Entre 1935 et 1945, le régime nazi a mis en œuvre un projet terrifiant et sans précédent dans l'histoire de l'humanité, connu sous le nom de code Lebensborn, qui signifie "Fontaines de vie" en vieil allemand. L'objectif était de créer une "race supérieure de germains nordiques", censée régner sur le monde pendant mille ans. Pour y parvenir, la SS, dirigée par Heinrich Himmler, a ouvert des maternités spéciales où des femmes, après avoir subi une "sélection raciale", donnaient naissance à des enfants blonds aux yeux bleus, considérés comme "parfaits". Mais qu'est-il arrivé à ces enfants après la chute du Reich ?
Le projet Lebensborn : une "usine à bébés parfaits"
Le 15 août 1936, sous la direction d'Himmler, la première maternité Lebensborn a ouvert ses portes. Ces maternités, surnommées "fontaines de vie", ont abrité la naissance de milliers d'enfants, tous censés être blonds aux yeux bleus, conformément à leur généalogie. Les mères étaient sélectionnées selon des critères anthropologiques obscurs afin d'assurer le peuplement du Reich par la race germano-nordique. Heinrich Himmler rêvait d'un État nazi peuplé de 120 millions de germains nordiques d'ici 1980 grâce à ce programme ultra confidentiel.
Dans ces maternités SS, les mères accouchaient dans un anonymat absolu, l'identité du père était occultée et le nouveau-né était inscrit dans un registre d'état civil secret. Les bébés pouvaient être abandonnés au Lebensborn, puis adoptés par des familles dites "modèles". Environ 20 000 enfants sont nés dans ces maternités SS : 10 000 en Norvège, 9 000 en Allemagne, et quelques centaines dans d'autres pays occupés, dont la France et la Belgique.
En juin 1936, la première maternité du Lebensborn a ouvert à Steinhöring, en Bavière. Jusqu'en 1945, une vingtaine de nurseries ont fonctionné en Allemagne, puis dans certains pays occupés, notamment en Norvège, considérée comme le berceau de la "race germanique nordique". Près de 20 000 SS-Kinder (enfants SS) sont ainsi nés dans ces établissements. Leur naissance était inscrite dans un registre secret et leur véritable identité était effacée.
Le Lebensborn en France et en Belgique
Les nazis considéraient initialement les Français comme un peuple "abâtardi" et "racialement non valable". Cependant, ils ont changé d'avis en raison du nombre croissant d'enfants nés d'un père allemand et d'une mère française. Le 29 mai 1942, Leonardo Conti écrit à Himmler : "À mon avis, les enfants (français) ne sont pas mauvais, pas plus mauvais que ceux (…) nés en Norvège. (…) Je propose que le Lebensborn s'en occupe énergiquement." Le 6 février 1944, une maternité SS a ouvert à Lamorlaye, dans l'Oise.
Lire aussi: Trapèzes contractés : causes et solutions
"Westwald" (forêt de l'ouest), l'unique maternité SS en France, a été inaugurée à Lamorlaye, à 40 kilomètres au nord de Paris. Vingt-trois enfants "de race nordique" sont nés dans ce manoir réquisitionné depuis 1940 par l'occupant.
En Belgique, dès mars 1943, le château de Wégimont, près de Liège, a accueilli une maternité du Lebensborn : le foyer "Ardennes". Entre 40 et 50 enfants, nés d'un père SS belge ou allemand, y ont vu le jour. Comme tous les établissements de ce genre, le lieu était sévèrement gardé. Le 1er septembre 1944, à l'approche de la 3e division blindée américaine, les SS ont évacué les lieux et emmené tous les enfants vers Wiesbaden, en Allemagne.
Le destin des enfants après la guerre
À la fin de la guerre, quand les Alliés sont arrivés dans les orphelinats Lebensborn en Allemagne, ils ne savaient pas quoi faire de ces enfants, tellement liés à la politique raciale nazie. Ils ont été dispersés au gré des adoptions ou redistribués dans d’autres orphelinats.
Été 1945, les enfants abandonnés ou kidnappés par le Lebensborn ont été recueillis par une équipe spécialisée des Nations Unies. Ils ont été soignés dans un couvent à Indersdorf, en Bavière. Certains, identifiés après de longues recherches, ont été rendus à leur mère. Les autres ont été rapatriés vers leur pays d'origine, confiés à l'assistance publique ou adoptés par une nouvelle famille.
