La question de la maltraitance en crèche est un sujet délicat mais essentiel, qui nécessite une attention particulière de la part des professionnels, des parents et des pouvoirs publics. Cet article vise à définir la maltraitance en crèche, à explorer les facteurs de risque, à identifier les signes d'alerte et à souligner l'importance de la prévention, notamment à travers le rôle central de la psychologie.

Définition de la maltraitance en crèche

La maltraitance en crèche peut être définie comme tout acte ou omission commis au sein d'une structure d'accueil de jeunes enfants qui compromet ou porte atteinte au développement, aux droits, aux besoins fondamentaux ou à la santé d'un enfant. Cette définition englobe différentes formes de maltraitance, qu'elles soient physiques, émotionnelles, sexuelles, ou par négligence.

Les différentes formes de maltraitance

  • Maltraitance physique : Il s'agit de tout acte intentionnel causant une blessure physique à l'enfant, comme des gifles, des pincements, des brûlures ou des secouements.
  • Maltraitance émotionnelle : Elle se manifeste par des paroles ou des comportements qui dénigrent, humilient, menacent ou effraient l'enfant, affectant son estime de soi et son développement émotionnel.
  • Maltraitance sexuelle : Il s'agit de toute forme d'exploitation sexuelle de l'enfant, incluant le fait de le forcer ou de l'inciter à prendre part à des activités sexuelles.
  • Négligence : Elle se caractérise par un manquement aux besoins fondamentaux de l'enfant, tels que l'alimentation, l'hygiène, les soins médicaux ou la sécurité.

Il est important de noter que la maltraitance peut être ponctuelle ou durable, intentionnelle ou non. Elle peut être le fait d'un individu, d'un groupe de personnes ou résulter de dysfonctionnements institutionnels.

Facteurs de risque et maltraitance institutionnelle

Plusieurs facteurs peuvent augmenter le risque de maltraitance en crèche, notamment :

  • Le manque de moyens et d'encadrement : Un manque de personnel qualifié, des ratios enfants/adultes trop élevés et des conditions de travail difficiles peuvent entraîner un épuisement professionnel et favoriser des pratiques inappropriées.
  • Le manque de formation : Un manque de formation initiale et continue des professionnels sur le développement de l'enfant, la prévention de la maltraitance et la gestion des émotions peut les rendre moins aptes à identifier les signes d'alerte et à adopter des comportements bientraitants.
  • Les difficultés structurelles et institutionnelles : Des modes de financement inadaptés, un manque de coordination entre les institutions et un manque de contrôle peuvent favoriser les dysfonctionnements et les pratiques maltraitantes.

La maltraitance institutionnelle est une forme de maltraitance qui résulte de pratiques organisationnelles ou de politiques institutionnelles qui portent atteinte aux droits et aux besoins des enfants. Elle peut se manifester par un manque de respect de l'individualité de l'enfant, une routine rigide et impersonnelle, un manque de stimulation et d'interaction, ou un recours excessif à la contrainte.

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Le rapport de l’IGAS intitulé « Qualité de l’accueil et prévention de la maltraitance dans les crèches », paru au printemps 2023, met en lumière la notion de risque lors du travail avec des personnes ou « public vulnérable » et la mise en relation de la question des maltraitances institutionnelles avec les modes de financement. Ce rapport souligne également la nécessité de recourir à des organes internes et externes à l’institution et de créer des circuits de signalement identifiables par les différents acteurs.

Signes d'alerte et repérage des enfants en danger

Identifier les signes qui permettent de repérer un cas d’enfant maltraité n’est pas chose facile. Les très jeunes enfants de moins de 3 ans vont parler avec leur corps sans avoir encore une image bien définie d'eux-mêmes. Leurs symptômes sont plus somatiques et les professionnels peuvent rencontrer des difficultés à les décrypter : est-ce qu’ils sont dans une recherche d’identité, dans des modes imitatoires naturels ou est-ce que véritablement ils ont besoin d’exprimer quelque chose ? C’est toute la complexité. Le très jeune enfant n’a pas l’intention de se confier, il ne va pas montrer ce qui le fait souffrir, mais il va déposer ce qu’il a besoin d’exprimer auprès d’adultes sécures.

Les observations objectives des professionnels de crèche vont représenter des « clignotants » ou un faisceau d’éléments qui vont alerter. Des clignotants physiques comme des bleus répétés, sur des zones du corps particulières, des lésions… Des clignotants développementaux ou des changements de comportement. Les enfants qui allaient bien, et subitement se replient sur eux-mêmes, ne jouent plus, ne parlent plus, ne mangent plus, présentent des troubles du sommeil. Des changes qui deviennent difficiles. La peur, l’opposition, des gestes de protection du bras ou de la main lorsqu’on s’approche, une certaine lenteur des acquisitions psychomotrices ou un langage qui viendrait très tardivement. Il peut aussi s’agir de régressions. Un enfant propre qui d’un seul coup serait de nouveau incontinent. Des comportements atypiques, des changements relationnels avec les autres enfants, des jeux qui ont changé ou qui ont disparu. On peut observer aussi des mimétismes de scènes de violence, des attitudes ou des paroles qui sont complètement décorrélées avec l’âge, des mots grossiers répétés dès qu’il y a une opposition, des gestes obscènes. Autant de clignotants qui s’ajoutent les uns aux autres et forment un faisceau d’éléments.

