Le poisson d'avril, une tradition ancrée dans l'imaginaire collectif, se révèle à travers des fenêtres secrètes, notamment les cartes postales anciennes. Ces cartes, en particulier celles dites de fantaisie du Premier Avril, nous plongent dans un monde parallèle, un univers pittoresque et nostalgique où le poisson est roi.

Un Monde de Cartes Postales Fantaisistes

Ces cartes postales, un monde parallèle « où les bébés naissent vraiment dans les choux », sont ornées de couples d'amoureux, de dandys à moustache et de jeunes femmes avenantes. Des quatrains sentimentaux ou taquins accompagnent ces images, tandis qu'au verso, des messages amoureux ou sarcastiques, le plus souvent anonymes, sont échangés. L'image du recto s'épanouit dans un décor de fleurs, de fers à cheval, de trèfles à quatre feuilles, de colombes et de cochons roses, créant un univers visuel riche et symbolique.

L'Anonymat et le Double Jeu du Poisson d'Avril

Derrière cette façade idyllique se cache un autre univers, où règnent la méchanceté, la perfidie, la caricature féroce et la satire. L'anonymat, qui est au fondement de ce type d'envoi postal, permet de masquer les sentiments et les intentions réelles. Le poisson, symbole central de ces cartes, devient l'égide de ces échanges ambigus. "Devine qui ?", voilà l'énigme posée par la plupart d'entre elles. L'anonymat peut servir de « masque aux timides, aux pudiques, pour exprimer leur tendresse et leur amour ; dans sa grande majorité, le poisson d'avril est le message du cœur ».

Histoire et Origines du Poisson d'Avril

Selon la plupart des sources françaises, la coutume de célébrer le premier avril par des farces et attrapes remonterait au XVIe siècle, à l’Édit de Roussillon proclamé en 1564 par Charles IX, reportant au 1er janvier le commencement de l’année, au lieu du début d’avril. On aurait alors fait des plaisanteries à ceux qui persistaient à fêter selon l’ancien calendrier.

L'historien Jean-Daniel Morerod nuance cette explication, soulignant que l'expression "poisson d'avril" existait avant le XVIe siècle. À l'origine, le terme "poisson" désignait un homme de confiance, un entremetteur. Ce n'est que vers la fin du XVIIe siècle que le message douteux devint farce, transformant le poisson d'avril en un messager trompeur.

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L'Âge d'Or de la Carte Postale du Premier Avril

La carte postale du Premier Avril a connu son âge d'or à l'extrême fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Née en France de la loi du 20 décembre 1872 et du décret d’application du 15 janvier 1873, elle est rapidement devenue un support privilégié de messages ambigus ou masqués. Dans les années 1890, la carte postale pèse 3 g. et mesure 14 cm sur 9 cm. C’est le format de toutes celles de notre corpus. Dans la France de Jules Ferry qui bénéficie de l’école obligatoire dès 1881-1882, donc d’une diffusion générale de l’écriture, les messages sur carte se multiplient. Le 1er mai 1904, la loi autorise la correspondance sur ce qu’on appelait alors le recto. Ce dernier est divisé dès lors en deux parties ; la moitié de la surface est réservée à la correspondance, l’autre à l’adresse. L’autre côté, le verso, est entièrement dévolu à l’image. Un demi-tarif d’affranchissement, 5 centimes, fut accordé aux cartes portant 5 mots au maximum.

La carte postale du Premier Avril arbore un poisson qui ne se mange pas ; il est un messager timide ou trompeur puisque l’envoyeur, selon une règle non écrite qui souffre d’innombrables exceptions, ne donne pas son nom.

Le Poisson : Symbole Central et Variété des Espèces

Le poisson est l'élément constitutif de ce type de carte. Pour Ripert et Frère, « le poisson figure sur toutes les cartes dont il est l’élément central. Si, dans un tiers des cartes [du corpus retenu par les auteurs], il occupe presque tout l’espace, il est, dans un autre tiers, si petit qu’on le remarque à peine : accessoire de la composition, il n’est qu’un signe iconique convenu, celui du 1er avril ». Mais pour ces auteurs, le poisson est bien autre chose également, un messager, un substitut de l’envoyeur.

