Cyrano de Bergerac, cette figure emblématique du théâtre français, est né en 1897 de l'imagination fertile d'Edmond Rostand. Cependant, le personnage et son histoire couvaient déjà depuis longtemps dans l'esprit de l'auteur. La gestation fut longue, progressive, et l'accouchement de cette œuvre, explosif. Cette pièce magistrale, jouée des centaines de fois partout dans le monde, n'est pas le fruit du hasard.

Une genèse complexe et laborieuse

Edmond Rostand, jeune auteur d'à peine trente ans, mais déjà père de deux enfants et rongé par l'angoisse, était en panne d'inspiration. N'ayant rien écrit depuis deux ans, il propose en désespoir de cause au grand Constant Coquelin une pièce nouvelle, une comédie héroïque en vers, pour les fêtes. Seul souci : elle n'est pas encore écrite.

Lorsque l'acteur Coquelin demanda à l'auteur de lui tailler un rôle sur mesure, à l'occasion d'une lecture faite devant Sarah Bernhardt par Rostand lui-même, ce dernier avait bien une vague idée, mais nullement un scénario tout prêt. L'accouchement fut difficile et chaotique : d'une commande de 3 actes, Rostand passa peu à peu à 4, ajoutant le siège d'Arras, puis à 5, avec la mort de Cyrano et la découverte par Roxane, 14 ans après, de l'amour caché que lui vouait son cousin, celui-ci se l'étant toujours cru interdit. Jusqu'à la première, personne n'était convaincu d'une possible réussite de l'entreprise.

L'inspiration : entre réalité et fiction

Pour créer son Cyrano, Rostand s'est inspiré de Savinien Cyrano, né à Paris en 1619 et mort en 1655 à Sannois. Ce dernier, soldat courageux blessé deux fois au combat, mena une vie de patachon et était épris de lettres classiques. Rostand lui emprunte son caractère à l'emporte-pièce et ses tirades éblouissantes. Savinien Cyrano, le vrai, a été blessé deux fois au combat, d’une décharge de mousquet et d’un coup d’épée dans la gorge. Il quitte alors l’armée et mène une vie de patachon. Ce bon vivant, épris de lettres classiques qui s’écrit sur scène : « mourir n’est rien, c’est achever de naître. Une heure après la mort, notre âme évanouie sera ce qu’elle était une heure avant la vie »a aussitôt été excommunié par l’Eglise mais il a puissamment inspiré le Cyrano de Rostand avec son caractère à l’emporte-pièce et ses tirades éblouissantes.

L'auteur a également puisé dans sa propre vie et dans son entourage. L'anecdote d'un Rostand ayant rencontré un jeune homme éconduit, incapable de plaider son amour et à qui l'écrivain prêta son talent avec succès, est habilement transposée dans un procédé en abyme cherchant à « expliquer » le triangle Roxane-Christian-Cyrano (« Je serai ton esprit, Tu seras ma beauté »). La vie d'Edmond Rostand et de son épouse Rosemonde Gérard, qui fut son assistante littéraire et l'auteure du fameux poème « car vois-tu chaque jour je t'aime davantage, aujourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain », a également nourri l'écriture de la pièce.

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Le triomphe et ses revers

Le 27 décembre 1897 eut lieu au théâtre de la porte Saint-Martin le triomphe de Cyrano de Bergerac. Quarante rappels ! La pièce resta à l'affiche jusqu'en 1899, pour devenir ensuite le texte français mondialement le plus joué. Rostand gagna un argent fou. Cependant, il était dépressif : « écrasé par la responsabilité que me crée l'inattendu triomphe de mon cadet gascon, je ne suis pas l'homme heureux que l'on croit », avouait-il.

La pièce a connu de nombreuses adaptations et interprétations au fil des ans, avec des interprètes mémorables tels que Daniel Sorano, Gérard Depardieu ou Jacques Weber. Des mises en scène originales ont également vu le jour, comme celle de Lazare Herson-Macarel avec sa « Compagnie de la jeunesse aimable », qui propose une version extrêmement décapante et inventive de la pièce.

Le panache : l'âme de Cyrano

Le panache est une notion essentielle dans Cyrano de Bergerac. Il ne s'agit pas seulement d'une bravade ou d'une attitude théâtrale, mais d'une véritable philosophie de vie. Selon Thomas Sertillanges, président du festival Edmond Rostand 2018, « le panache n’est pas la pudeur, mais quelque chose qui s’ajoute à la grandeur et qui bouge au-dessus d’elle. C’est quelque chose de voltigeant, d’excessif et d’un peu frisé, le panache c’est l’esprit de bravoure. C’est le courage dominant à ce point la situation qu’il en trouve le mot. Plaisanter en face du danger, c’est la suprême politesse, un délicat refus de se prendre au tragique. Le panache est alors la pudeur de l’héroïsme comme un sourire par lequel on s’excuse d’être sublime. Le panache, c’est souvent, dans un sacrifice qu’on fait, une consolation d’attitude qu’on se donne. »

Le panache de Cyrano se manifeste notamment dans sa capacité à plaisanter en face du danger, à refuser de se prendre au tragique et à faire preuve d'une élégance morale même dans les situations les plus difficiles. C'est cette attitude qui le rend si attachant et qui continue de fasciner les spectateurs du monde entier.

Une œuvre universelle et intemporelle

Malgré les critiques parfois formulées à l'encontre de la pièce, notamment en raison de son aspect conventionnel ou de ses ficelles patriotiques, Cyrano de Bergerac continue d'émouvoir et de toucher le public. Cela tient sans doute à la force de son personnage principal, à la beauté de ses vers et à la profondeur de ses thèmes, tels que l'amour, le sacrifice, la beauté intérieure et la quête de l'idéal.

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Comme le souligne André Robert dans L'OURS, « s’agissant de Cyrano, rien ne vaut l’original et chaque mise en scène réussie confirme qu’il y a dans ce texte, par-delà toutes les explications possibles de sa fabrication, quelque chose qui le dépasse et qui, par la grâce de nombreuses trouvailles poétiques - quoiqu’on perçoive les ficelles, comme celles qui jouent sur les ressorts du patriotisme et du « panache » français - provoque immanquablement l’émotion du spectateur, peut-être parce que touchant à une forme d’universel de l’idéal amoureux. »

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