L'article explore la signification de la grossesse de Sarah dans la Bible, en la reliant aux débats contemporains sur la reproduction assistée et l'idolâtrie des biotechnologies. Il examine comment l'histoire de Sarah, la première femme à bénéficier d'une forme d'assistance à la reproduction, peut éclairer notre compréhension des enjeux biopolitiques multidimensionnels liés à la création médicalement assistée et au clonage.

Introduction : Anachronisme et pertinence de l'histoire de Sarah

Il peut sembler paradoxal de comparer l'histoire biblique de Sarah à nos préoccupations modernes concernant les biotechnologies. Pourtant, en jouant avec l'anachronisme, on peut constater que Sarah était, d'une certaine manière, la première femme à avoir bénéficié d'une reproduction assistée, même si l'assistance était d'origine divine. Ce pacte de fécondité entre Sarah et Dieu a marqué le début du patriarcat dans les récits occidentaux, articulant l'idolâtrie du créateur et de la fécondité dans une hiérarchie du masculin et du féminin.

Face aux questions graves et idéologiquement chargées véhiculées par les diverses formes d'idolâtrie contemporaine, il est utile de prendre un recul historique pour dédramatiser la diabolisation de la technique, tout en soulignant les véritables enjeux de la question biopolitique.

L'idolâtrie de la reproduction assistée : Une perspective historique et philosophique

L'article s'appuie sur deux traditions pour explorer la question de l'idolâtrie de la reproduction assistée. La première est la tradition grecque, à travers l'œuvre de Platon, analysée par Luce Irigaray, qui aborde la question du sexe de la philosophie et la manière de conjurer la cécité sur l'originel. La deuxième tradition est la tradition hébraïque, avec laquelle l'auteur est en dialogue critique.

En tant que femme et philosophe engagée dans les débats bioéthiques contemporains, l'auteur aborde la question de l'idolâtrie de la reproduction assistée, qui renoue, selon elle, avec les utopies unisexuées et leurs signifiants. L'idolâtrie n'est pas toujours du côté que l'on croit, et elle est souvent utilisée comme une insulte plutôt que comme une description de pratiques de repli sur soi.

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L'article articule cette notion avec le regard porté sur Sarah, matriarche et première femme à avoir bénéficié d'assistance à la reproduction dans l'histoire biblique. S'agissait-il de sorcellerie, de miracle ou de métaphore idolâtre ? La pensée hébraïque établit un lien entre idolâtrie et sorcellerie, tout en distinguant, comme le fait Lévinas, désacralisation et désensorcellement.

Lévinas souligne la vision participative à la création de la tradition hébraïque, qui permet d'être en phase avec les avancées scientifiques tant que la co-naissance ne relève pas de l'idolâtrie ou de l'illusion. Il affirme qu'il serait ridicule d'imposer des limites aux possibilités humaines, à condition que l'illusion ne nous abuse pas.

Idolâtrie des possibles et désacralisation du vivant

Refuser l'idolâtrie, c'est pouvoir dire face aux biotechnologies que certains idolâtrent et d'autres diabolisent : il n'y a pas de sorcellerie. Toute technique ne vise-t-elle pas à produire le même pour échapper à l'altération sans retour qu'est la mort ? Que devient dans ce scénario le pouvoir de procréer ? Serait-ce la sorcellerie suprême pour les femmes qui ont acquis des droits reproductifs sur leur corps et sont perçues comme des sorcières toutes puissantes, alors que les technologies de la reproduction assistée sont perçues comme le savoir le plus haut ?

Comment corriger la hiérarchie arbitraire entre les sexes tout en les considérant égaux devant la nécessaire désacralisation du vivant ? Comment ne pas se raconter les mêmes histoires de sorcellerie idolâtre, de la magie de Sarah enceinte grâce à Dieu ou des femmes enceintes grâce à la technique ? Comment retracer le fil narratif à travers les mutations génétiques de l'idolâtrie dans l'histoire ?

Comprendre l'idolâtrie comme la cristallisation utopique de toute forme de discours qui prétendrait à l'éternité, par l'exclusion de l'altérité, du mouvement de l'engendrement qui exige l'autre que soi pour naître, et fait place à l'autre pour mourir.

