L'histoire de Samuel Pintel est un témoignage poignant de la Seconde Guerre mondiale, une vie marquée par la séparation, la survie et un engagement indéfectible envers le devoir de mémoire. Son récit, parsemé d'actes de bravoure et de chance insolente, nous plonge au cœur des persécutions antisémites et de la résilience face à l'adversité.

Un enfant séparé de sa mère

La vie de Samuel Pintel bascule lorsque sa mère, rescapée du camp de Bergen-Belsen, lui confie deux phrases énigmatiques : « Tu as eu de la chance de ne pas venir avec moi, il n'y aurait pas eu à manger pour deux. Tu as aussi eu de la chance parce que tu étais dans une maison dont les enfants ont été raflés après ton départ… » Ces mots, prononcés alors qu'il n'a que 8 ans, résonnent comme un écho des horreurs de la guerre et des choix déchirants auxquels sa mère a été confrontée. Samuel avait 14 ans quand sa mère est morte, partie en laissant bien des questions sans réponse. Notamment le nom de cette maison, dont il apprendrait bien plus tard qu’il y avait séjourné entre le 18 novembre 1943 et la fin janvier 1944.

Annecy et la première rafle

Avant cela, Samuel et sa mère se trouvent à Annecy, dans une ancienne pension de famille transformée en résidence surveillée pour les familles juives. Du haut de ses six ans, Samuel garde le souvenir d'un cadre idyllique, avec le lac et les montagnes en toile de fond. C'est en rentrant de l'école qu'il est confronté à sa première rafle : « Les camions allemands qui arrivent, ces hommes en armes, et ce rassemblement au milieu d’un terre-plein. » La règle est simple : si votre nom figure sur la liste, vous êtes déporté.

Dans un geste de courage et d'instinct maternel, sa mère lui ordonne : « Ne viens pas avec moi, je ne suis plus ta mère, prends la main de cette jeune femme. » Samuel obéit et échappe ainsi à la rafle, contrairement à sa mère. Grâce à l'aide de l'adulte qui l'accompagne, il trouve refuge dans une maison d'enfants située à quelques dizaines de kilomètres de Chambéry : la colonie d'Izieu.

Izieu : un havre de paix éphémère

Izieu. Petit village de l'Ain situé dans un décor enchanteur. Il y vit un mois, avant que des voisins parisiens, alertés de sa condition, ne viennent le récupérer. Nous sommes fin janvier 1944, le 6 avril, quarante-quatre enfants de cette maison seront déportés.

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Des enfants arrivent, d’autres repartent. Jusqu’en janvier 1944, date de la dernière liste du registre tenu par Miron Zlatin, il est attesté que 105 enfants de tous âges ont séjourné à la colonie d’Izieu. Certains restent quelques semaines, d’autres quelques mois. Alec Bergman (13 ans), arrivé l’été avec ses deux amis, Marcel et Coco Bulka, la voit comme une simple colonie de vacances. Les frères Edmond et Alfred Adler restent à peine deux semaines à Izieu. Paul Niedermann, Georges Hirtz, Emil, Sara et Simon Szarf ainsi que Samuel Stern passent en Suisse à différentes dates et par différents moyens. Parmi les 61 enfants qui ont quitté la colonie avant le 6 avril 1944, seule une jeune fille figure dans la liste d’un convoi de déportation parti de France. Georgy Halpern.

Le retour à Paris et la découverte de la vérité

De retour à Paris, Samuel est pris en charge par ses voisins, Alexis et Jeanne Bosselut, qui le traitent avec affection malgré leurs modestes conditions. Après la Libération, il retrouve ses parents : son père, prisonnier de guerre en Allemagne, et sa mère, rescapée du camp de Bergen-Belsen.

Ce n'est que des décennies plus tard, en écoutant les comptes rendus d'audience du procès de Klaus Barbie en 1987, que Samuel prend conscience de l'ampleur du danger qu'il a encouru à Izieu. Il découvre que le 6 avril 1944, quarante-quatre enfants de la colonie ont été déportés.