Pour Littré (entrée « avril »), « le poisson d’avril a signifié maquereau (entremetteur) à cause que le maquereau (poisson) abonde au mois d’avril et signifie maintenant, par une autre figure, attrape ». Hélène Meillassoux qui a fait don de sa collection de cartes du Premier Avril au Musée de Dieppe, sous-titre l’article qu’elle leur a consacré (1989) : « la carpe postale ».

Bien que le poisson d'avril comme symbole n'ait pas besoin d'appartenir à une espèce particulière, plus de la moitié des poissons représentés sur les cartes sont identifiables. Ils pouvaient être tirés d’albums de planches ichtyologiques, de publications spécialisées ou destinées aux écoles. Dans mon corpus, la carpe domine de loin, suivies du brochet, de la perche et du barbeau. On y trouve également la truite, le carassin, la brème, le gardon, et le voile de Chine, l’exocet. Quant au maquereau, il ne figure qu’une seule fois dans l’échantillon, et encore l’identification reste douteuse. La carpe semble se prêter volontiers à un travestissement anthropomorphique ; le brochet revêt à l’occasion une tenue de chauffeur, ou s’utilise par collage sur une image quelconque, pour « faire premier avril ».

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Fleurs et Autres Symboles : Un Langage Secret Illusoire

Les fleurs abondent dans le paysage de ces cartes postales, aux côtés des colombes, des cochons roses et des trèfles à quatre feuilles. Dans cet univers où les symboles se bousculent et se combinent, on peut tenter le décryptage de ce système symbolique que l’on appelait, à la belle époque le langage des fleurs. Le résultat de la recherche est décevant, peut-être parce que rien ne prouve que les éditeurs des cartes maîtrisent ce code, pas plus que l’expéditeur ou le destinataire. Le sens caché des fleurs ornant l’objet postal leur échappe probablement. Et puis il y a des rencontres florales improbables, si l’on se fie au code selon une de ses versions les plus courantes. Ce qui rend le décryptage presque impossible, c’est la dissonance entre les divers codes. Les fins décoratives l’emportent sur le message codé.

L'Adresse et le Message : Indices Fragmentaires

Les adresses sur les cartes sont souvent réduites à peu de chose, lacunaires et peu précises. Les cartes postales de notre corpus, dans leur majorité, posent une question : « Devinez qui ? », à laquelle le destinataire doit trouver la réponse. Une devinette donc, sous forme de point d’interrogation, une question qui ne nous est pas adressée à nous, lecteurs de hasard ou amateurs de cartes anciennes, cartes dont les expéditeurs et destinataires ont disparu depuis longtemps. Nous ignorerons toujours la réponse.

Le destinataire ou plus souvent la destinataire est logiquement proche, parente ou voisine, peut-être fiancée, cousine ou simple connaissance. Le collectionneur d’aujourd’hui est le dépositaire non désigné d’un fragment minuscule d’une histoire de famille, d’une relation amoureuse ou d’une querelle de voisinage. Il est au bout d’une longue chaîne qui passe par l’album de famille et aboutit à l’oubli.

Quant à l’expéditeur, non nommé, il s’est peut-être rêvé en dandy à moustache, il est plus probablement un amoureux timide, un voisin taquin, un cousin farceur, un proche vindicatif, vivant dans une petite ville ou un village, et peu sûr de son orthographe. Les expéditrices de cartes postales du Premier Avril, elles moins nombreuses que les expéditeurs, ne sont pas toujours de tendres amoureuses ou des victimes passives.

Recto-Verso : Un Double Jeu de Sens

Ripert et Frère citent un texte de Jacques Derrida (1980 :17) que je n’hésite pas à reprendre ici, tant il me paraît pertinent : « Ce que je préfère, dans la carte postale, c’est qu’on ne sait pas ce qui est devant et ce qui est derrière, ici ou là, près ou loin, le Platon ou le Socrate, resto ou verso. Ni ce qui importe le plus, l’image ou le texte, et dans le texte, le message ou la légende, ou l’adresse. » Ce texte s’applique particulièrement bien aux cartes postales du Premier Avril, où l’interrogation « devine qui ? » est inséparable du retournement de la carte, de l’opposition/complémentarité recto-verso, de ce que Vitoux appelle « le double jeu (la double face) de la carte postale » (1973 : 17).

