Introduction

L'histoire de la paternité, longtemps négligée au profit de celle de la maternité, connaît un regain d'intérêt. Cet article explore la représentation de la paternité au XIIIe siècle, une période charnière du Moyen Âge, en analysant les sources juridiques, religieuses et iconographiques. Il s'agit de nuancer l'image stéréotypée du père médiéval sévère et distant, en mettant en lumière la complexité des rôles paternels et l'importance des liens affectifs entre pères et enfants.

Le Père dans le Droit et la Société Médiévale

Au début du XIXe siècle, le Code civil napoléonien de 1804, adopté dans plusieurs pays européens, rétablit le rôle du père chef tout-puissant de sa famille. Toutefois, les décennies suivantes voient les États apporter des modifications à ce statut, notamment avec le mariage devenu un acte civil et non plus seulement religieux (dès la Révolution française en France, 1875 dans l’Empire allemand, 1917 en Russie). Des lois concernant la protection de l’enfance sont adoptées ; certaines touchent aussi aux statuts de l’autorité paternelle ou l’autorité parentale, selon les pays. L’intérêt de l’enfant lui-même est davantage pris en compte et, par exemple, les enfants légitimes et naturels sont mis sur un pied d’égalité vis-à-vis de leur père (en 1915 en Norvège, 1918 en Union soviétique, 1972 en France). De plus, les États mettent en place la scolarisation universelle et obligatoire, ce qui diminue l’influence du père quant aux savoir-faire et à l’orientation professionnelle. Les autres changements sociétaux, tels ceux relatifs à la révolution industrielle et à une culture marquée par une vision romantique de la mère, affaiblissent aussi dans les milieux bourgeois le rôle autrefois tout-puissant du père. Cependant, certaines classes de la société ont moins cette vision du père « pater familias » et de la femme recluse dans son foyer pour veiller sur la maisonnée et les enfants : dans les milieux ouvriers, ces dernières travaillent, tout comme les hommes. Après la Seconde Guerre mondiale, les sociétés européennes se démocratisent davantage et le père est plus associé à l’idée de cette transition démocratique ; il perd la symbolique de toute puissance qui pouvait être reliée aux régimes autoritaires et aux violences de la première moitié du XXe siècle. Dès 1945 en Allemagne et dans les années 1960 avec les mouvements liés à la jeunesse, l’idée de paternité « douce » est présente ; dans la loi, l’« autorité paternelle » devient l’« autorité parentale » (dès 1949 en Tchécoslovaquie, 1950 en Allemagne, puis 1970 en France ; et en 1980, elle devient « soin parental » en Allemagne de l’Est). La deuxième vague du féminisme marque les années 1960-1970 avec notamment la revendication de l’égalité des genres au sein de la famille ; ceci mène à de nouvelles mesures législatives en faveur de celle-ci, dont les différentes formes et déclinaisons du congé de paternité (dès 1974 en Suède) qui viendront par la suite : droit au congé de paternité, quotas de congés parentaux réservés au père, bonus s’il y partage du congé parental. À cette époque, la société voit aussi les salles d’accouchement des hôpitaux accueillir plus souvent des pères, et des manuels de puériculture lui donnent davantage de place, le sollicitant par exemple pour le soin de l’enfant dès sa naissance. Depuis les années 1970, les familles en elles-mêmes prennent des formes diverses, notamment lorsqu’il y a rupture du mariage et du couple parental. Par ailleurs, les questions des pères seuls avec la charge de leur famille existent depuis bien longtemps, notamment si l’on considère le veuvage. Peter Hallama note que sur plusieurs décennies, en Union européenne, le taux de famille avec « monoparentalité » masculine s’est haussé jusqu’à 15 % des familles monoparentales. Dès les années 1980, un autre enjeu politique et médiatique apparaît avec l’homoparentalité, celle-ci étant encore source de débats sur certains sujets, notamment autour de l’adoption ; celle-ci est légale pour 17 pays d’Europe.

Traditionnellement, l’histoire de la paternité médiévale s’est construite à partir de sources normatives (coutumiers, traités de droit, etc.), privilégiant une approche juridique qui a laissé dans l’imaginaire collectif la figure d’un père sévère, autoritaire, perçu surtout en termes de pouvoir (la patria potestas). Ce père géniteur, soucieux du sang de son lignage, prend peu le temps d’aimer ses enfants et se désintéresse complètement de ses filles et des garçons avant qu’ils aient atteint l’aetas discretionis. Cette vision réductrice ne montre qu’un aspect de la paternité au Moyen Âge, car la sécheresse de ce type de documentation interdit à l’homme de manifester quelque tendresse.