Il est essentiel de distinguer le danger imminent du risque de danger. Par exemple, ce qui est évocateur d’un danger imminent peut tenir dans les propos d’un parent. Des propos synonymes d’impuissance, de burn-out parental comme « J’ai envie de m’en débarrasser, je le passerai par la fenêtre. Ça ne peut pas durer. » Ces propos peuvent connoter une mise en danger rapide. Cela peut être aussi des lésions significatives, des blessures constatées sur le corps de l’enfant, des bleus, des brûlures, des plaies inexpliquées ou mal expliquées. Ce sont aussi des comportements troublants d’un parent, des discours incohérents, des difficultés pour parler, des défauts de vigilance, des troubles de l’équilibre, qui pourraient faire penser à de l’alcoolisation ou des prises de substances, des comportements atypiques qui nous interdisent de laisser partir l’enfant avec son parent. Ce sont des situations qui demandent une action immédiate de protection de l’enfant.

Conduite à adopter en cas de suspicion de maltraitance

Chaque professionnel de la petite enfance peut agir individuellement comme le ferait n'importe quel citoyen, en son âme et conscience. Mais les professionnels de crèche travaillent en équipe, ils sont incités fortement à agir collectivement, c’est-à-dire à se référer à leur protocole et évidemment en priorité à leur direction pour ne pas rester seuls, et que la décision soit relayée ou concertée. Certains gestionnaires décident que c’est la direction qui prend la décision d’action d’alerte. D’autres le font plutôt en concertation, en équipe.

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En cas de danger imminent, la première réaction est de déclencher un signalement au parquet sans en aviser les parents. Pour toutes les autres situations qui peuvent donner lieu à une information préoccupante, les parents sont avisés des préoccupations des professionnels. La rencontre avec les parents a pour objectif de saisir exactement de quoi il retourne et de laisser les parents s’exprimer. Le discours doit être centré uniquement sur ce que l’enfant montre, et non sur des hypothèses sur des causes. Nous devons rester très neutres. Nous partons de l’inquiétude que nous avons pour leurs enfants, pour discuter d’éventuelles difficultés parentales. L’objectif est de déterminer avec eux le type d’aide dont ils auraient besoin, et s’ils en font la demande. Il est possible de s’orienter dans un premier temps vers des actions d’accompagnement préventives avec nos organismes de tutelle, les PMI (protections maternelles et infantiles, ndlr).

Il est important de noter qu'il n'est pas nécessaire d'avoir des preuves formelles pour effectuer une IP (Information Préoccupante) ou un signalement. Le doute doit toujours profiter à l'enfant. Les professionnels doivent se fier à ce qu’ils observent et entendent objectivement. Ils ne sont pas des enquêteurs. Les professionnels de la petite enfance doivent partager leurs doutes rapidement.

Une sortie de l'accueil en crèche est dommageable, car sans la crèche, plus rien ne se voit, ni ne se constate, et il devient impossible d’accompagner la famille. C’est ce qu’il faut absolument éviter. Le lieu d’accueil doit continuer à être un point d’ancrage pour l’enfant qui par ailleurs peut vivre beaucoup de bouleversements. Notre travail, c’est de faire en sorte de maintenir le lien avec l’enfant et ses parents. Les professionnels ont besoin d’accompagnement dans ce travail.

Prévention de la maltraitance : le rôle central de la psychologie

La prévention de la maltraitance en crèche passe par la mise en place d'une culture de bientraitance, qui repose sur le respect des droits et des besoins de l'enfant, la promotion de son bien-être et la prévention de toute forme de violence.

L'importance du psychologue en crèche

Le psychologue clinicien en E.A.J.E. s’inscrit au sein d’une équipe pluridisciplinaire, dans un axe de prévention médico-psycho-sociale à l’interface entre enfants, parents et professionnels. Son positionnement particulier, « un pied dedans/un pied dehors », sa présence régulière mais non quotidienne, identifiable et repérable, sans toutefois participer directement au « care-giving » permet de développer un travail de lien avec l’équipe, les enfants et les parents, tout en conservant un certain recul sur les pratiques institutionnelles.