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Le rire de Sarah face aux fantasmes de réversibilité de l'ordre générationnel

Le désir d'échapper aux contraintes naturelles qui associent la naissance à la mort est à la source du rêve d'immortalité et d'« entre soi ». Il implique le rejet du féminin dont l'homme a besoin pour procréer. Peut-être n'est-ce pas le rejet du sujet féminin, mais du rappel que, pour survivre à soi dans l'autre, il faut procréer avec l'autre. Le rêve d'immortalité reste donc chimérique.

Les techniques de reproduction assistée révèlent le fantasme de l'imaginaire patrimonial, qui consiste en « le rapport sexuel non nécessaire, le dépassement des contraintes temporelles grâce à la congélation, la possibilité d'avoir plusieurs mères et non une seule, ou même pour ce qui est des hommes de pouvoir procréer après leur mort ».

L'histoire de Sarah met en scène l'idolâtrie de la fécondité comme étant fondée sur le récit imaginaire selon lequel la filiation ne se fait que par le père. La femme ne serait qu’un accessoire qui assiste au projet de la création de l'humanité sans en être jamais l'origine ni le fondement.

Le rire de Sarah n'est-il pas en soi une mise à distance ironique face à cette idolâtrie de la filiation unisexuée ? La confusion des genres s'ajoute aujourd'hui à la confusion organisée entre statut biologique et statut social. Tout se passe comme si la loi naturelle avait été remplacée par sa version plus scientifique, le déterminisme génétique. Or, le darwinisme et l'approche déterministe du vivant ont été remis en cause par la biologie moléculaire elle-même. On pourrait se demander si la génétique ne reproduit pas l'idéalisme platonicien. Dans les deux cas, le monde est doublé par un autre monde qui en est l’explication ou la cause, lorsque les modèles biologiques participent du hasard-sélection, l'incertitude permet de résister précisément à toute idolâtrie.

L'idolâtrie dont le référent est l'Un échappe en effet à la pensée complexe et aléatoire. Son mouvement relève de la fusion dans l’Un, comme si l'idolâtre avait pour conatus de se séparer du devoir d'être soi mais, paradoxalement, du désir de vouloir se perpétuer comme soi dans l'autre, sans l'autre. C'est précisément la définition de la filiation, dans laquelle l'altérité du féminin n’est utilisée que comme vaisseau corporel pour aller plus loin que soi vers soi. L'idolâtrie est « production reflétant une servitude immanente aux pouvoirs que l'humanité s'accorde à elle-même ».

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Sarah, mère de la filiation patriarcale et critique de l'idolâtrie

Sarah est la première matriarche, sœur de son époux et mère de son fils, qui met en crise l’idolâtrie de la filiation « père-fils ». Elle est censée être la première mère de la sortie de l'idolâtrie qui permettra à Jacob de marcher droit en devenant « Israël », le monothéiste non-idôlatre, celui qui ne se fie pas à la représentation. Ce qui change dans la perspective hébraïque, par rapport au récit platonicien, c'est qu'il inscrit le messianisme de l'éternité dans le futur antérieur de l'histoire. Nous passons de l'antériorité des matriarches au projet de la filiation par le père rendu possible par un pacte entre Sarah et Dieu. La servitude est inscrite dans le nom même de Sarah puisque Sarah peut être traduite par « servante de Dieu » ou « ministre de Dieu ». On a longtemps enseigné dans les traditions hébraïques et grecques, fondant toutes deux les schémas de pensée de la civilisation occidentale, que la finalité naturelle de la femme était d'être un réceptacle, un outil de la fabrication des générations de père en fils.

