L'interruption volontaire de grossesse (IVG) est un droit fondamental pour les femmes, mais les hommes, en tant que partenaires, sont également concernés par cette décision. Cet article explore le rôle et l'implication des hommes dans le processus de décision lié à l'IVG, en s'appuyant sur des études et des témoignages.
Contexte et enjeux
L'IVG est un droit fondamental, constitutif avec la contraception de l’émancipation des femmes, donc de leur liberté et de la lutte pour l’égalité femmes-hommes. Si le choix d’avorter appartient aux femmes, certains hommes essaient d’épauler leurs partenaires dans cet événement. Un accompagnement parfois empreint de maladresse et d’impuissance, souvent synonyme d’épreuve pour le couple. Interdire le droit à l’IVG n’empêche pas les femmes d’avorter, mais les place dans l’illégalité et les conduit à la clandestinité. Depuis quelques années, ce droit fait l’objet de menaces régulières. Le 24 juin 2022, la Cour Suprême des États-Unis provoquait la stupeur partout dans le monde en annulant l’arrêt Roe vs Wade, qui avait ouvert le droit à l’avortement en 1973. Depuis le jeudi 15 septembre 2022, en Hongrie, les femmes souhaitant avoir recours à une IVG (interruption volontaire de grossesse) doivent désormais être confrontées «aux fonctions vitales du fœtus», en écoutant les battements de son cœur. L’Italie pourrait être le prochain pays sur la liste de ceux limitant ou interdisant ce droit fondamental. Les évolutions juridiques constatées en Europe, et outre-Atlantique, doivent nous alerter sur les ambitions des mouvements conservateurs envers le droit à l’avortement. Entre 2009 et 2018, le financement européen du mouvement anti-genre a augmenté de près de 200% (1). Ces mouvements disséminent, également, de nombreuses fausses informations via des outils de communication modernes, mettant en danger de façon indéniable le droit à une information juste et vraie auprès de publics divers, et de plus en plus jeunes. Sur les réseaux sociaux, à travers des sites dédiés et des “lignes d’écoute” qui font concurrence à une information claire et objective.
Malgré cela, les hommes sont rarement l'objet d'étude car c'est la femme qui occupe la place centrale. La recherche sur l'implication masculine dans cette décision est essentielle pour comprendre les dynamiques de couple et améliorer l'accompagnement global des personnes concernées.
Étude sur l'implication masculine dans le processus d'IVG
Une étude transversale a été réalisée auprès des partenaires des femmes ayant recours à une IVG dans le service d’orthogénie du centre hospitalier d’Armentières. Un questionnaire, basé sur une revue de la littérature, a été complété au cours d’un entretien avec les hommes accompagnant leur partenaire lors de la consultation pré IVG ou lors de l’IVG. L’étude a inclus 79 hommes soit un taux de participation de 92%. Le taux d’accompagnement des femmes par leur partenaire était de 43%. Les hommes ont assisté à la consultation médicale dans 84% des cas et à la consultation avec la conseillère conjugale dans 73% des cas. 87% des hommes allaient accompagner leur partenaire le jour de l’IVG.
Résultats clés de l'étude
- Acceptation du droit à l'avortement: La majorité des hommes se déclarait en faveur du droit des femmes à l’avortement (87%).
- Respect de la décision de la partenaire: La quasi-totalité des hommes respectaient la décision de leur partenaire (99%).
- Inclusion dans la prise de décision: Les hommes se sentaient inclus dans la prise de décision de cette IVG dans 94% des cas et 84% affirmaient que c’était une décision de couple. Cependant 4% des hommes affirmaient avoir pris la décision seuls.
- Impact émotionnel: Pour 53% des hommes, cette décision était douloureuse. 90% des hommes se sentaient autant responsables que leur partenaire. 72% des hommes allaient se confier à un proche sur cette IVG. 57% des hommes ressentaient de la culpabilité, 40% de la tristesse vis-à-vis de cette IVG.
Cette étude révèle que les hommes qui accompagnent les femmes au centre IVG sont impliqués dans les différentes étapes de l’IVG. Dans la majorité des cas, cette IVG est une décision prise par le couple.
