Thomas Jefferson, troisième président des États-Unis (1801-1809), est une figure emblématique de l’histoire américaine, à la fois admirée et controversée. Sa vie et son œuvre sont marquées par des contradictions, notamment son attachement aux idéaux des Lumières et sa position de propriétaire d’esclaves. Cet article se propose d’explorer les différentes facettes de sa vie, de son enfance à son héritage politique et intellectuel.

Une jeunesse privilégiée en Virginie

Thomas Jefferson est né le 13 avril 1743 à Shadwell, dans le comté d’Albemarle, en Virginie. Il est le premier fils d’une famille de dix enfants. Ses parents, Peter Jefferson et Jane Randolph, appartiennent à des familles de notables installées dans la région depuis plusieurs générations. Peter Jefferson est un planteur prospère qui consacre également une partie de son temps à la cartographie et à l’arpentage.

Dès son enfance, Thomas Jefferson reçoit une éducation soignée. En 1752, il fréquente une école dirigée par le révérend écossais William Douglas, qui lui enseigne le latin, le grec ancien et le français. À la mort de son père en 1757, il hérite d’une vaste propriété et de nombreux esclaves.

En 1760, il entreprend des études supérieures au College of William and Mary à Williamsburg, où il se forme à diverses disciplines telles que la botanique, la géologie, la cartographie, le droit, l’histoire et la philosophie. Il perfectionne également son français. Son professeur de philosophie, William Small, lui transmet le goût pour les auteurs anglais John Locke, Francis Bacon et Isaac Newton, et lui apprend à utiliser le doute méthodique.

Diplômé en 1762, il étudie ensuite le droit auprès de son ami et mentor George Wythe. Il est admis au barreau en 1767 avant d’être élu à l’Assemblée de Virginie en 1769.

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L’ascension politique et la Déclaration d’indépendance

La montée du mécontentement des colons américains contre la Grande-Bretagne provoque l’engagement de Jefferson en politique. En 1774, il publie son célèbre pamphlet Aperçu sommaire des droits de l’Amérique britannique, destiné aux délégués de Virginie du premier Congrès continental.

Au printemps 1775, il est choisi pour être délégué du deuxième Congrès continental à Philadelphie. Le 1er juillet 1776, l’assemblée de Philadelphie décide la rédaction de la Déclaration d’indépendance des États-Unis. Un comité de rédaction est formé, comprenant John Adams, Roger Sherman, Benjamin Franklin, Robert Livingston et Thomas Jefferson. Ce dernier est chargé de préparer une ébauche et devient de fait le principal auteur du texte.

Jefferson s’inspire des idées de John Locke sur les droits naturels, affirmant que « tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur ». La Déclaration d’indépendance, adoptée le 4 juillet 1776, est un texte fondateur de la nation américaine et un symbole de la lutte pour la liberté et l’égalité.

Réformes en Virginie et gouvernorat

Après la Déclaration d’indépendance, Jefferson se fait élire à la nouvelle chambre des délégués de l’État de Virginie. Il collabore à la réforme législative vers plus de démocratie. Dans le domaine de la religion, la liberté de culte et la séparation des Églises et de l’État sont établies. La fonction publique est désormais ouverte à tous, sans distinction de croyance. Jefferson cherche à faire de la Virginie une République modèle pour le monde entier. Il fait des propositions pour réformer le système éducatif et esclavagiste de sa région. Notamment, la traite des noirs est abolie dans son Etat en 1778.

Jefferson occupe ensuite le poste de gouverneur de Virginie entre 1779 et 1781. C’est sous son mandat que la capitale de la Virginie est transférée de Williamsburg à Richmond. Pendant la guerre d’indépendance, son État est envahi à deux reprises par les Anglais. Il faillit être capturé par la cavalerie britannique à Charlottesville, mais il réussit à s’enfuir. Son action est durement critiquée : on lui reproche son manque d’efficacité lors de l’attaque anglaise. Jefferson finit par se retirer sur ses terres de Monticello pour s’occuper de sa femme enceinte et malade. Le décès de celle-ci en 1782 le plonge dans un profond chagrin et il promet de ne jamais se remarier.