L'engagement pour le devoir de mémoire

Profondément touché par cette révélation, Samuel s'engage dans le devoir de mémoire. Il prend contact avec Sabine Zlatin, la directrice de la colonie d'Izieu, qui a échappé à la rafle. Ensemble, ils se lancent dans un travail de recherche et de documentation pour retrouver les traces des enfants disparus et préserver la mémoire de ce lieu tragique.

Il devient secrétaire de l’Association de la Maison d’Izieu depuis 25 ans. En 1990, il retrouve son compagnon de carriole : il s’appelle Marcel Grimbla, redevenu Himel qui vit à Toronto.

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Les Justes parmi les Nations

Alexis Bosselut, sa femme Jeanne et leur fille Jeanine habitaient Paris. Ils avaient pour voisins de palier des Juifs polonais, Jacob Pintel, sa femme Tauba et leur fils Samuel. Les deux familles sympathisaient et Jeanine, de dix ans plus âgée que Samuel, le considérait un peu comme un petit frère. Alexis, qui avait fait la guerre de 14, fut à nouveau mobilisé en 1939. Fait prisonnier par les Allemands en 1940, il fut remis en liberté en 1942 compte tenu de son âge et rentra à Paris où il retrouva son poste de magasinier dans un entrepôt. Son voisin Jacob Pintel, engagé volontaire dans l’armée française, avait lui aussi été fait prisonnier et se trouvait dans un stalag en Allemagne.

En novembre 1942, après les grandes rafles des Juifs de Paris, Tauba Pintel décida de quitter la capitale pour tenter de se réfugier en zone sud. Elle demanda à Jeanne Bosselut de garder Samuel, qui avait alors cinq ans, pendant quelques jours, le temps pour elle de trouver une retraite sure où il pourrait la rejoindre. Jeanne accepta. Malheureusement, Tauba fut arrêtée alors qu’elle essayait de franchir la ligne de démarcation et internée au camp de Douadic (Indre). A sa demande, Samuel vint la rejoindre en mai 1943. En juillet, ils furent transférés dans une résidence surveillée pour étrangers à Annecy (Haute-Savoie). Le 16 novembre 1943, Tauba fut transférée au camp de Drancy pour être déportée, au mépris des assurances de Vichy selon lesquelles les épouses de prisonniers de guerre ne seraient pas déportées. Elle informa les Bosselut par l’intermédiaire de la Croix-rouge qu’elle allait être envoyée au camp de Bergen-Belsen. Samuel avait échappé à la déportation grâce à l’intervention d’une détenue munie de faux papiers et se faisant passer pour sa mère. Il fut confié au home pour enfants juifs d’Izieu et y resta jusqu’en janvier 1944. Jeanne Bosselut vint alors de Paris pour le chercher et le ramena chez elle où il vécut jusqu’à la Libération. Malgré leur condition très modeste, Alexis et Jeanne le choyèrent sans compter. Il eut la chance de retrouver ses parents, rentrés en France en mai 1945.

Les personnes reconnues « Justes parmi les Nations » reçoivent de Yad Vashem un diplôme d'honneur ainsi qu'une médaille sur laquelle est gravée cette phrase du Talmud : « Quiconque sauve une vie sauve l'univers tout entier ». Il s’agit de la plus haute distinction civile de l’état d’Israël. Au 1er janvier 2021, le titre avait été décerné à 27921 personnes à travers le monde, dont 4150 en France. Cependant le livre des Justes ne sera jamais fermé car nombreux sont ceux qui resteront anonymes faute de témoignages. Reconnus ou non, ils incarnent le meilleur de l'humanité. En effet, tous ont considéré n'avoir rien fait d'autre que leur devoir d'homme.

Le Mémorial d'Izieu

Son engagement aboutit à la reconnaissance de l'ancien refuge comme mémorial, inauguré le 24 avril 1994. Samuel Pintel continue de témoigner auprès des jeunes générations, transmettant son histoire et les leçons du passé. Plus de deux heures durant, Samuel Pintel a transmis cette mémoire à ces adolescents de 14 ans. « Ils deviennent ainsi des passeurs de mémoire », assure leur professeur d’histoire géographie, Youcef Semane, fier que « dans ce petit collège rural, la culture vienne à nous. » Une intervention unique en Charente, rendue possible par un coup de chance : le visionnage par le principal adjoint, Cédric Rousseau, du passage de Samuel Pintel dans l’émission « Quotidien ». Persuadé du bien-fondé de ce témoignage, avec l’appui de sa principale Sylvie Desreumaux, il a alors contacté celui qui a été enfant juif étranger durant la Seconde Guerre mondiale. L’association des Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, sa présidente Michèle Soult en tête, a mis l’huile dans les rouages de cette rencontre.

