L'été, à 15 ans. L'ennui règne, les journées s'étirent, rythmées par le vide et l'attente. C'est dans cet état d'esprit que nous sont présentées Marie, Anne et Floriane, trois adolescentes dont les destins vont s'entrecroiser dans le huis clos des vestiaires d'une piscine, lieu de compétitions de natation synchronisée, où le désir et la découverte de soi vont surgir. Naissance des pieuvres, premier long métrage de Céline Sciamma réalisé en 2007, est bien plus qu'un simple film d'adolescentes. C'est une exploration subtile et sensible des tourments de l'adolescence, de la naissance du désir et de la construction identitaire. À travers le prisme de ces trois jeunes filles, Sciamma déconstruit les clichés du teen movie traditionnel pour offrir une œuvre à la fois intimiste et universelle.

Un Premier Film Révélateur d'un Talent Incontournable

Fraîchement diplômée de la Femis, Céline Sciamma réalise Naissance des pieuvres comme son projet de fin d'études, un premier essai cinématographique qui révèle déjà le talent d'une cinéaste qui allait devenir incontournable dans le paysage audiovisuel français. Même si ce film respire l'exercice de style, (re)découvrir Naissance des Pieuvres a comme un goût d’enchantement.

Le film, bien que parfois comparé à Virgin Suicides ou Fucking Åmål, se démarque par sa mélancolie et le trouble qu'il instille, ne laissant pas le spectateur indifférent. Sciamma aborde des thématiques telles que la naissance du désir, la découverte de la sexualité et les troubles adolescents avec une intelligence rare, évoquant avec justesse les démêlés affectifs de ses personnages, jusqu'à un épilogue cohérent.

Déconstruction des Clichés et Exploration des Profondeurs

Là où beaucoup de films pour adolescents se contentent d'effleurer la surface, Naissance des pieuvres sonde les tracas de ses trois protagonistes avec une profondeur rare. Sciamma nous épargne une peinture de l'adolescence clichée, faite de souffrance pathétique, et va au-delà des films communs hexagonaux ou hollywoodiens. Pour son premier long métrage, la scénariste/réalisatrice use de sa métaphore visuelle pour explorer leur paradigme social.

L'originalité de Naissance des pieuvres réside dans sa capacité à se détacher des codes habituels du genre. Sciamma fait disparaître les adultes du champ, renvoie les garçons aux rôles de figurants, ignore tout ce qui pourrait faire mode. Optant pour l'intemporalité et la stylisation, se jouant des codes comme des "trucs de princesse débiles" et refusant la scène stéréotypée du coming out, elle parle de malentendus, de rétention, de la difficulté de vivre une pulsion homosexuelle à 15 ans. Elle centre son sujet : pas de parents, des filles surtout, et peu de garçons.

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La Métaphore de la Pieuvre: Trois Cœurs, Trois Destins Croisés

Le titre du film, Naissance des pieuvres, est une métaphore riche de sens. La pieuvre, comme le souligne Sciamma elle-même, "a la particularité d'avoir trois cœurs". Ces trois cœurs symbolisent les trois adolescentes du film, Marie, Anne et Floriane, chacune à la recherche de son identité et de son chemin.

  • Marie, interprétée par Pauline Acquart, est une jeune fille introvertie et solitaire. Quand Marie voit Floriane pour la première fois, elle sort de sa torpeur. L’éveil des sens est, chez Céline Sciamma, un réveil de l’âme, une mise en mouvement. Elle est fascinée par Floriane, une nageuse charismatique et populaire, et va jusqu'à s'amouracher de ses déchets récupérés dans une poubelles. Son attirance pour Floriane marque le début d'une exploration de sa propre sexualité et d'une remise en question de son identité.
  • Anne, jouée par Louise Blachère, est une jeune fille complexée par son corps et en quête d'amour. Anne aussi voudrait sortir de l’image qui lui est assignée (par sa corpulence). Elle est amoureuse de François, un garçon populaire qui ne la voit pas. Sa quête d'attention et d'affection la mènera à des expériences douloureuses mais aussi à une meilleure compréhension d'elle-même.
  • Floriane, incarnée par Adèle Haenel, est une jeune fille populaire et courtisée, mais derrière son assurance se cache une profonde vulnérabilité. Aux yeux des autres filles (et des garçons !), Floriane est celle qui a déjà eu un rapport sexuel, la fille fatale et facile. Et elle se doit, à travers les codes physiques de la natation synchronisée, croit-elle, de correspondre à l’image que les autres attendent d’elle. Elle est tiraillée entre son désir d'indépendance et la pression sociale qui l'oblige à correspondre à une image qu'elle ne maîtrise pas.

Toutes trois, plus ou moins ensemble, vont faire l’expérience douloureuse (mais salvatrice) qu’est celle de casser son image.

