Pendant près de 35 ans, la politique de l'enfant unique a été appliquée à la population chinoise, représentant un quart de la population mondiale à l'époque. Son implémentation visait à améliorer les conditions de vie de la population et à favoriser la croissance économique du pays. Avec le recul, quel est le bilan de cette politique ?
Contexte Historique et Objectifs Initiaux
Afin de freiner une croissance démographique très soutenue, la Chine a mis en place la politique dite de l'enfant unique à partir de 1979. La population chinoise s'approchait alors du milliard d'habitants, alors qu'elle n'en comprenait que 537 millions en 1945. Les autorités communistes s'inquiétaient de ne pas pouvoir faire face aux besoins d'une population toujours plus nombreuse. Aussi décident-elles d'instaurer une politique de contrôle des naissances. En 1973, des mesures sont ainsi prises afin d'inciter les Chinois à retarder l'âge du mariage, à espacer les naissances d'au moins 4 ans et à réduire le nombre des enfants.
Au moment de la mise en place de la politique, le gouvernement avait fixé comme objectif une population de 1,2 milliard au début du nouveau millénaire. Cet objectif fut presque atteint avec une population de 1,27 milliard. Le taux de fertilité a lui aussi chuté de 2,9 en 1979 à 1,7 en 2004 et juste 1,3 pour les citadines. Ainsi, le gouvernement chinois annonce qu'ils ont évité au moins de 250 millions de naissances.
Impact Démographique : Réussite Controversee
Associée dans les esprits à une conjoncture économique exceptionnelle, la politique de l'enfant chinois fut plébiscitée par le gouvernement chinois pour avoir été le principal outil de cette réussite. Néanmoins, de nombreux scientifiques n'attribuent que partiellement à la politique de l'enfant unique cette diminution de la population. Gérard-François DUMONT soulignait que la Chine entrait dans sa transition démographique: "Tous les chiffres montrent qu'au début des années 1980 la fécondité de la chine avait déjà commencé à baisser compte tenu de la logique de la transition démographique, avant même qu'il y ait eu toute politique".
La politique de l'enfant unique paraît avoir atteint son objectif : la natalité en Chine a drastiquement chuté en trente-cinq ans, passant de 33 naissances pour 1 000 habitants en 1970 à 12 en 2013, selon les données de la Banque mondiale. Logiquement, cette baisse de la natalité a fortement ralenti le taux de croissance de la population chinoise, passé de 2,76 % en 1970 à 0,51 % en 2014.
Lire aussi: Paternité politique et spirituelle : comprendre le concept
Déséquilibre des Genres : Une Conséquence Sociale Majeure
La politique de l'enfant unique a profondément déstabilisé la balance des genres caractérisée par le ratio homme/femme du pays. Depuis la mise en place de la politique de l'enfant unique, celui-ci a augmenté de manière constante jusqu'à 2009 avec un ration de 1,17. Certains parents, qui n'avaient pas encore eu de garçon, ont eu recours à l'avortement sélectif afin d'avoir un enfant du genre choisi. D'autres familles cachent leurs filles des représentants du gouvernement chinois et ne sont donc pas comptabilisés dans les différentes études. Cependant, contrairement à ce qu'on aurait pu supposé, ce phénomène ne concerne pas particulièrement les zones rurales.
Les conséquences sociales de ce déséquilibre sont reconnues par le gouvernement chinois. Ils sont conscients que le manque de femmes a une conséquence directe sur le comportement des hommes et laissaient certains hommes dans l'incapacité de se marier et d'avoir une famille. Cela entraîne une recrudescence des kidnappings et du trafic de femmes. Cette conséquence de la politique de l'enfant unique, peu connue du grand public, pourrait déclencher une crise démographique insoupçonnée.
Conséquence collatérale de cette politique : la part des femmes dans la population a peu à peu diminué, pour atteindre 48,48 % en 2014, soit 106 hommes pour 100 femmes. Le chiffre est encore plus impressionnant au sein de la génération née en 2010, où l’on comptait près de 118 naissances de garçons pour 100 naissances de filles, notamment à cause d’avortements sélectifs. Ce déficit de filles s’explique par l’état de la société chinoise au sein de laquelle « les femmes sont socialement dévalorisées » et où les familles préfèrent généralement avoir des fils, notait la démographe Isabelle Attané dans Chinoises au XXIe siècle, paru en 2012. Autre signe de cette préférence masculine, la mortalité infantile des filles atteint ainsi 26,8 ‰ sur la période 2005-2010, contre 18 ‰ pour les garçons.
