainsi qu'à l’étranger. Retour sur deux ans d'émissions cultes : de 1976 à 1978. Les mouvements féministes des années 1960 et 1970 ont également milité pour l'égalité des sexes au travail, ce qui a conduit à l’élargissement des dispositifs d’accueils.
Entre 1970 et 1990, la Caisse Nationale d'Allocations Familiales joue un rôle essentiel dans la délimitation, l’organisation des modes de garde et la reconnaissance des modes d’accueils. La création de la « prestation de service », les financements pérennes des accueils, le nouveau statut accordé aux nourrices, appelées désormais assistantes maternelles depuis la loi du 17 mai 1977, contribuent à consolider cette première politique d’accueil.
Les années 1980 : l'impulsion de la CAF et l'approche Pikler
En 1983, les contrats crèche, suivis des contrats enfance, permettent aux communes et aux collectivités de s’engager davantage dans cette politique en diversifiant les types d’accueil : crèches collectives, familiales, parentales, haltes garderies, accueils parents-enfants…
La Caisse Nationale d'Allocations Familiales annonce un doublement des capacités d’accueil entre 1975 et 1990.
C’est également à partir des années 1980 que l’approche du Dr Pikler gagne en popularité. Des praticiens et des professionnels de la petite enfance commencent à s'intéresser aux idées du Dr. Pikler et à les mettre en pratique. Ainsi la considération du jeune enfant, comme individu autonome, à respecter, se répand dans de nombreux accueils. Répondre aux besoins fondamentaux des très jeunes enfants représente un enjeu éthique considérable puisqu’il s’agit de les aider à se construire et à devenir des personnes.
Diversité des structures d'accueil aujourd'hui
Depuis sa création à nos jours, la structure d’accueil de la petite enfance a traversé plusieurs époques et avec elles, son lot de transformations. Le vocable structure d’accueil collectif de la petite enfance regroupe différentes formes d’accueil : crèche collective, familiale ou parentale, multi-accueil, maison d’assistantes maternelles, halte-garderie, micro-crèche, jardin d’enfants, accueil de loisirs. Ces différentes dénominations sont liées à des statuts spécifiques en matière de réglementation, effectifs professionnels, capacité d’accueil, financements, tarification. Ces appellations témoignent également d’une volonté de distinguer ces espaces en fonction des besoins des enfants et de leur famille.
L'analyse des pratiques : une démarche essentielle pour les professionnels
A l’heure actuelle, nous retrouvons dans le quotidien des structures d’accueil des empreintes de ce passé. C’est bien là l’objet de l’analyse des pratiques : mener une réflexion sur la posture professionnelle et les actes afin de répondre au plus près de la demande et des besoins des usagers. Accompagner la démarche d'une équipe, c'est aussi l'accompagner dans les changements structurels et culturels de l'humanité.
En 2005, j’ai commencé à proposer des séances d’analyse des pratiques à plusieurs structures. L’objectif de ces séances est de mettre au travail les professionnels individuellement et collectivement. Le regard qu’ils portent sur leur pratique fait souvent l’économie d’une interrogation préalable de leur positionnement. Je pars du postulat que la posture précède la pratique et non l’inverse. Faire n’implique pas d’être. C’est justement quand les actes, ici gestuels et langagiers, ne sont pas pensés qu’ils sont à mettre en lien avec l’antériorité des pratiques évoquée plus haut. Ils échappent au sens. Pour quelles raisons les enfants ne sont-ils pas autorisés à transporter leur doudou dans le jardin ? Quel sens donner à cette pratique qui consiste à « dire au parent la journée de l’enfant » ? Quel est l’intérêt de séparer les plus petits des plus grands par une barrière ? Ces questionnements proviennent parfois du professionnel à l’évocation d’une situation qu’il souhaite aborder, parfois d’un collègue, qui, par effet de l’écoute, prend conscience. Et parfois, c’est moi qui amène l’interrogation pour amorcer un développement de la réflexion et une appropriation du sens.
Pour certaines pratiques, l’héritage est flagrant. L’absence de sens aussi, de fait. Il existe parfois un choc culturel au sein d’une équipe, lorsque les professionnels n’ont pas suivi leur formation ou réalisé leur expérience dans le même pays mais aussi lorsqu’il y a un écart générationnel entre eux. La plupart des professionnels de crèche ne connaissent pas l’origine du lieu. Les auxiliaires de puériculture qui ont débuté dans les années 80 se souviennent de lieux encore aseptisés malgré l'époque. L’enfant était placé dans un sas qui tenait lieu de transition entre la famille et la crèche, le dedans et le dehors, en veillant à ce qu’ils n’entrent jamais en contact.
L’analyse des situations à la lumière des nombreuses théories du développement de l’enfant et des courants de pensée couplée à des prises de consciences permettent aux professionnels de re-donner du sens à leur pratiques en les ajustant aux besoins des enfants. A l’issue de quelques séances, les professionnels s’expriment avec plus d’aisance, le discours évolue. Il se fait de plus en plus élaboré et distancié. Les pratiques bougent, certaines sont abandonnées, d’autres sont créées. ils acquièrent une confiance en eux car ils trouvent du sens à ce qu’ils agissent et sont en capacité de le soutenir auprès des enfants, des parents, de nouveau collègues. L’analyse des pratiques est lieu de parole, de déconstruction de fantasmes et de construction de cohérence.
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