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Ambassadeur en France et influence de la Révolution française

Jefferson revient aux affaires en décembre 1782 : il devient délégué de la Virginie au congrès continental. Il propose en 1784 une procédure d’adhésion et de découpage pour les nouveaux territoires de l’Union. Au cours de l’été 1784, Jefferson arrive en Europe pour négocier des traités aux côtés de Benjamin Franklin. Il lui succède en tant qu’ambassadeur en France, de mai 1785 au mois d’août 1789.

Après avoir résidé dans plusieurs hôtels parisiens, l’ambassadeur se fixe à l’hôtel de Langeac, près des Champs-Élysées actuels. Il prend goût à la vie parisienne, fréquente les salons littéraires et les libraires de la capitale. Il visite plusieurs contrées d’Europe de l’Ouest (France, Italie, Angleterre, Hollande, Rhénanie). Son action en tant qu’ambassadeur vise à développer les relations commerciales entre les deux pays.

Jefferson n’a donc pas pu participer aux débats portant sur la constitution américaine en 1787. Il les suit de loin, grâce à sa correspondance, et affirme son soutien à la déclaration des droits (Bill of Rights). C’est en 1785 que paraissent en France ses Notes on Virginia.

Lors de son séjour français, Jefferson profite de la vie culturelle de Paris. Il est très attaché à la France, mais se montre critique vis-à-vis de la monarchie absolue et des mœurs des Français, qu’il juge dissolues. Il est témoin des premiers épisodes de la Révolution française. Jefferson commente et annote un projet de déclaration des droits présenté par son ami La Fayette au cours des débats sur la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1789. Jefferson est tombé sous le charme de l’art de vivre et de la culture française, parce que c’était « la scène fameuse de l’Europe », mais il ne s’est pas arrêté là : en 1789, il est aveuglé par l’embrasement de la Révolution en faveur des libertés, au point d’en devenir un temps le propagandiste sans nuances, en justifiant ses excès sanglants.

Secrétaire d’État et vice-présidence

En mars 1790, Jefferson est choisi comme Secrétaire d’État du premier gouvernement de George Washington (1789-1793). Ses fonctions lui permettent d’organiser le Secrétariat d’État et d'unifier les poids et les mesures. Jefferson soumet l’idée d’un système métrique pour le pays, mais sa proposition n’est pas retenue.

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Il entre en confrontation avec le Secrétaire au Trésor Alexander Hamilton au sujet de l’importance des dépenses qui creusent le déficit en 1790. Ces dissensions prennent une dimension nationale et contribuent à la formation de deux partis politiques distincts : les Démocrates-Républicains de Jefferson, contre les Fédéralistes d’Hamilton. Le premier prône un pouvoir fédéral très restreint et veut donner aux États fédérés la quasi-totalité des pouvoirs sur la politique intérieure. Les deux formations politiques utilisent la presse pour convaincre l’opinion et les membres du Congrès. Jefferson et Hamilton ne sont pas plus d’accord sur la politique extérieure : le premier soutient la France lorsque la Grande-Bretagne déclare la guerre à la Convention en 1793, tandis que le second ne cache pas ses sympathies anglophiles.

Après le Traité de Londres (1795) (Jay Treaty) qui accorde le soutien de Washington à Londres contre la France, Jefferson préfère se retirer sur ses terres de Monticello. Il se présente aux élections présidentielles en 1796 : il arrive deuxième derrière John Adams, et devient son vice-président.

Présidence (1801-1809)

Avec la Quasi-guerre navale contre la France (1798-1800), les Fédéralistes menés par John Adams font construire une marine de combat et lèvent de nouveaux impôts. Le Congrès adopte les Alien and Sedition Acts (Lois sur les étrangers et la sédition) auxquels s’oppose Jefferson. Ses adversaires politiques le décrivent comme un déiste, un athée et un ennemi de la religion chrétienne. Son rival Alexander Hamilton le traite de démagogue. Jefferson réplique en accusant Hamilton de vouloir établir un régime monarchique. Ce dernier veut soumettre les intérêts individuels à la grandeur de la nation.