Le père médiéval ne dispose plus du pouvoir absolu du père romain. Dès le Bas-Empire, l’intervention de l’État dans la vie privée et l’influence des idées stoïciennes provoquent un relâchement juridique de l’emprise paternelle sur l’enfant. La législation des premiers empereurs chrétiens renforce ce déclin, autorisant des déchéances d’autorité paternelle dans les cas où le père abandonne l’enfant, livre sa fille à la prostitution ou contracte une union incestueuse. Avec la christianisation, la pietas limite de plus en plus la potestas du père.

À l’époque romaine, la paternité est un acte volontariste. Pour l’Église médiévale, est père celui qui a engendré des enfants légitimes dans le mariage. Si l’on veut définir la paternité médiévale, il faut la replacer dans une conception chrétienne qui hiérarchise les formes de parenté. Être chrétien, c’est avant tout être fils de Dieu. Dans le Nouveau Testament, Jésus refuse d’attribuer à l’homme le Nom-du-Père : « N’appelez personne « votre père » sur la Terre, car vous n’en avez qu’un, le Père céleste » (Matthieu 23, 9). Dans le discours ecclésiastique, la filiation spirituelle est supérieure à la paternité terrestre, car dégagée de tout lien charnel. C’est pourquoi le parrainage a été inventé : chaque chrétien, au moment de son baptême, se voit attribuer un autre père - le parrain (patrinus ou pater spiritualis) - qui se substitue au père biologique pour engendrer spirituellement son filleul. La filiation est si bien établie qu’on finit par croire à une hérédité spirituelle.

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Le Père et la Transmission Symbolique

Afin de comprendre ce qu’est un père au Moyen Âge, il est crucial d’intégrer la manière dont celui-ci s’approprie symboliquement son enfant. Tout père médiéval lègue à ses descendants des biens matériels. Particulièrement attentif au nom que va porter son enfant, il transmet également un patrimoine symbolique, manière d’assurer sa pérennité. Un autre mode d’appropriation symbolique est la manière dont le père ou l’entourage de celui-ci perçoit la ressemblance père-enfant. En affirmant une ressemblance entre le père et le fils, l’épouse-mère « désigne le père » - à une époque où aucune preuve de paternité n’est possible - mais encore redouble d’amour pour sa progéniture. La paternité médiévale offre une forte dimension symbolique et s’inscrit dans un système complet et hiérarchisé de liens de filiation qui font de tous les chrétiens des fils de Dieu le Père.

L'Éducation et le Rôle Actif du Père

Durant tout le Moyen Âge, pédagogues, juristes, théologiens ne cessent de rappeler que le père a le devoir d’éduquer ses enfants. L’homme médiéval est persuadé que ce que le fils ou la fille apprend de son père lui profite plus que tout autre conseil, que l’enseignement paternel est mieux compris et intégré. L’idée d’une transmission par l’exemplarité est donc particulièrement forte. Les pères, à l’image des prédicateurs, éduquent par le geste et par la parole. Le père doit chastier ses enfants, ce qui signifie à la fois réprimander et instruire. Le sens de réprimande n’entraîne pas nécessairement un châtiment corporel, même si les traités préconisent l’utilisation de punitions physiques, beaucoup insistent sur la nécessité d’une grande modération des coups pour qu’ils soient « efficaces ».

L’étude des fabliaux, récits de miracles, exempla, révèle une forte présence paternelle auprès de l’enfant. Il arrive parfois que le père essaie de protéger son enfant contre une mère défaillante. Ce type d’exemples abondent. Même les sources juridiques prennent en compte l’affection paternelle. Dans le « Conseil de Pierre de Fontaine », le législateur excuse le père qui ne se rend pas au tribunal si, dans les jours qui précèdent la tenue du plaid, il a perdu un enfant de moins de trois mois.

L'Iconographie et la Figure de Saint Joseph

Si l’on se tourne vers les sources iconographiques, le constat n’est guère différent. Peu d’images illustrant les encyclopédies où les textes hagiographiques montrent les relations père-fille, mais nombreuses sont celles qui mettent en scène un père attentif qui initie, éduque, joue avec ses fils et prie pour eux en cas de malheur. Un père y est particulièrement valorisé : saint Joseph. Au début du XVe siècle, sous l’égide de Jean Gerson, on assiste en effet à une formidable promotion du culte de l’époux de la Vierge, représentant un modèle de paix et d’union dans une époque troublée par les guerres et par les divisions. Dans les scènes de la Nativité, l’image du « père social » du Christ est double : à côté de la représentation traditionnelle d’un Joseph tourné en dérision - mieux connue mais finalement minoritaire - en existe une autre, celle d’un père « maternant ». Les historiens ont longtemps occulté ces images. Dans ces sources, Joseph est au contraire représenté comme un personnage très actif : il va chercher du bois pour allumer le feu, verse l’eau qui servira à soigner le bébé, répare le soufflet, attise le feu à quatre pattes, prépare la bouillie, prend l’enfant dans ses bras et le berce, se couche à ses côtés, sèche les langes. Lorsque son fils est un peu plus grand, Joseph lui confectionne des jouets ou s’amuse avec lui à la toupie. Les images représentant des scènes profanes se multiplient dans les deux derniers siècles du Moyen Âge.