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Si le côté de l’illustration est désormais le recto, l’autre côté, celui du message manuscrit, est par là même le support d’une correspondance à découvert, donc susceptible d’être lue par des tiers, même si le facteur ou la postière ont un devoir de discrétion, d’où un style particulier, marqué par la brièveté du message limité aux cinq mots du tarif à 5 centimes ! Mais d’autres messages, limités ou non par le tarif minimum, illustrent le style « carte postale », marqué par la brièveté, par une certaine circularité : « je t’écris pour te dire que je t’écrirai », par une apparente banalité qui ne laisse s’exprimer que des souhaits, des salutations, des constats de santé ; une banalité due peut-être à l’embarras d’une écriture à découvert. À la limite, le message de la carte du Premier Avril peut se borner à la fameuse question « devine qui ? ».

Incertitude Temporelle et Spatiale

Les cartes de notre corpus sont marquées par une incertitude temporelle et spatiale, comme si à l’anonymat s’ajoutait l’incertitude de l’année ajoutée à l’ignorance de lieu : il s’agit d’un clin d’œil ou d’un trait d’humeur, pas d’un message informatif. Nos cartes postales sont donc en elles-mêmes des objets mystérieux dont bien souvent la date, la provenance, le nom du scripteur, sans parler du sens du message demandent à être décryptés, tâche bien souvent impossible pour le collectionneur d’aujourd’hui.

Le Poisson d'Avril à Travers le Monde et les Époques

Le poisson d'avril est une tradition populaire dans de nombreux pays à travers le monde. Elle est célébrée le 1er avril de chaque année et consiste à jouer des tours et des blagues à ses amis et à sa famille. L'une des théories les plus populaires est que le poisson d'avril est lié au changement de calendrier de l'année. Avant la réforme du calendrier grégorien en 1582, l'année nouvelle commençait le 1er avril. Les gens qui n'ont pas suivi cette réforme ont continué à célébrer le début de l'année le 1er avril et ont été ridiculisés par ceux qui ont adopté le nouveau calendrier.

Dans certains pays, comme en France, le poisson d'avril est une fête nationale, où les enfants se rendent à l'école avec des poissons en papier dans leur dos et s'amusent à jouer des tours à leurs camarades de classe. Au Brésil, le premier avril est appelé « Jour du Mensonge ». Au Mexique, la coutume consiste à dérober provisoirement un objet appartenant à un ami. En Écosse, les farceurs oeuvrent jusqu'au 3 avril alors qu'en Espagne et en Amérique Latine, les traditions ludiques du premier avril se déroulent le 28 décembre, Jour des Saints-Innocents.

Les Canulars Médiatiques : Quand l'Information Se Joue de Nous

Les médias se sont souvent emparés du 1er avril pour diffuser des canulars mémorables. En 1957, la BBC a diffusé un reportage sur la cueillette de spaghettis arboricoles, piégeant de nombreux téléspectateurs peu familiers de ce mets italien. Plus récemment, en 2008, la télévision anglaise diffusait un documentaire sur des pingouins volants.

Ces exemples illustrent la capacité des médias à jouer avec la crédulité du public, mais aussi la nécessité d'exercer un esprit critique face à l'information.

Le Poisson d'Avril : Entre Tradition et Renouveau

Si les canulars associés au premier avril sont toujours bien vivants, l'image du poisson était autrefois utilisée pour exprimer son ardeur amoureuse. Aux alentours de 1900, les cartes illustrées de poissons étaient très répandues. Le messager des forces printanières était accompagné d'angelots, d'enfants, de belles jeunes femmes ou de couples amoureux. Des vers romantiques et facétieux complétaient l'ensemble. Ces cartes s'inscrivent dans la lignée de celles de la Saint-Valentin et du Premier Mai. Cette iconographie au charme suranné est truffée de symboles d'amour et de chance.

Aujourd'hui, le poisson d'avril continue d'évoluer, s'adaptant aux nouvelles technologies et aux préoccupations contemporaines. Si certains déplorent la prolifération des "fake news" et appellent à la prudence, d'autres y voient une occasion de célébrer l'humour et l'esprit critique.

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