Finalement, les Fédéralistes perdent les élections présidentielles. Le Collège électoral se réunit le 3 décembre 1800 mais il ne peut départager les deux candidats démocrates-républicains Thomas Jefferson et Aaron Burr. Conformément à la Constitution, c’est la Chambre des représentants qui élit alors le président ; après 36 tours, Jefferson emporte la présidence le 17 février 1801, paradoxalement grâce au soutien de son ennemi Alexander Hamilton. Ce dernier le préfère en effet à Aaron Burr, qu’il trouve malhonnête et qui ne mérite pas, selon lui, d’accéder au pouvoir. Jefferson avait également promis à Hamilton de supprimer toutes les taxes intérieures, le gouvernement fédéral n’étant financé qu’à partir des droits de douane.

Le premier mandat présidentiel de Thomas Jefferson est marqué par d’importants succès, des réformes politiques et une certaine popularité. Le président prend officiellement ses fonctions le 4 mars 1801. La cérémonie se déroule pour la première fois à Washington DC, qui devient la capitale fédérale. Sur le plan législatif, plusieurs réformes sont entreprises : les impôts directs, l’impôt sur l’alcool et la loi de 1798 sur les étrangers sont supprimées. Le gouvernement fédéral ne peut se financer que sur les droits de douane. Jefferson favorise l’immigration en assouplissant les règles d’entrée sur le territoire américain. Il lutte avec succès contre l’endettement du pays.

D’autre part, le premier mandat de Jefferson marque un approfondissement des institutions du pays. En 1803, la décision de justice Marbury contre Madison donne à la Cour suprême la faculté de vérifier la constitutionnalité des lois.

Jefferson envoie deux émissaires auprès de Napoléon pour négocier l’achat de la Nouvelle-Orléans. Ils se voient offrir l’ensemble de la Louisiane française, un territoire d’1,5 million de km², pour la somme de 80 millions de francs (15 millions de dollars). Jefferson approuve cet achat qui fut ratifié par le Congrès le 30 avril 1803. La souveraineté américaine entre en vigueur le 20 décembre 1803 (acte du Louisiana Purchase). Cette annexion, la première du genre, double la surface des États-Unis. Elle représente l’un des plus beaux succès politiques de Jefferson.

Jefferson envoie l’expédition Lewis et Clark (1804-1806) vers la côte Ouest pour reconnaître les territoires situés entre ceux de l’Union et l’océan Pacifique. Il obtient du Congrès une subvention de 2 500 dollars afin de trouver une voie fluviale qui traverse les Montagnes Rocheuses. Jefferson rêve de trouver des mammouths, des volcans et des montagnes de sel, et surtout de rechercher le meilleur passage vers l’océan Pacifique à travers les Montagnes Rocheuses. L’expédition permet l’étude des tribus amérindiennes, de la flore, de la faune et de la géologie de ces contrées.

La fin du premier mandat de Jefferson est ternie par un drame familial : en avril 1804, sa fille Mary meurt des suites d’un accouchement difficile ; Martha est alors la seule survivante de ses six enfants.

Le second mandat présidentiel de Jefferson est plus difficile que le premier. Avec son vice-président George Clinton, il doit faire face à plusieurs problèmes : sur le plan des affaires étrangères, Jefferson tente de préserver la neutralité de son pays face aux troubles des guerres napoléoniennes. En outre, le parti de Jefferson est affaibli par la scission de John Randolph qui forme le groupe des "Quids" ou "Vieux Républicains", qui se rangent aux côtés de James Monroe.

Au début de l’année 1805, Jefferson apprend la rumeur d’un complot mené par Aaron Burr, qui avait été le premier vice-président de Jefferson. Le personnage intriguait pour entraîner une sécession des États de l’Ouest américain. Burr préférait détruire l’Union plutôt que d’accepter la réélection de Jefferson. Après une longue période d’attentisme, le président se décide à le faire arrêter.

