Introduction
Le projet de collectage de comptines et berceuses s'inscrit dans une démarche de valorisation des patrimoines familiaux, intimes et ordinaires. Il vise à explorer la richesse des chansons enfantines, des berceuses et des comptines, en tant que vecteurs de culture, de mémoire et de transmission intergénérationnelle. Ces chants, souvent simples en apparence, recèlent une profondeur émotionnelle et une signification culturelle importantes.
Le Projet de Collectage à Belleroche
À Belleroche, quartier populaire de Villefranche-sur-Saône classé « quartier prioritaire de la ville », une vingtaine de personnes ont ouvert leurs portes pour partager des chansons et des moments de vie. Plus de cinquante chansons ont été collectées, témoignant de la diversité culturelle du quartier. L'objectif est d'en sélectionner une quinzaine pour constituer un répertoire qui sera transmis aux élèves des trois écoles du quartier et du Conservatoire de Villefranche-sur-Saône au cours de l’année 2020/2021.
Une Équipe Pluridisciplinaire
Une équipe aux compétences variées orchestre ce projet :
- Des collecteuses, connaissant la dimension contextuelle et affective de chaque chanson.
- Un artiste invité, initiant un travail de création et de réarrangement du répertoire.
- Une ethnomusicologue, observant et analysant le projet.
- Des musiciennes intervenantes, maîtrisant les compétences vocales des élèves et la dimension pédagogique.
- Des enseignant.e.s, tissant des liens avec les apprentissages de leurs élèves.
L'approche du CMTRA (Centre de Musiques Traditionnelles Rhône-Alpes) ne vise pas à dresser un catalogue des différentes cultures présentes dans le quartier, mais plutôt à identifier les points communs entre les chansons, les attachements qu'elles suscitent, et les modes de transmission.
Chansons Collectées : Fenêtres sur des Mondes Intimes
La collecte a permis de dénicher des chansons parfois oubliées, nichées dans une mémoire affective. Voici quelques exemples :
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- Amawolé : Comptine chantée par Estella Matutina, originaire de la République Démocratique du Congo. Elle la chantait enfant et l'a transmise à d'autres enfants lors de camps de vacances catholiques.
- Selma : Berceuse arabe que Nawel Zenasni se remémore grâce à sa grand-mère et à Internet. Elle raconte l'histoire d'une petite fille jouant avec un agneau. Nawel ne la transmet pas à ses enfants, la considérant comme faisant partie de son bagage culturel intime.
- Shing shang zhi you mama hao : Berceuse chinoise très populaire, ode aux mamans, racontée par Michelle Zhao.
- Kirmizi Balik : Comptine turque découverte sur Internet par Sevilay Aydogan.
- Fatou yo : Chanson déjà connue dans le cadre de l'enseignement musical à l'école, adaptée pour démarrer l'année.
Ces chansons, comme Kirmizi Balik, Amawolé, Selma, Shi Shang zhi you mama hao et Fatou yo appartiennent toutes au répertoire des « chansons enfantines ». Sortes de formulettes, de poèmes simples ou de récits fiction, elles comptent peu de mots différents, le vocabulaire est assez restreint et elles usent de rimes, de répétitions et d’assonances qui viennent ancrer les paroles dans la mémoire.
Enjeux et Questions Soulevées
La sélection du répertoire soulève des questions importantes :
- Faut-il retenir une chanson en fonction de ses caractéristiques musicales supposées d'un pays d'origine ou d'une aire culturelle ?
- Ne faut-il pas remettre ces chants dans leur contexte de collectage et de transmission, avant de les assigner à un ailleurs et à une aire culturelle unique ?
- Comment s'assurer que les personnes rencontrées s'identifient aux chansons qui leur sont attribuées ?
Au-delà de leurs caractéristiques supposées, ces chants ne sont-ils pas à remettre dans leur contexte, de collectage d’abord, puis dans celui de leur éventuelle transmission, apprentissage, pratique ? Avant de les assigner à un ailleurs et à une aire culturelle unique à laquelle les personnes rencontrées ne s’identifient elles-même pas forcément ?
La Chanson Populaire : Un Aperçu Historique
Pour mieux comprendre l'importance du collectage de comptines et berceuses, il est utile de retracer l'évolution de la chanson populaire en France.
Du Rural à l'Urbain
Au XIXe siècle, la France possède deux musiques :
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- En milieu rural, la musique est fonctionnelle, utilisée pour le travail et les moments ritualisés.
- À Paris, émergent des chanteurs de rue et de nouveaux lieux de divertissement (cafés-concerts, cabarets, music-halls).