Vieillissement de la Population : Un Défi Économique et Social
Le déclin rapide du taux de naissance, associé à une amélioration des conditions de vie et donc de l'espérance de vie, a permis un accroissement de la population âgée aggravant le ratio entre les personnes âgées et les jeunes adultes. Ce phénomène, qualifié de phénomène 4-2-1, est particulièrement inquiétant pour la couverture des retraites.
Si la population commence juste à baisser, la population en âge de travailler baisse depuis 2010. Avec une population active qui se rétrécit depuis plus de dix ans, il devient plus difficile de maintenir les taux de croissance stratosphériques qui ont caractérisé la Chine depuis plusieurs décennies. Ensuite, le vieillissement, et les insuffisances de la protection sociale et du système de retraite, poussent les Chinois à épargner énormément. Les chinois savent que s’ils n’ont qu’un enfant, ils doivent épargner pour survivre. Cette épargne doit trouver un endroit où se placer, et le résultat est taux d’investissement très élevé. La Chine investit environ 40 % de son PIB, deux fois plus que la moyenne des pays de l’OCDE. Il n’y a ni travailleur pour utiliser ces investissements de manière productive, ni consommateurs pour acheter les produits fabriqués. Pour résoudre le deuxième problème, la Chine a traditionnellement exporté, mais elle est devenue tellement grande par rapport au reste du monde que son marché ne peut plus croître suffisamment rapidement. Cette épargne s’est donc largement investie dans la spéculation immobilière, ce qui a fini par créer une bulle, qui pourrait exploser à tout moment.
Lire aussi: Évolution de la périnatalité au Québec
Si l’Inde a dépassé la Chine en nombre d’habitants, la Chine détient le record du nombre de personnes âgées. Il y a aujourd’hui presque 297 millions de personnes de 60 ans et plus en Chine, soit plus d’une personne sur cinq dans le pays. C’est encore relativement faible : en France, une personne sur quatre a plus de 60 ans. Mais d'ici à 2035, il pourrait y avoir 400 millions de personnes de 60 ans et plus en Chine. Cela met une forte pression sur le système de santé, sur le système de retraite, et sur les jeunes générations, qui sont moins nombreux à soutenir leurs parents âgés.
Abus et Résistances Locales
La politique de contrôle des naissances s'accompagne de mesures coercitives. Les parents qui ont plus d'un enfant doivent payer des amendes. Ils se voient également privés de toute aide sociale. À l'inverse, les parents qui n'ont qu'un enfant bénéficient de primes et de divers avantages sociaux (crèches, logements ou transports). L'avortement et la contraception se voient par ailleurs facilités, voire sont imposés. Toutefois, la politique de l'enfant unique a entraîné de fortes résistances dans les campagnes. En 1983, les mères d'un seul enfant ne représentaient par exemple que 13 % des femmes mariées en âge de procréer. Cette politique a par ailleurs donné lieu à de nombreux abus : des stérilisations et des avortements forcés ont été pratiqués. De plus, les habitants des espaces ruraux ont pratiqué eux-mêmes des avortements sélectifs et des infanticides afin d'obtenir un enfant unique de sexe masculin.
Un instrument de pression, ou mieux de punition, consistait dans la négation de l’accès aux services fondamentaux qui, en Chine, est fortement lié au droit de résidence. Les dénonciations de violation des droits humains commis par des cadres locaux ont été nombreuses, jusqu’aux années récentes, portant surtout sur les avortements forcés, même pour des grossesses très avancées. Il y a quelques années, la plainte déposée par le mari d’une jeune femme de 23 ans, contrainte par la violence à avorter au 7e mois de grossesse, suite au refus du couple de payer l’amende prévue pour le deuxième enfant, a fait scandale. Plusieurs facteurs ont contribué à donner à la politique de l’enfant unique un caractère encore plus oppressif. Les fonctionnaires et les cadres chargés de faire respecter les quotas maximums de nouveaux nés, pour chaque localité, ont joué un rôle critique. En effet, la capacité à faire respecter le plan était un des critères d’évaluation de leur carrière, les poussant à recourir à des pressions illégitimes, jusqu’à la violence psychologique et physique. Mais le système d’amendes et de sanctions garantissait des rentrées financières.