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Le psychologue est en première ligne pour prévenir, observer et accompagner les effets de la séparation précoce, enjeu majeur de l’accueil de l’enfant en collectivité. Le psychologue clinicien a appris au décours de sa formation et de son expérience à « être avec » et non pas « à faire ». Ce « être avec » est inscrit dans la spécificité de sa fonction d’accompagnement de la personne : être psychologue clinicien, c’est créer une aire de partage où est accueillie la subjectivité de l’autre pour l’aider à construire de nouveaux liens à lui-même et aux autres. En crèche, ce « être avec » va s’adresser autant aux professionnels qu’aux familles, parents et enfants.

Les missions du psychologue clinicien passent notamment par l’observation des jeunes enfants en espace de vie, les entretiens avec les parents, les réunions d’équipes, les échanges individuels avec la direction, les E.J.E et les professionnels accueillants, la participation aux journées pédagogiques voire au projet pédagogique, aux cafés des parents, la diffusion de connaissances sur le développement psycho-affectif du jeune enfant au sein de l’équipe et auprès des familles… Par sa formation spécifique à l’écoute et l’observation, en psychologie individuelle et groupale précoce, il est à même de repérer les risques, les signes d’alerte, les mouvements conscients et inconscients de maltraitance dans les liens avec les tout-petits. Il autorise, au sein d’espaces, de temps d’écoute/de parole dédiés, l’expression de ressentis négatifs inexorables vis-à-vis des jeunes enfants, contribuant ainsi à la transformation de ces émotions, et à la prévention des passages à l’acte. En effet, plus cette violence intrinsèque au prendre soin des tout-petits est conscientisée, parlée, mise en mots au sein de cadres bien définis, moins elle risque de se mettre en acte.

Le rapport de l’IGAS insiste sur l’obligation et l’importance du recours aux psychologues au sein des équipes pluridisciplinaires. Or, il existe aujourd’hui une grande iniquité de recours au psychologue en crèche. Leur présence est extrêmement variable selon les institutions : de 0 heure à plusieurs jours par semaine. Ce taux de présence ne dépend pas seulement du nombre d’enfants accueillis, mais de volontés institutionnelles, de demandes spécifiques des directions ou des gestionnaires, parfois plus ou moins informés sur le rôle du psychologue en crèche.

L'analyse de la pratique

L’analyse des pratiques, devenue obligatoire depuis le décret du 30 août 2021, menée par un intervenant extérieur à l’institution (qui ne connaît donc pas les enfants et les familles) constitue un espace de parole et de réflexion fondamental. C’est un enrichissement pour la qualité d’accueil, mais qui doit rester complémentaire au travail continu effectué par le psychologue de la crèche sur le terrain. C’est cette alliance entre regard interne et externe à l’institution qui permet d’asseoir une approche globale et qualitative de prévention de la maltraitance. Ces analyses de pratique ne devraient pas se substituer au travail psychologique accompli au sein de l’institution.

Autres mesures de prévention

Outre le rôle du psychologue, d'autres mesures peuvent contribuer à la prévention de la maltraitance en crèche :

  • La formation des professionnels : Il est essentiel de former les professionnels de la petite enfance aux besoins de l'enfant, aux techniques de communication non violente, à la gestion des émotions et à la prévention de la maltraitance.
  • L'amélioration des conditions de travail : Des conditions de travail décentes, avec des ratios enfants/adultes adaptés, des salaires justes et un soutien managérial, peuvent réduire le stress et l'épuisement professionnel.
  • Le renforcement des contrôles : Des contrôles réguliers et inopinés des structures d'accueil peuvent permettre de détecter les dysfonctionnements et les pratiques maltraitantes.
  • La sensibilisation des parents : Il est important d'informer les parents sur les signes de maltraitance et sur les démarches à suivre en cas de suspicion.
  • La mise en place de chartes de bientraitance : Ces chartes, élaborées en concertation avec les professionnels, les parents et les experts, peuvent définir les principes et les valeurs qui guident les pratiques au sein de la structure.

Conclusion

La maltraitance en crèche est un problème complexe qui nécessite une approche globale et coordonnée, impliquant les professionnels, les parents, les pouvoirs publics et les experts. La prévention de la maltraitance passe par la mise en place d'une culture de bientraitance, qui repose sur le respect des droits et des besoins de l'enfant, la promotion de son bien-être et la prévention de toute forme de violence. Le psychologue joue un rôle central dans cette démarche, en accompagnant les professionnels, les enfants et les familles, et en contribuant à la réflexion sur les pratiques institutionnelles. Il est essentiel de renforcer la présence des psychologues en crèche et de leur donner les moyens d'exercer pleinement leur mission de prévention et d'accompagnement.

En conclusion, la dimension psychologique inhérente à la qualité d’accueil occupe une place considérable dans le rapport de l’I.G.A.S. L’importance du recours au psychologue au sein d’une équipe pluridisciplinaire y est notamment rappelée.

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