À la fin du mandat présidentiel, le Congrès vote l’interdiction de la traite des Noirs (1808). Sur le plan des relations internationales, Jefferson essaie de maintenir la neutralité des États-Unis dans les guerres napoléoniennes : il refuse de choisir entre la Grande-Bretagne et la France. À ce moment la marine britannique impose un blocus à la France et de nombreux navires marchands américains sont saisis par les Britanniques. En réponse à ces pratiques, Jefferson fait voter l’Embargo Act ("Loi sur l’embargo") en 1807 : aucun bateau ne peut entrer ni ne sortir des ports américains. Seuls perdurent quelques échanges clandestins, le commerce entre les États-Unis et le reste du monde disparaissant presque totalement. L’Embargo Act est de plus critiqué car il est en contradiction avec les droits individuels et il affecte l’activité des marchands de la côte atlantique. Il provoque des manifestations dans les villes. Finalement le congrès obtient le pouvoir de réguler le commerce extérieur et décide d’abolir l’Embargo Act, qui est remplacé par la Nonintercourse Law.

Retraite et héritage

Après son second mandat présidentiel, Jefferson se retire dans sa propriété de Monticello, où il dessine les plans de l’université de Virginie et s’adonne à satisfaire sa curiosité.

Jefferson meurt le 4 juillet 1826, à une heure de l’après-midi à l’âge de 83 ans. Le hasard voulut qu’il décède exactement 50 ans après la signature de la Déclaration d’Indépendance, dont il était le père. John Adams, lui aussi acteur majeur de la Révolution américaine, s’éteint le même jour, quelques heures après son ami. Jefferson est enterré à Monticello, aux côtés de sa femme et de ses filles.

L'héritage controversé de Thomas Jefferson

L’héritage de Thomas Jefferson est complexe et controversé. D’un côté, il est célébré comme un homme des Lumières, un défenseur de la liberté et de l’égalité, et le principal auteur de la Déclaration d’indépendance. De l’autre, il est critiqué pour sa position de propriétaire d’esclaves et ses opinions racistes.

Jefferson possédait jusqu’à 200 esclaves. Ce qui est troublant dans la personnalité de Jefferson, c’est sa « cohabitation mentale » entre, d’une part, son esprit indéniablement humaniste d’homme des Lumières, ses multiples talents d’intellectuel et d’homme d’État visionnaire, et, d’autre part, ce rétrécissement de la pensée qu’est l’idéologie de l’exclusion raciale. Car Jefferson n’était pas seulement esclavagiste, il était raciste, ses écrits ne laissent à ce sujet aucun doute. Par ailleurs, il a vécu pendant trente-huit ans avec une jeune esclave (qu’il n’a jamais affranchi), Sally Hemings, qui lui a donné six enfants.

Jefferson était particulièrement fier de sa loi sur la liberté religieuse en Virginie, qui posait le principe de la séparation entre l’Église et l’État. Il était d’un anticléricalisme inébranlable, interdisant tout enseignement de la religion sur les campus. Mais il est aussi déiste : il croit en un seul Dieu, en la divine providence et à la vie après la mort, mais sa foi est avant tout raison : la morale n’a pas besoin d’inspiration divine et la religion, pour l’essentiel, est un auxiliaire de la morale.

Sur ce point, aucun doute : Jefferson est le président qui a doublé la surface des États-Unis en rachetant la Louisiane à Napoléon, en 1803. D’un seul coup, un immense territoire de 2,141,920 kilomètres carrés, qui représente aujourd’hui la surface de sept pays européens ou de 14 États américains, est venu s’agréger au territoire des treize colonies. C’est l’accomplissement politique majeur du mandat présidentiel de Jefferson, en même temps que l’évènement le plus fécond pour la future puissance des États-Unis. L’année suivant cette transaction, en 1804, Jefferson lance en effet l’expédition Lewis & Clark pour explorer l’immensité de l’Ouest.

En octobre 2021, sa statue a été retirée de la salle du conseil de la mairie de New-York, et le Smithsonian National Museum of African American History and Culture, de Washington DC, a flanqué celle qui y est exposée d’un mur de briques dont chacune porte le nom d’un de ses esclaves de Monticello.

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