Fin de la Politique de l'Enfant Unique et Nouvelles Mesures
En novembre 2013, les autorités chinoises ont décidé d'assouplir cette politique. Désormais les couples dont au moins l'un des membres est lui-même enfant unique seront autorisés à avoir deux enfants. En octobre 2015, le gouvernement de la République populaire de Chine annonçait officiellement la fin de la fameuse « politique de l’enfant unique », en vigueur depuis plus de trente ans. Il est désormais permis aux couples chinois d’avoir deux enfants, s’ils le désirent. La décision était attendue : en 2013, il avait déjà été concédé aux couples formés de deux enfants uniques d’avoir deux enfants.
En 2015, la politique est passée à deux enfants par couple, puis trois en mai 2021, avant que le contrôle des naissances ne soit complètement aboli en juillet 2021, et remplacé par des encouragements financiers à avoir des enfants. Le gouvernement a pris conscience, un peu tard, des conséquences négatives du déclin de la population.
Lire aussi: Pampers : Stratégie Marketing
Les Effets de la Politique sur la Société et les Individus
Avec la baisse du nombre d’enfants et l’augmentation de celui des personnes âgées, cette transition démographique induit d’importants changements dans le statut, le rôle et les besoins de prise en charge des uns et des autres, notamment en matière d’éducation et de santé. Ainsi, non seulement les enfants chinois d’aujourd’hui, issus pour la plupart de fratries de taille restreinte, grandissent dans un environnement social et familial souvent bien différent de celui de leurs parents au même âge, mais encore sont-ils amenés, une fois adultes, à devoir assumer la charge de personnes âgées de plus en plus nombreuses.
Le sujet le plus sensible lié à la politique de contrôle des naissances a été l’émergence dans les zones urbaines d’une génération de « fils uniques » de moins de 30 ans, sans frères et sœurs. Cela signifiait une révolution sociale et culturelle sans précédent en Chine. L’importance de la famille dans la société chinoise comme base de l’ordre social et du système de valeurs est bien connue. La réformer était un des piliers de tous les projets de modernisation menés par les élites politiques et intellectuelles chinoises. L’opinion publique chinoise a souvent considéré ce phénomène de l’enfant unique comme ayant des effets négatifs, enfantant de « petits empereurs » : une génération de petits garçons égocentriques, gâtés par des parents incapables de leur refuser quoi que ce soit, irrespectueux et sensiblement asociaux, ayant grandi dans des familles toujours plus centrées sur l’enfant. Et face à cette image du « petit empereur », il y a celle d’un jeune triste et seul, écrasé par l’affection mais surtout par les attentes des parents, incapable de développer des rapports sociaux et de l’autonomie. La littérature sur cette génération de fils uniques est aujourd’hui abondante, avec des analyses à vrai dire contradictoires.
Défis Futurs et Perspectives Démographiques
Malgré la campagne « des deux enfants » lancée par le gouvernement en 2016, le taux de natalité est inférieur au taux de remplacement de la population et continue de baisser. Celui de 2019 a été le plus bas depuis 60 ans. Une solution à la crise démographique serait d’ouvrir le pays à l’immigration, mais les traditions nationalistes rétrogrades ferment la porte à une telle option. Une autre solution serait d’imposer à nouveau une politique coercitive, en obligeant cette fois les femmes à avoir plus d’un enfant.
Peut-il constituer un véritable tournant dans le comportement reproducteur des couples chinois ? Sur un plan strictement démographique, diverses inquiétudes demeurent quant à l’inversion d’une tendance désormais établie d’une faible natalité. Est-il avéré que tous les couples chinois sont prêts à avoir deux enfants ? Les projections d’une augmentation de la natalité quand, en 2013, on a permis aux couples formés par deux enfants uniques d’avoir un deuxième enfant, se sont révélées erronées.
tags: #politique #enfant #unique #conséquences
