Sylvie Bermann, figure marquante de la diplomatie française, a marqué son époque en tant qu'ambassadrice de France en Russie, en Chine et au Royaume-Uni. Son parcours exceptionnel, retracé dans son livre "Madame l'ambassadeur", offre un regard unique sur les coulisses des régimes russes et chinois. Diplômée de Sciences Po et de l'Institut national des langues et civilisations orientales, elle a été aux premières loges des événements majeurs de la fin du XXe siècle et du début du XXIe siècle, de la mort de Mao Zedong à la Perestroïka, en passant par le Brexit et l'ascension de Xi Jinping.
Parcours et expériences
Sylvie Bermann a débuté sa carrière diplomatique en Chine en 1976, une année charnière marquée par la disparition de Mao Zedong. Elle a ensuite été en poste à l'ambassade de Moscou pendant la Perestroïka, avant de rejoindre les Nations unies dans les années 1990. Elle est la première femme à occuper les fonctions d'ambassadeur de France dans une grande puissance. Elle a assisté à Pékin aux débuts de l'ère de Xi Jinping, puis a été nommée à Londres pour suivre le Brexit aux premières loges, avant de finir sa carrière d'ambassadrice à Moscou.
Analyses des régimes russe et chinois
Dans ses analyses, Sylvie Bermann met en lumière les ressorts du poutinisme, évoque les hommes du pouvoir russe qu'elle a côtoyés, tels que Lavrov et Medvedev, et s'interroge sur l'avenir incertain du régime. Elle décrypte également l'évolution de Xi Jinping, soulignant qu'il ne peut plus quitter le pouvoir en raison du nombre important d'ennemis qu'il s'est créé au sein du parti. Elle dresse par ailleurs un bilan sévère du Brexit.
L'omniprésence de l'"homo sovieticus"
Sylvie Bermann souligne l'omniprésence de l'"homo sovieticus", tant dans les strates du pouvoir russe que chez les citoyens ordinaires ayant grandi en URSS. Cette identité soviétique, façonnée par des années d'éducation et de valeurs communes, reste un élément déterminant dans la mentalité de nombreux Russes, y compris des hommes d'affaires. Cette nostalgie pour l'URSS est omniprésente, comme on peut le lire dans La Fin de l'homme rouge de Svetlana Alexievitch. Elle raconte une visite à Baïkonour, qui est resté dans son jus soviétique. Notre guide, une dame d'âge mûr, a évoqué un film soviétique retraçant l'aventure spatiale ; le conseiller nucléaire de l'ambassade l'a corrigée en faisant remarquer que c'était un film russe datant de deux ans. Elle a eu cette réponse qui l'a marquée tout au long de son séjour : "Bon, mais je suis une Soviétique…"
Poutine et l'héritage soviétique
Selon Sylvie Bermann, Poutine préfère Staline à Lénine, car ce qui l'intéresse dans l'Union soviétique, ce n'est pas le communisme, mais le fait qu'elle était en compétition avec les États-Unis et qu'elle était crainte. Son obsession est la grandeur de la Russie. Il déplore que des millions de russophones se retrouvent en dehors des frontières de la Russie. Elle souligne la réhabilitation de Staline en Russie, avec notamment la présence de sa statue à Moscou et l'enthousiasme des guides de musée à son égard. Poutine n'aime pas la révolution russe et déteste Lénine, qu'il accuse d'être responsable de la dissolution du pays en ayant abusivement octroyé aux républiques le droit à l'indépendance. On prête à Poutine la volonté de retirer le mausolée de Lénine de l'enceinte du Kremlin. En revanche, Staline représente à ses yeux le tsar rouge. Il existe, pour lui, une continuité entre Pierre le Grand, Catherine II et ensuite Staline. Poutine a, au fil des ans, présenté ce dernier essentiellement comme le vainqueur de la grande guerre patriotique, en gommant les purges et le goulag. Le grand défilé de la victoire, le 9 mai, sur la place Rouge, est devenu la véritable fête nationale.
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L'énigme du retard technologique russe
Sylvie Bermann s'interroge sur les raisons pour lesquelles la Chine a pu prendre un tel avantage technologique sur la Russie, alors que cette dernière comptait des ingénieurs et des mathématiciens de haut niveau. Elle avance plusieurs hypothèses, notamment la plus grande motivation des Chinois, leur culture plus marchande et le fait que les Russes brillaient plus en sciences dures qu'en sciences appliquées. Elle déplore ce gâchis immense et constate une fuite des cerveaux, notamment dans le domaine informatique.