Gisèle Niango, née le 11 octobre 1943, a été confiée par sa mère au foyer de Wégimont. Emmenée comme les autres petits pensionnaires vers l'Allemagne, elle a finalement été retrouvée par les Américains, en mai 1945, dans la "maison mère" du Lebensborn, à Steinhöring, en Bavière. Elle n'a retrouvé l'identité de sa mère qu'en 2010. Celle de son père reste inconnue. Gisèle a grandi à Jouy-sous-les-côtes, un petit village dans la Meuse. Un jour, à l'âge de 10 ans, des camarades d'école lui ont appris qu'elle avait été adoptée. Sa mère lui a montré son dossier d'adoption, où elle a appris qu'elle était d'origine allemande et que son nom avait été francisé.
Lire aussi: La famille Marley
À la réception de son acte de naissance des archives de la Croix Rouge, Gisèle a vécu un deuxième choc : elle était née le 11 octobre 1943, à Wégimont en Belgique, dans un Lebensborn, une pouponnière nazie. "Je fais partie de la politique raciale allemande", "c’est terrible : vous faites partie directement de la politique nazie, de l'idéologie nazie". Aujourd’hui, si Gisèle apprend petit à petit d’où elle vient, elle en veut toujours à sa mère biologique de l’avoir abandonnée "cette histoire, elle est horrible et le mot n'est pas assez fort", "cette histoire avec les nazis, c'est comme si j'avais un ulcère dans mon corps qui s'ouvre et qui se ferme de temps en temps, mais surtout qui s'ouvre souvent, une maladie, on peut la guérir, mais un ulcère, ça te ronge".
La reconnaissance des enfants du Lebensborn comme victimes du nazisme
À ce jour, les anciens enfants du Lebensborn n'ont toujours pas été reconnus officiellement comme des victimes du régime nazi. Ils ont été deux fois victimes des dictatures allemandes : séparés de leurs mères norvégiennes, arrachés à leur pays de naissance pour aller en Allemagne, puis privés de toute information pour pouvoir retrouver leur identité et se reconstruire.
Au cours de la série de procès de Nuremberg (1945-46), il n’y a pas eu véritablement de condamnation du Lebensborn. Le procès lié à la question des médecins et de la politique hygiéniste nazie a seulement traité la question des enlèvements d’enfants correspondant à l’image du bon petit aryen en Pologne et dans les territoires de l’est qui devaient être adoptés par des familles aryennes. Quatorze personnes ont été présentées à la barre mais aucune n’a été condamnée. Le Lebensborn a longtemps été perçu comme un lieu d’action caritative, pour aider des orphelins, des filles mères et des enfants nés hors mariage. On n’a pas voulu voir ou comprendre ce qui se cachait derrière ces institutions nazies. Ce qui a laissé libre cours à de nombreux fantasmes dont celui de maisons closes supposées où des SS rencontraient de jeunes femmes blondes, appelées les fiancées d'Hitler. Rien de venait contredire ces fantasmes car les travaux d’historiens sur la politique hygiéniste nazie n’ont commencé à être publiés qu’à partir des années 80.
Les enfants du Lebensborn et la Stasi
Le film D’Une Vie à l’Autre ajoute à ce dossier déjà complexe la perversité de la Stasi, qui a su profiter de la situation des enfants du Lebensborn se trouvant sur le territoire de la RDA et les utiliser au profit de ses services secrets. Le sujet est connu de l’opinion depuis que le magazine Der Spiegel a révélé le 16 juin 1997 que la Stasi s’était servie de l’identité des enfants norvégiens transférés en Allemagne pendant la guerre pour infiltrer à partir des années 1960 des agents à l’Ouest en profitant de leur bi-nationalité. La Stasi a ainsi recruté directement ces jeunes comme espions, ou bien usurpé leur identité, comme c’est le cas dans le film.
Il existe des cas connus de telles usurpations : ainsi Ludwig Bergmann, né en 1941 d’un père soldat allemand et d’une mère norvégienne, vivait (surveillé) en RDA tandis qu’un agent de la Stasi (Heinz Hempel, ingénieur du SED) utilisait son identité pour obtenir d’Oslo des papiers norvégiens et reprendre contact avec sa prétendue mère, avant de s’installer en RFA pour espionner l’armée britannique stationnée à Münster. Dans le film, Katrine espionne une base navale de l’OTAN, jusqu’à se marier (par amour) avec un militaire.
Lire aussi: Comprendre les coliques du nourrisson
Les actions en justice des enfants du Lebensborn contre l'État norvégien
Constitués en association depuis 1986, les enfants du Lebensborn ont réclamé des dédommagements à l’État norvégien pour les préjudices subis. Ces péripéties judiciaires ont amené le gouvernement norvégien à commencer à la fin des années 1990 un « travail sur le passé ». En 2007, la Cour européenne des droits de l’Homme de Strasbourg a été saisie d’une plainte contre l’État norvégien déposée par environ 150 citoyens nés de mère norvégienne et de père allemand. La plainte a été déboutée.
tags: #que #sont #devenus #les #enfants #des
