Peu de groupes peuvent se targuer d'une carrière aussi riche et passionnante que celle de Trisomie 21. Affublé d’un patronyme volontairement provocateur, Trisomie 21, combo de musique industrielle composé des frères Lomprez - Hervé et Philippe -, est formé en 1980 à Denain, près de Valenciennes. Dès 1983 sort l’album à présent culte Le Repos Des Enfants Heureux, qui leur valut des comparaisons avec The Cure, Joy Division, Duratti Column, les laissant assez perplexes puisqu’ils ne les connaissaient pas.
Genèse et Formation d'un Groupe Inclassable
Nous sommes à l’orée des années 1980. à Manchester, Ian Curtis s’en est allé après avoir posé les fondations de l’ère post-punk. De l’autre côté de La Manche, à Denain (près de Valenciennes), les frères Lomprez ne savent encore rien de Joy Division, mais sont habités par la même envie de « créer une musique différente ». « On n’a jamais avoué d’influences. Avec le recul on conviendra qu’on faisait partie de ce mouvement mais, sur le coup, on n’en avait pas conscience ». Philippe et Hervé n’ont pas 20 ans, « pas d’idoles » et bricolent dans leur coin ce qu’ils peuvent trouver de machines : « Des ordinateurs Atari, des vieux magnétos dont on utilisait les chambres d’échos… ». Leur son est glacial, électronique, la voix sépulcrale de Philippe traverse des textes désabusés chantés en « anglais bizarre ». Et capture parfaitement leur univers immédiat, totalement sinistré. « C’était post-industriel, apocalyptique, se souvient Philippe Lomprez. En réaction, il nous fallait inventer un autre monde, musical certes, mais qui serait au moins un refuge ».
Le groupe commence à parcourir l’Europe et sort un deuxième album, Passions Divisées. Après sept ans de silence, et un remix inattendu pour Indochine en 2003, le groupe sort Happy Mystery Child, marquant ainsi leur grand retour. Parfois, il arrive qu’une oeuvre marginale survive à toutes les époques. Que des musiciens captent et subliment sans même s’en apercevoir l’esprit de leur temps pour l’immortaliser. La définition du « groupe culte », en somme. Trisomie 21 est de cette trempe-là. Durant les années 1980-90, les frères Lomprez participent à l’émergence d’un courant qu’on appellera plus tard la cold wave*. Philippe, chanteur de cette géniale fratrie synthétique, revient avec nous sur une singulière aventure.
Un Nom Provocateur et Assumé
Mais pourquoi avoir baptisé ce groupe ainsi, de l’étrange et dérangeant « Trisomie 21 » ? « La norme ne nous plaisait pas, on a donc choisi le camp de l’anormalité ». Autant dire qu’avec un blaze pareil, impossible de faire carrière. « Ce qu’on ne voulait pas de toute façon ». Philippe Lomprez explique : « A l’époque, on travaillait sur un projet artistique avec des personnes handicapées mentales à Denain, la ville dont nous sommes originaires avec Hervé, mon frère. Cela nous a beaucoup marqué. Il y avait cette idée que nous aussi, nous étions différents, très émotifs. En fait, on se considérait comme un peu à part, pas de façon supérieure, mais plutôt avec la sensation de ressentir les choses de façon exacerbée comme certains handicapés mentaux que nous fréquentions. On n’était pas bien vieux. Nous étions à la fin des années 70, début des années 80, un moment assez particulier dans la société. »
L'Esprit Punk et l'Absence d'Influences Initiales
Philippe et Hervé n’ont pas 20 ans, « pas d’idoles » et bricolent dans leur coin ce qu’ils peuvent trouver de machines : « Des ordinateurs Atari, des vieux magnétos dont on utilisait les chambres d’échos… ». Leur son est glacial, électronique, la voix sépulcrale de Philippe traverse des textes désabusés chantés en « anglais bizarre ». Et capture parfaitement leur univers immédiat, totalement sinistré.
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L’art, cette éternelle échappatoire face à une réalité qui déraille. Il se traduit ici par la mélancolie synthétique de La Fête Triste, ode funèbre des machines à la disparition programmée de l’Homme, ou encore à travers le nihilisme et l’urgence de The Last Song, écrite comme « la dernière chanson avant la fin monde ». Mais qui, paradoxalement, s’avère un immortel tube dancefloor. « Logique : si on annonçait la fin du monde, les gens s’amuseraient comme jamais, non ? ».
Philippe Lomprez : « Nous avions envie de faire de la musique sans savoir en faire. Et nous ne voulions pas apprendre, juste en faire. J’ai choisi la batterie, et mon frère, la guitare. D’emblée, on a essayé de composer un morceau. On ne se faisait pas d’illusion : on savait que musicalement ce serait sans doute nul mais ce premier morceau, ce serait le nôtre. Il nous appartiendrait, nous définirait aussi. Tant qu’à faire de la musique, il fallait que ce soit la nôtre. Pas celle des autres. Même si au départ, c’était surtout du bruit. Cette idée de composer un musique sans savoir en jouer, c’est très punk. »
Philippe Lomprez raconte : « J’avais 16 ans et j’étais parti en Grande Bretagne avec un copain. Denain, Londres, c’est presqu’à côté. On marchait dans une rue de Londres quand on a croisé une armée de filles maquillées bizarrement, habillées avec des sacs plastiques. Elles suivaient deux mecs. Forcément, on a suivi les filles qui suivaient les mecs pour finir par arriver dans une petite salle de concert. Les deux mecs, c’était Steve Jones et Paul Cook (guitariste et bassiste). Et le concert, c’était celui des Sex Pistols. Tout de suite, c’est parti violemment en baston. On avait 16 ans, on n’était pas encore majeur… On a fini par se barrer. C’était très impressionnant. Ce concert, je ne sais même pas vraiment où c’était. Je crois que l’on était du côté de Picadilly Street. Le choc, c’était de découvrir qu’il était possible de faire de la musique. »
Le Succès Inattendu et l'Ascension Internationale
Pourtant, le succès sera vite au rendez-vous. Trisomie 21 s’affiche comme la figure de proue française de la « cold wave ». Les albums se vendent par dizaines de milliers. Les concerts s’enchaînent. Une notoriété à l’écart du show-biz, de la TV et des radios qui les fait voyager en Grèce, à Montréal, aux états-Unis, etc. Au Brésil, Breaking Down devient un hit et les frères Lomprez sont accueillis comme des superstars.