La première Révolution industrielle a déjà eu lieu. L’électricité est mise au point, le chemin de fer se développe, le télégraphe, le téléphone, le phonographe sont des inventions de ce siècle. En 1800, la population est encore majoritairement rurale, mais l’exode vers les villes s’accélère au cours des décennies suivantes. Les innovations technologiques, nombreuses et qui se succèdent en cascade, prennent corps dans leurs applications économiques. La période de croissance de la fin du siècle se fait dans un contexte d’industrie du divertissement émergente propice au cosmopolitisme. Le contexte socio-économique de la culture est celui d’une économie libérale où la concurrence est forte et les inégalités exacerbées. Les répertoires traditionnels s’effacent devant la constitution du droit d’auteur. La composition chansonnière est exploitée par les entreprises d’édition qui se développent à un moment où l’imprimé prend une nouvelle place.
Après la musique populaire, orale et patrimoniale, qui structurait la vie des campagnes et du pays, une musique urbaine va émerger, contemporaine de nouvelles fonctions et de nouveaux métiers (interprète, auteur, compositeur, éditeur, producteur de spectacles, critique journalistique), puis de nouveaux médias (disque, cinéma et radio).
Évolution des Répertoires Traditionnels Ruraux
Au XVe siècle, la chanson rythmait la vie rurale : berceuses, chansons enfantines, mariages, funérailles, fêtes calendaires. Elle avait aussi un rôle fonctionnel pour la danse et le travail.
Dans une France majoritairement rurale, les travaux des champs, particulièrement les récoltes, étaient accomplis collectivement, ce qui nécessitait de l’endurance en même temps que de la cohésion. Dans ce contexte, « il faut que le chant soit parfaitement répétitif ; outre son caractère accordé aux gestes particuliers par le rythme, il doit se développer à l’infini sur des paroles [simples], afin de bercer l’effort et de ne pas distraire le travailleur ».
Les mélodies populaires provenaient du « fond du temps » et circulaient entre les régions, entre le profane et le religieux, entre les classes sociales.
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Constitution et Parcours des Chansons
Les frontières entre musiques populaires et savantes étaient poreuses. Le peuple inspirait le ballet et l'opéra comique. La culture savante influençait également les chansons populaires.
Comme les nouvelles et les faits divers, les chansons se propageaient par l'intermédiaire des voyageurs (colporteurs, compagnons du Tour de France, marins, soldats, travailleurs saisonniers, mendiants).
La Chanson Populaire : Création Collective par l'Oralité
La chanson s'ancrait sur un territoire par transmission orale et auditive, évoluant par stratification et contributions successives.
Transmises oralement de manière successive, ces paroles et ces musiques ont évolué par stratification, par contributions successives, chacun apportant en quelque sorte sa contribution personnelle, constituant une « création collective » populaire dont l’évolution ne se conçoit pas comme telle (avec une existence originale et finale).
L'Oralité et l'Écrit
Jusqu'au XIXe siècle, la pratique de la lecture et de l'écriture ne concernait pas le peuple. Le savoir populaire était transmis oralement. Les musiques savantes se référaient à la partition, tandis que les musiques populaires se façonnaient par circulation et appropriation.
Adoption et Appropriation
La sédimentation des chansons était facilitée par une démarche d'adoption revendiquée. Les personnes déclaraient que « celle-là c’est ma mère qui la chantait » ou « on se les apprenait entre nous ». Après une transmission de « bouche à oreille », la chanson était élue par un groupe et s’ancrait dans la vie locale.
Le Rôle des Folkloristes
La prise de conscience de l'existence d'un patrimoine traditionnel chansonniers commence avec Théodore Hersart de la Villemarqué, qui collecte les chansons traditionnelles en breton. Son livre Barzaz-Breizh influence la démarche folklorique de collectage en France.
Une Commission des chants religieux et historiques de la France fut instituée en 1845, par arrêté du ministère Salvandy. Peu de temps après son retour au pouvoir, Napoléon III donna ensuite, par un décret du 13 septembre 1852, l’impulsion à des Instructions relatives aux poésies populaires de la France, inspirées par le projet de la commission de 1845. Il s’agissait de lancer une vaste enquête à travers toutes les provinces françaises afin de collecter les chansons, les poésies et contes « qui se transmettaient de génération en génération ».
Chanson, Langue Française et Nation
De nombreux pays européens avaient déjà réalisé des collectes de chansons traditionnelles populaires dans les années 1840. Le retard français s'explique par la conception qu'avaient les élites de la langue française.
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