L'article adopte comme horizon de la pensée deux récits fondateurs cruciaux face à l'émergence de l'idolâtrie ou l'utopie de la reproduction asexuée. L'allégorie de la caverne de Platon, analysée par Luce Irigaray, permet de se positionner en tant que femme dans le discours philosophique. Luce Irigaray offre une lecture genre de l’allégorie de la caverne de Platon qui dessine la scène philosophique. Platon répétera dans une filiation sans faille jusqu'à Hegel : « La femme ne prend pas une place agissante dans le devenir de l'histoire, car elle n'est jamais que l'opacité encore indifférenciée de la matière sensible, réserve de substance pour la relève du soi, ou l'être comme ce qui est était ici et maintenant. Redoublement d'un présent de l'énonciation, où il n'est déjà plus car déjà passé dans l'universel ». Le but de l'allégorie de la caverne de Platon est précisément de sortir de la caverne utérus pour se constituer une origine idéale, « matrice reculée à l'infini de l'idée » : c'est bien dans la femme qu'est l'élément matériel et dans l'homme la subjectivité. Il s'agit, nous dit Irigaray, de trancher la contiguïté généalogique. La formation philosophique consiste à couper l'enfant de toute relation empirique avec le matriciel. « On déracinera donc le prisonnier de cette conception, de cette naissance, par trop naturelle pour le renvoyer à une origine plus éloignée plus élevée, à un archétype par rapport auquel il aurait à se reco-naître. Naître serait magnifié par le co-naître. L'impact de l'allégorie de la caverne sur la hiérarchie masculin féminin en occident ».

Luce Irigaray nous a offert une relecture de l'idéalisme platonicien dans son œuvre maîtresse qu'est Spéculum. C'est, dit-elle, « Du mythe de la caverne qu'on peut par exemple ou exemplairement repartir. Pour le lire cette fois comme métaphore de la matrice ou parfois terre. Tentative de métaphorisation, procès de détournement… Socrate raconte que des hommes de sexe non spécifié séjournent sous terre dans une demeure en forme de caverne. Cet antre possède en guise d'entrée un long passage couloir, col, conduit, menant vers la lumière du jour ».

Sarah : Une figure d'attente et d'espoir

Dès la première mention de son nom dans la Bible, Sarah est présentée par son manque : «Saraï était stérile, elle n’avait pas d’enfant». La Genèse ne parle pas directement de sa souffrance. Mais Jean Vanel s’interroge sur son âge avancé, alors même qu’elle est dite si belle que Pharaon la prend dans son harem… Cette contradiction ne donne-t-elle pas un indice pour comprendre le sens des âges fantaisistes attribués à Abraham et Sarah ? Plutôt que de parler de l’intensité de leur souffrance dans l’attente de l’enfant qui ne vient pas, la Bible l’exprime par la longueur du temps.

Âge, stérilité : la Bible insiste en tout cas sur le caractère indépassable de l’obstacle. Or, la question de la descendance «est l’une des plus importantes, sinon essentielles, dans toute la geste des patriarches jusqu’à Jacob». «Que ce soit Sarah ou, par la suite, les autres femmes stériles de la Bible, Anne, la mère de Samson, Élisabeth… Ces histoires tendent toutes à montrer que, partout où il y a une impossibilité humaine, Dieu, par la promesse, transgresse les impasses et ouvre un chemin».

Sarah porte-t-elle, au même point que son mari, l’attente de l’accomplissement de la promesse d’une descendance «aussi nombreuse que les étoiles du ciel»? «Elle semble peut-être plus proche des attentes très humaines». Face à l’attente cruelle de l’enfant qui n’arrive pas, elle cherche d’ailleurs à régler le problème par ses propres moyens, recourant à une «mère porteuse» en sa servante Agar.

Ouvrant l’histoire biblique, devenue «mère du peuple de l’Alliance», Sarah parle tout particulièrement à notre génération traversée par le doute : elle, «dont les sentiments pour Dieu sont si mitigés et qui malgré ce handicap le suit imperturbablement et l’accompagne dans toute son œuvre de salut», est à l’image de cette humanité «méfiante parce que trop souvent dupée des hommes, parce qu’on ne sait pas toujours si c’est vraiment Dieu qui parle, ni ce qu’il veut dire, ni ce qu’il a derrière la tête et parce qu’une parole de Dieu ne s’impose pas de soi à un humain plongé dans ses problèmes d’homme, et parce qu’un humain ne se suffit jamais de bonnes paroles et a besoin de temps et de preuves».

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