La berceuse de l'agneau blanc, un chant mélancolique et profondément enraciné dans le folklore, suscite la curiosité quant à son origine et le récit poétique qu'elle véhicule. Cet article explore la genèse de cette berceuse, en se penchant sur les influences culturelles et les figures marquantes qui ont contribué à sa création et à sa transmission.

Atahualpa Yupanqui : Un Conteur d'Exception

Pour comprendre l'histoire de cette berceuse, il est essentiel de se pencher sur la figure d'Atahualpa Yupanqui. Hector Roberto Chavero, connu sous le nom d'Atahualpa Yupanqui, était un conteur d'histoires exceptionnel, qu'il manie avec son stylo plume ou sa guitare. Né en 1908, d'une mère d'ascendance basque et d'un père gaucho aux origines quechua, il a grandi dans la pampa argentine. Son nom de scène, associant les noms de deux empereurs Incas, Yupanqui et Atahualpa, témoigne de sa revendication d'une culture ancestrale enracinée dans la terre de l'Amérique indienne.

Yupanqui était un artiste engagé, dont l'œuvre littéraire et musicale était profondément marquée par sa connaissance intime des êtres, des paysages, des coutumes ancestrales et de l'âme indienne. Il a parcouru les steppes d'Argentine du Nord, découvrant le quotidien misérable des peuples des campagnes reculées et prenant conscience des inégalités sociales et politiques de son pays. Il a su fédérer et laisser entendre des voix trop souvent tues.

L'Europe et la Reconnaissance Internationale

Censuré dans son pays pour son appartenance au Parti Communiste, l'Europe lui ouvre ses bras en 1949-1950 pour une tournée. Elle se terminera en beauté par un récital à Paris avec Edith Piaf, où la standing ovation fut de mise. Après 3 tournées triomphales au Japon, il revient en Europe en 1968 et s'établit de manière quasi-définitive à Paris. Voyageur infatigable, Atahualpa Yupanqui donne des concerts dans le monde entier jusqu'à sa mort à Nîmes. Il laisse derrière lui une œuvre considérable avec près de 1500 compositions, dont certains standards du folklore argentin.

Andrea Cohen, pianiste et compositrice française d’origine argentine, décrit Yupanqui comme ayant « une gueule d’Indien », un regard fort et une grande tendresse. Elle souligne son rôle de chantre des démunis et de collecteur de trésors musicaux amérindiens.

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Origine Possible de la Berceuse

Selon Atahualpa Yupanqui, la berceuse de l'agneau blanc serait « une vieille chanson traditionnelle chantée par une femme de couleur qu'il entendit à la frontière entre le Venezuela et la Colombie ». Cette information suggère une origine géographique précise et une interprète particulière, une femme de couleur, qui a transmis ce chant. Les paroles rapportées par Yupanqui témoignent d’une complainte poignante :

« ¡Ay! que ya empieza la jornada…»« Ay… ¡Ay! No tenemos protección…»« Ay… que en la mano no se ve…»« ¡Basta ya! ¡Basta ya! ¡Basta ya! ¡Basta ya ! ¡Basta ya! ¡Basta ya! ¡Basta ya!»« Ça suffit ! Ça suffit ! Ça suffit ! Ça suffit ! Ça suffit ! Ça suffit ! Ça suffit !»

Ces vers expriment la dureté du quotidien, le manque de protection et une forme de résignation face à l’inévitable.

Thèmes Musicaux et Culturels

Atahualpa Yupanqui a magnifiquement chanté les genres musicaux du folklore argentin, parmi lesquels : la vidala, la milonga et la baguala.

  • La vidala est un chant intimiste, personnel, intérieur. Elle peut être un hommage à la mémoire d'un être disparu, ou naître d'une méditation d'ordre métaphysique. La vidala est vibration intérieure, émotion contenue, profonde, pudique.
  • La milonga est un chant de la pampa, de la vaste plaine. Son rythme est lent, grave, comme celui de la réflexion.
  • La baguala est un chant de la montagne. Chant libre, indompté, sauvage, qui n'admet aucune contrainte (l'adjectif "bagual" signifie : indompté ; un "bagual" est un cheval sauvage). Ce n'est plus le chant intérieur de la vidala, ce n'est plus la méditation grave de la milonga ; c'est un hurlement, une protestation.

Ces genres musicaux, imprégnés de l'âme de l'Argentine, ont sans doute influencé l'interprétation et la transmission de la berceuse de l'agneau blanc par Yupanqui.

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Atahualpa Yupanqui et Violeta Parra : Des Destins Croisés

Parmi les figures de référence du Barrio latino parisien des années 50 et 60 émerge le nom du grand chanteur argentin Atahualpa Yupanqui. Son itinéraire de vie est un modèle de référence qui représente des similitudes étonnantes avec celui de Violeta Parra, la mère de la nouvelle chanson chilienne, qui va bientôt faire son apparition au Barrio latino parisien, à l'Escale et à la Candelaria à partir de 1954. Il aura ensuite une grande influence sur ses enfants, Angel et Isabel Parra, qui vont séjourner en France entre 1962 et 1965 où ils se produiront à l'Escale et à la Candelaria. Isabel Parra raconte que Atahualpa Yupanqui était leur voisin. En France, j'ai connu Atahualpa Yupanqui… Imagine qu'il était mon voisin. Tu te rends comptes ? Parler avec lui, écouter "el payador perseguido" (le paysan persécuté), c'était des choses normales dans ma vie.

Cette proximité artistique et géographique souligne l'importance des échanges culturels et des influences mutuelles dans la création et la diffusion de la musique latino-américaine en Europe.

La Berceuse et l'Exil

Atahualpa Yupanqui est sans aucun doute le plus célèbre et le plus emblématique des exilés argentins à Paris. Le plus énigmatique aussi. Certes, il a quitté l’Argentine, mais elle est restée en lui, transperçant à travers chacun de ses vers, chacun de ses airs. L’Amérique andine tout entière s’incarne en lui, jusqu’à dans son nom. Car celui dont on commémore aujourd’hui le centenaire de la naissance ne s’appelait pas Atahualpa Yupanqui, mais Hector Roberto Chavero. Fils d’un père argentin de vieille souche et d’une mère basque, il est né dans la province de Buenos Aires. Le choix de ce pseudonyme symbolique, composé des noms de deux empereurs Incas, montre sa revendication d’une culture ancestrale qui plonge profondément ses racines dans la terre de l’Amérique indienne et ne connaît pas de frontières entre l’Argentine, la Bolivie, le Pérou. Porteur de cette identité particulière, il s’est fait le chantre de l’universel.

L'exil, la censure et l'engagement politique de Yupanqui ont façonné son identité artistique et ont contribué à la diffusion de son œuvre à travers le monde. La berceuse de l'agneau blanc, avec ses thèmes de souffrance et de résilience, résonne d'autant plus fort dans ce contexte d'exil et de lutte pour la justice sociale.

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