La "chance insolente" de Samuel Pintel

Samuel Pintel qualifie son parcours de "chance insolente". Il a échappé à plusieurs reprises à la mort, grâce à des concours de circonstances favorables et à la bravoure de personnes qui ont risqué leur vie pour le sauver. Parmi ces épisodes, on peut citer :

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  • La rafle du « Vél d’hiv » du 16 juillet 1942, où il est relâché avec sa mère grâce à l'engagement de son père dans l'armée française.
  • La décision de sa mère de le confier à une inconnue lors de la rafle d'Annecy, le 16 novembre 1943.
  • Son sauvetage par Jeanne Bosselut, qui le ramène de la colonie d'Izieu à Paris.

Ce sont ces petites choses qui ont infléchi le cours de l’histoire de Samuel Pintel, qu’il appelle sa « chance », « mon insolente chance ».

L'importance du témoignage

Le témoignage de Samuel Pintel est essentiel pour comprendre la réalité de la Shoah et les conséquences de la persécution antisémite. Son récit nous rappelle l'importance de la vigilance et de la lutte contre toutes les formes de discrimination et de haine.

Georgy Halpern : Un autre enfant d'Izieu

Georgy Halpern est l’un des enfants d’Izieu dont de nombreuses lettres et dessins ont pu être conservés. Georges Halpern, dit Georgy, naît à Vienne (Autriche) le 30 octobre 1935. Après le 13 mars 1938, lorsque l’Autriche est rattachée au IIIe Reich, 60 000 Juifs autrichiens trouvent refuge en France. Les registres du camp d’internement de Rivesaltes montrent que Julius, Séraphine et Georgy Halpern y sont internés. La fiche de Julius indique qu’il entre au camp le 2 octobre 1942, dans la baraque 24 de l’îlot K. Confié à l’OSE, Georgy est successivement accueilli dans plusieurs de ses maisons. Son nom figure sur la liste de 1940 de la maison d’enfants du château de Chaumont, à Mainsat (Creuse). Georgy arrive à Izieu probablement le 18 mai 1943, car il est noté présent 14 jours pour ce mois de mai sur le registre tenu par Miron Zlatin. Pendant son séjour à Izieu, Georgy reste en contact avec ses parents, qui lui adressent régulièrement lettres et colis. Georgy leur répond et joint à ses lettres des dessins. À la Libération, ses parents, qui ont survécu, le cherchent. En 1948, un document administratif établit le décès de Georgy au 18 avril à Auschwitz. Julius et Séraphine Halpern ne veulent pas croire à sa mort. D’Israël où ils se sont installés, ils lancent jusqu’en 1982 des avis de recherche dans la presse. En 1987, ils sont parties civiles au procès de Klaus Barbie à Lyon.

L'indicible horreur

Je ne me souviens pas avoir jamais entendu mes parents parler de leurs terribles expériences respectives. Ils ne discutaient ni de la captivité de mon père ni de la déportation de ma mère. Jamais, non plus, n'était évoqué le funeste sort des leurs. Ils avaient pourtant vu la plupart des membres de leurs familles disparaître. d'Auschwitz ou de l'extermination des juifs de Pologne, on ne disait mot. Sans doute le traumatisme était-il trop grand pour pouvoir se formuler. Et puis, comment de simples mots auraient-ils pu traduire la démesure de cette horreur, de cette folie criminelle exercée à une échelle jusqu'alors inconnue ? Non, décidément, cela était pour eux indicible. Ce à quoi ils aspiraient désormais, c'était à revivre pleinement, à profiter d'une nouvelle existence apaisée après la tourmente. Autour de nous également, il n'était plus jamais question des persécutions à l'encontre des juifs et de leur destruction systématique.

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