L'évolution de Lavrov
Sylvie Bermann évoque Sergueï Lavrov, qu'elle a côtoyé aux Nations unies, et souligne son évolution. Alors qu'il était autrefois considéré comme un homme d'une grande intelligence et d'un grand sens de l'humour, il est devenu de plus en plus frustré et tient aujourd'hui des propos excessifs et délirants. Elle estime qu'il n'a sans doute pas le choix, car il est difficile de démissionner quand on sert Poutine.
La succession de Poutine
Sylvie Bermann s'interroge sur la succession de Poutine et souligne qu'il est aujourd'hui plus faible et qu'il a plus d'ennemis. Elle ne prévoit pas de révolution de palais ni de révolution de la rue, mais elle reconnaît que l'avenir est totalement imprévisible.
Les erreurs d'appréciation sur l'Ukraine
Sylvie Bermann souligne que les services de renseignement russes se sont trompés sur la résistance ukrainienne, car ils pensaient que l'Ukraine faisait partie de leur pays. Elle met en avant le fait que c'est le FSB, le service de renseignement intérieur, qui était en charge de ce pays, ce qui témoigne d'une méconnaissance, voire d'un mépris pour l'Ukraine. Elle ajoute que Poutine n'utilise pas Internet et qu'il est dépendant d'une source d'information unique.
Le dialogue avec Poutine
Sylvie Bermann défend le dialogue avec Poutine, estimant qu'il est nécessaire de continuer à échanger avec lui malgré les désaccords. Elle souligne que la Russie ne va pas disparaître et qu'il n'appartient pas à l'Occident de choisir le président russe ou de changer le régime. Elle précise qu'il ne faut pas négocier n'importe quoi avec Poutine, mais qu'il est important de maintenir le contact sur des sujets précis, tels que les céréales ou la centrale de Zaporijjia.
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L'ascension de Xi Jinping
Sylvie Bermann, qui était ambassadrice à Pékin en 2013 lors de l'élection de Xi Jinping à la présidence, raconte l'avoir rencontré pour la première fois en 2011. À l'époque, beaucoup pensaient qu'il serait l'homme de la modernisation et de l'ouverture. Elle souligne que Xi Jinping a évolué et que les Occidentaux se sont trompés sur son compte. Elle rappelle que le père de Xi était une figure libérale au sein du Parti communiste chinois (PCC) et que, entre son élection comme secrétaire général en novembre 2012 et son officialisation comme président de la Chine en mars 2013, il y a eu des débats sur des réformes démocratiques, même dans la presse chinoise. Elle explique que Xi Jinping a cherché à assurer la légitimité du PCC par un retour à l'idéologie, plutôt que par des réformes démocratiques. Elle souligne que la campagne contre la corruption de Xi Jinping a sanctionné 5 millions de personnes et qu'il ne peut plus quitter le pouvoir, car il a de nombreux ennemis au sein du parti. Elle conclut en affirmant que l'on assiste à un retour à l'idéologie léniniste.
Les femmes et le pouvoir
Sylvie Bermann a participé à une table ronde organisée par "Le Monde" sur le thème "Changer le monde", aux côtés d'Anne Hidalgo, Nathalie Loiseau et Nicolas Gaume. Les intervenants ont discuté de l'accès des femmes au pouvoir, des obstacles qu'elles doivent surmonter et de la manière dont elles prennent leurs décisions. Nathalie Loiseau, mère de quatre enfants, a publié un livre intitulé "Choisissez tout", dans lequel elle incite les femmes à revendiquer à la fois une carrière et une vie privée.
Enfance et influences
Sylvie Bermann est née le 19 octobre 1953 à Salins les Bains dans le Jura. Ses deux parents sont avocats, mais la grande figure de son enfance reste sa grand-mère paternelle, Mina, née à Kiev en 1902 et arrivée à Paris en 1910. C'est Mina qui lui a transmis quelque chose de la Russie et la conscience juive. C'est aussi Mina qui a offert à Sylvie Le Général Dourakine de la Comtesse de Ségur, sans lequel elle ne serait pas devenue diplomate. Et pourtant, c'est vers l'Asie que la porte son cœur, le Japon et surtout la Chine, où elle séjourne en 1976, l'année de la mort de Mao Ze Dong. Une expérience fondatrice.
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