L'Univers de la Natation Synchronisée: Un Carcan à Déconstruire

Le choix de situer l'action du film dans l'univers de la natation synchronisée n'est pas anodin. En plaçant son décor dans une piscine et dans cet univers ultra codifié de la natation synchronisée, Céline Sciamma construit un carcan que ses personnages devront déconstruire. Ce sport, qui allie performance physique et esthétique codifiée, devient une métaphore des contraintes sociales et des attentes qui pèsent sur les jeunes filles.

La bataille est rude pour ces corps qui allient à la fois une grande puissance (le sport demande de la performance) et une féminité exacerbée (par le maquillage et les tenues). L’enjeu pour Floriane, c’est que les garçons la laissent un peu tranquille alors qu’Anne aimerait simplement qu’ils la regardent. Les ballets nautiques sont un leurre, car l'essentiel est d'apprendre à tomber amoureuse d'une fille. Les corps des nageuses, à la fois puissants et vulnérables, reflètent les contradictions et les tensions qui traversent l'adolescence.

Le Regard de Céline Sciamma: Empathie, Justesse et Délicatesse

Chez Céline Sciamma tout est une question de regards et plus encore avec ce film. Que ce soit en évoquant la dernière image vue avant de mourir par des milliers de gens ou en montrant comment une rencontre change un être, Céline Sciamma ne cesse d’évoquer la force du regard. Elle ira plus loin dans cette exploration avec Portrait de la jeune fille en feu, mais déjà Floriane pourrait dire à Marie « si vous me regardez, qui je regarde moi ? ». Car si Marie ne lâche pas Floriane des yeux, cette dernière sent qu’avec elle, elle peut être autre.

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Ce qui frappe dans Naissance des pieuvres, c'est le regard que porte Céline Sciamma sur ses personnages. Un regard empreint d'empathie, de justesse et de délicatesse. La réalisatrice filme ses actrices avec une grande sensibilité, captant leurs émotions et leurs doutes avec une précision rare. Sciamma filme avec beaucoup de délicatesse aussi ce monde cruel de l’adolescence, en plantant son décor dans celui de son enfance : l’axe Majeur à Cergy-Pontoise, la piscine de la même ville. Ces deux lieux sont des moments stratégiques du film où les héroïnes se livrent et s’écrivent.

Elle explore avant tout ce que c’est qu’avoir quinze ans et de poser ses yeux sur un être que l’on va aimer, sans pouvoir dire d’abord que c’est de l’amour. Marie a l’air bougon et enfantin quand Floriane ressemble davantage à une jeune fille en train de grandir. Toutes deux sont engoncées dans des rôles qu’elles se sentent obligées de tenir.

L'Importance du Silence et de la Suggestion

À rebours des films pour adolescents qui misent sur les dialogues et les explications, Céline Sciamma privilégie le silence et la suggestion. Elle laisse beaucoup de place à l'interprétation du spectateur, invité à ressentir les émotions des personnages plutôt qu'à les comprendre intellectuellement.

Naissance des pieuvres aligne sèchement des gestes qui n'autorisent aucun sentimentalisme, aucun jugement. On y enterre son soutien-gorge dans le jardin, on y expédie un crachat dans une bouche, on s'y conduit en sorcière ou en petit soldat discipliné pour la compétition. Cette affirmation du regard est l’un des éléments qui distinguent Naissance des pieuvres. À rebours de cette tendance, Céline Sciamma opte pour le silence.

Un Film Intemporel sur l'Adolescence et le Désir

Naissance des pieuvres est un film qui traverse le temps sans prendre une ride. Son universalité réside dans sa capacité à saisir les émotions et les questionnements propres à l'adolescence, un âge de transition où tout est possible et où tout est remis en question.

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Le film aborde des thèmes universels tels que l'identité, le désir, l'amitié, l'amour et la sexualité avec une sensibilité et une intelligence rares. Il offre une vision juste et nuancée de l'adolescence, loin des clichés et des stéréotypes.

Un Manifeste pour le Changement et l'Acceptation de Soi

Céline Sciamma n’a cessé de montrer comment tout bouge à chaque instant, chaque rencontre et chaque regard, peut nous faire basculer. Elle a signé ici avec Naissance des pieuvres un manifeste pour que rien ne soit figé et peut rejeter en bloc cette idée chantée par Céline Dion qu’ « on ne change pas ». Au contraire, c’est en se nourrissant des regards bienveillants, amicaux et amoureux, portés sur soi, que l’on avance, sans cesse. On peut ainsi, grâce à une capacité à refouler les fantasmes et les clichés, apprendre, à 15 ans en tant que fille, à manger une banane sans craindre les regards sur soi.

Naissance des pieuvres est un film qui invite à l'acceptation de soi, à la remise en question des normes et à la liberté d'être soi-même. C'est un film qui donne de l'espoir et qui rappelle que l'adolescence, malgré ses difficultés et ses tourments, est aussi une période de découvertes et de possibilités infinies.

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