Les "Nouveaux Pères" Médiévaux : Une Réévaluation

La paternité au XIIIe siècle ne se limite pas à l'autorité et à la transmission du nom. Il existe des exemples de pères tendres, impliqués dans les soins de leurs enfants, et soucieux de leur éducation. Ces "nouveaux pères" médiévaux remettent en question les idées reçues et témoignent de la complexité des relations familiales à cette époque.

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Les historiens du sexe fort n’étaient guère tentés par ce type de sujet - et que pour leur part les femmes n’étaient guère enclines à étudier les pères. Il faut aujourd’hui de jeunes historiens médiévistes pères de famille et spécialistes de l’histoire de l’enfance, chose rare, pour qu’enfin on cherche à mieux cerner, sans les cantonner aux seuls et anciens stéréotypes du père sévère - et éducateur, mais de loin - les rôles familiers du pater familias. Parler du père est redevenu, enfin, de mise car les sources nouvelles éclairant les rôles paternels (récits de miracles, lettres de rémission, iconographie) sont désormais connues de tous et que la phase sans doute inévitable de militantisme historique paraît bel et bien achevée. On sait maintenant que les pères médiévaux apprenaient à marcher à leurs enfants d’un an et demi, prenaient la température tous les jours de leurs enfants malades baignaient les enfants, ou surveillaient leurs jeux en les consolant et en les défendant lorsqu’un autre gamin leur avait dérobé leurs jouets, voire encore achetaient la layette, comme le noble Paston.

La même réticence à montrer des pères aux gestes maternels s’est longtemps affirmée lorsqu’il s’est agi de donner à voir des images du père. Tout au long des XIXe et XXe siècles, les seuls pères “licites” étaient des pères dominateurs, non des pères tendres, qui existent cependant, et en masse non négligeable, dans l’iconographie médiévale, qu’il s’agisse de Joseph ou des pères ordinaires. Cette image a mis du temps à percer et aujourd’hui encore on ne la donne à voir qu’exceptionnellement. Les livres d’art, riches en images de la Sainte Famille, ont toujours et systématiquement privilégié la double vision d’un Joseph soit jaloux de cet Enfant qui n’était pas de lui, soit indifférent à son entrée dans sa famille ; il se chauffe les pieds au-dessus d’un brasero, dédaignant les Mages qui viennent pour adorer l’Enfant, ou dort dans son coin tandis que Marie s’occupe du bébé… Au mieux il éclaire d’une bougie la scène où Marie prie à genoux en adoration devant le nourrisson.

Pourtant, de telles images existent et bien d’autres représentations de Joseph en père de famille que celles du cocu jaloux et furieux, indifférent au mieux, surgissent du corpus immense des enluminures médiévales. On en a vues à l’occasion, au fil de quelque article, ainsi grâce à l’abbé Garnier dans un numéro spécial de la revue Archeologia consacrée à la peinture de manuscrit : la première illustration y renvoyait au thème de Joseph cuisant le « papet » ou « papa » (i. e. la bouillie) pour son petit Jésus. Mais, en vis-à-vis et en caractères gras, un commentaire en sous-titre de l’article tendait à laisser supposer l’extrême rareté de telles illustrations en précisant : « Nous présentons ici un florilège - qui a été difficile à établir… ». De quoi décourager la recherche en matière d’iconographie! Aussi de telles images sont-elles restées au désert ; dans les années 80, seules les mères ont eu la faveur des images. Encore dans les années 90, pas l’ombre d’un père avant le XVIIIe siècle dans Le Peintre et l’enfant, de D. Spiess.

Conclusion

La représentation de la paternité au XIIIe siècle est complexe et nuancée. Si le droit et la religion mettent en avant l'autorité et la responsabilité du père, les sources narratives et iconographiques révèlent une dimension affective et une implication plus grande dans la vie quotidienne des enfants. En réévaluant les sources et en s'intéressant aux "nouveaux pères" médiévaux, on peut mieux comprendre la diversité des rôles paternels et l'évolution des mentalités familiales à cette époque.

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