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Témoignages et perspectives masculines
Le film documentaire "La Place de l’homme", signé Coline Grando, met en lumière les expériences masculines liées à l'IVG. Cinq hommes parlent séparément face caméra, se racontent. Leur récit suit une même chronologie : l’annonce de la grossesse par la partenaire, le moment du choix qui n’était pas toujours une évidence, l’accompagnement de la femme, que ce soit dans le parcours d’interruption volontaire de grossesse (IVG) ou la grossesse, et le temps de l’après. Les personnages ont partagé la même interrogation : en tant qu’homme, quelle place prendre auprès de leur partenaire ? Le moment du choix - IVG ou pas - a pu faire l’objet d’une discussion et négociation dans certaines situations.
Difficultés et émotions exprimées
Entre envie de fuir, envie de s’impliquer et sentiment d’exclusion, trouver sa juste place n’est pas chose aisée. Face à la caméra, les cinq hommes se confient avec difficulté, leur discours se développe avec pudeur. C’est souvent la première fois qu’ils reparlent de la situation qu’ils ont vécue. Comme l’un d’eux le confie, ce n’est pas une chose dont on parle entre hommes. Sur le moment, pour ne pas rester dans le silence, c’est à des femmes qu’ils ont fait appel : des amies, des sœurs. Pour certains, utiliser le mot « avortement » est laborieux, tout comme décrire ce qu’ils ont pu ressentir.
Le besoin d'un espace de parole pour les hommes
Alors que les femmes peuvent bénéficier d’un espace de parole et d’accompagnement dans leur parcours d’avortement, il est fréquent que les hommes n’aient pas cette possibilité. S’ils parlent avec prudence, c’est aussi parce qu’ils ont conscience qu’il n’est pas aisé de trouver les mots justes pour parler de l’avortement, c’est-à-dire sans parler pour les femmes, à leur place ou à leur charge. Ils tentent donc de parler à partir d’eux-mêmes, sans présumer du vécu de leur partenaire. Certains, avec le recul, portent même un regard critique sur leur attitude et leur influence sur le choix du couple.
Responsabilité et contraception
Le film s’achève sur la question de la contraception : n’envisageant pas la possibilité d’une grossesse, les personnages avouent ne pas s’être impliqués dans ce domaine. « Je suppose qu’elle devait faire attention », raconte un autre. Finement, La Place de l’homme nous laisse avec deux interrogations : quand les hommes seront-ils prêts à se mobiliser collectivement pour réclamer de nouvelles méthodes de contraception et assumer leur part de responsabilité ? Parler davantage de l’IVG aux jeunes hommes est certainement un premier pas pour favoriser leur implication. « Pour moi, c’était quelque chose de très abstrait » dit l’un d’eux. Mais le pas suivant, c’est aux hommes eux-mêmes de le saisir.
L'importance de l'accompagnement et du dialogue
L'étude et les témoignages soulignent l'importance de l'accompagnement et du dialogue au sein du couple lors d'une décision d'IVG. Matthieu se sent envahi par la panique. « La perspective d’un quatrième enfant, c’était impossible pour moi, raconte-t-il. On était fatigués, en plein dans les couches avec notre troisième. Cette annonce, c’était le bouleversement de trop. J’ai immédiatement dit que je ne voulais pas en entendre parler. » Valérie n’a pas d’avis tranché. Elle se dit qu’un autre bébé pourrait compléter la famille, que ce test positif a des allures de « miracle » après leurs difficultés à concevoir trois enfants. Elle hésite mais constate que face à elle, il y a un mur. « Il a ajouté que ce serait ma décision, qu’il ne me forcerait à rien, mais que si je faisais le choix de continuer la grossesse, j’allais l’élever seule. » Matthieu, qui a aujourd’hui entamé un suivi psychologique et décortiqué cet épisode de son côté, revient avec lucidité sur son attitude de l’époque : « Elle espérait un dialogue… et j’ai fermé la porte. » Le couple traverse des jours et des jours de « guerre froide », tout en essayant de faire bonne figure devant leurs enfants. Face à l’ampleur de la crise, Matthieu change d’avis et envisage la possibilité d’un nouveau bébé dans la famille. « Je lui ai dit ce que je pensais qu’elle voulait entendre car j’avais peur de la perdre », commente-t-il. Valérie décide finalement d’avorter et opte pour la voie médicamenteuse. Elle se rend seule chez une sage-femme. « Matthieu n’a participé à aucun rendez-vous et ne s’est pas investi dans le processus », souligne-t-elle.
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Il est crucial que les hommes se sentent inclus et soutenus dans ce processus, tout en respectant le droit de la femme à prendre la décision finale. La communication ouverte et honnête, ainsi que l'accès à des ressources d'accompagnement, peuvent aider les hommes à mieux vivre cette expérience et à soutenir leur partenaire de manière adéquate.
Constitutionnalisation du droit à l'IVG
En France, 8 personnes sur 10 sont favorables à la constitutionnalisation du droit à l’avortement. Depuis de nombreuses années, la Fondation des Femmes et les associations de défense de droits des femmes travaillent activement auprès du gouvernement pour faire de l’inscription de ce droit dans la Constitution, une réalité. Le 24 novembre 2022, une proposition de loi pour inscrire le droit à l’IVG dans la Constitution était adoptée par l’Assemblée nationale, avec 337 voix pour et 32 contre. Le 29 octobre 2023, le chef de l’État annonçait ainsi la présentation en conseil des ministres d’ici fin 2023 d’un projet de loi qui reprendrait le contenu de la proposition de loi pour inscrire dans la Constitution de 1958 la liberté des femmes de recourir à l’IVG. Ce projet de loi sera ensuite voté à l’Assemblée nationale le 24 janvier et la navette parlementaire se poursuivra devant le Sénat le 26 février.
Le 24 novembre 2022, une proposition de loi pour inscrire le droit à l’IVG dans la Constitution était adoptée par l’Assemblée nationale, avec 337 voix pour et 32 contre. Le 29 octobre 2023, le chef de l’État annonçait ainsi la présentation en conseil des ministres d’ici fin 2023 d’un projet de loi qui reprendrait le contenu de la proposition de loi pour inscrire dans la Constitution de 1958 la liberté des femmes de recourir à l’IVG. Ce projet de loi sera ensuite voté à l’Assemblée nationale le 24 janvier et la navette parlementaire se poursuivra devant le Sénat le 26 février.
L’enjeu légistique de la formulation et de l’emplacement retenus pour consacrer ou expliciter un droit ou une liberté dans le texte constitutionnel ne doit pas être négligé. De fait, le choix opéré par le constituant français, a été fortement débattu jusqu’au résultat adopté par la loi constitutionnelle du 8 mars 2024[1]. Celle-ci comporte un article unique qui modifie l’article 34 de la Constitution pour y inscrire que : « La loi détermine les conditions dans lesquelles s’exerce la liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse ». Cette formulation, adoptée à une écrasante majorité, résulte d’un compromis entre la volonté de la majorité à l’Assemblée, favorable à garantir un droit efficace de recourir à l’IVG, et la majorité sénatoriale qui entendait laisser à la loi un rôle de régulateur d’une « simple » liberté, non opposable aux pouvoirs publics ou à autrui, et se conciliant avec le respect de l’embryon et la liberté de conscience des soignants.
Le projet de loi, présenté en application de l’article 89 de la Constitution, avait été annoncé par le chef de l’État fin octobre 2023. Il faisait suite au vote par le Parlement en février 2023 d’une proposition de loi constitutionnelle, qui nécessitait l’organisation d’un référendum pour être définitivement adoptée. En 2018 déjà, une tentative avortée d’amendement au projet de loi constitutionnelle pour une démocratie plus représentative, responsable et efficace, voulait reconnaître « aux personnes qui en font la demande, le droit d’avoir accès à une contraception adaptée et gratuite ainsi que de recourir librement et gratuitement à l’interruption volontaire de grossesse, sans justification, dans un délai de quatorze semaines d’aménorrhée minimum ».
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