Philippe Lomprez : « On vient d’un milieu petit bourgeois mais dans une région industrielle, où il y avait des mines, avec une culture ouvrière très forte. Le contexte est assez particulier à Denain quand on se lance dans Trisomie 21. On s’était dit, avec un peu de prétention, qu’on allait toucher les gens. On n’espérait pas grand-chose, on ne rêvait pas non plus d’avoir nos noms dans les journaux, mais il y avait cette envie de faire réagir ceux qui nous écouteraient. Ce qui est amusant, dès le départ, on décide de chanter en anglais. Un anglais très simple, du « broken english » comme on dit. Il ne faut pas oublier que l’on est très proche de l’Angleterre. D’ailleurs, il y a une sorte d’ambiguïté, de paradoxe au début de Trisomie 21. On n’a pas de rêve grandiose mais voilà, contrairement à la plupart des groupes français de l’époque, on adopte la langue de l’international : l’anglais. Comme si on pressentait quelque chose. Peut-être que l’on aurait du succès ailleurs qu’en France. Nous, ce que l’on veut, c’est mettre notre musique en avant, pas nos tronches. On ne voulait pas qu’il y ait nos photos sur nos disques. »
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L'Importance de l'Image et de l'Expérimentation
Dans Trisomie 21, il y a aussi une dimension visuelle, esthétique, évidente. Comment est-ce que le peintre Goya s’est invité sur la couverture de votre album Chapter IV - Le Je-Ne-Sais Quoi Et Le Presque-Rien en 1986 avec l’une de ses œuvres, Saturne dévorant un de ses fils, qui est exposée aujourd’hui au musée du Prado à Madrid ?
Philippe Lomprez : « Si je me souviens bien, on était en train de finir d’enregistrer le disque et Jean-Michel nous montre alors une photo de ce tableau. On trouve l’image à la fois belle et dérangeante. Elle met mal à l’aise. En la découvrant, on a eu un coup de cœur. Comme pour le titre du disque, Le Je-Ne-Sais Quoi, qui est une allusion à l’œuvre et à la pensée de Jankélévitch (musicologue et philosophe) dont je suis tombé amoureux. On a demandé à notre maison de disques de l’époque (Pias) de nous faire une proposition graphique. On l’a gardée. Plusieurs morceaux sur l’album étaient assez expérimentaux. Il fallait que les gens fassent un effort pour nous écouter. Il y avait une notion d’inconfort. Comme celle que je t’évoquais à nos débuts. On a toujours fait ça. Notre premier disque, Le Repos des Enfants Heureux, était conçu comme un mini-album avec une face en version 33 tours et une autre en version 45 tours, ce qui obligeait les gens à se lever pour changer la vitesse d’écoute du disque sur la platine pour nous écouter comme il le fallait. On se disait qu’on créait ainsi une interaction avec notre audience. »
"Le Repos Des Enfants Heureux": Un Album Manifeste
Dès 1983 sort l’album à présent culte Le Repos Des Enfants Heureux, qui leur valut des comparaisons avec The Cure, Joy Division, Duratti Column, les laissant assez perplexes puisqu’ils ne les connaissaient pas. Ce mini-album intitulé "Le repos des enfants heureux" a marqué les esprits par son originalité et son absence de concession.
Thèmes et Atmosphères
L’art, cette éternelle échappatoire face à une réalité qui déraille. Il se traduit ici par la mélancolie synthétique de La Fête Triste, ode funèbre des machines à la disparition programmée de l’Homme, ou encore à travers le nihilisme et l’urgence de The Last Song, écrite comme « la dernière chanson avant la fin monde ». Mais qui, paradoxalement, s’avère un immortel tube dancefloor.
Réception Critique et Impact
Les morceaux de Trisomie 21 étaient bizarres en français (Il se noie), et deux instrumentaux tout aussi étranges (La Fête Triste, Djakarta). L'auditeur ressentait une sensation de mélancolie mais aussi d’envie d’ailleurs à l’écoute de l’extraordinaire Djakarta avec sa guitare qui semblait venir du futur et vous inciter à partir au bout du monde.
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Parcours Semé d'Embuches et Renaissance
Toutefois leur label, « Play It Again, Sam » (PIAS), ne se révèle pas leur meilleur soutien : « à l’époque c’était une petite maison. Fatalement, la machine s’essouffle et le duo connaît un creux au mitan des années 1990. C’est finalement Indochine qui les sort de cette retraite, en 2001. « Ils avaient adoré La Fête Triste et nous ont proposé de travailler sur leur nouvel album ». Cette collaboration aboutit sur Le Grand Secret, qui marque le retour au premier plan de Nicola Sirkis… et le réveil de T 21. Deux nouveaux albums suivront, mais aussi des reprises signées d’illustres DJs (The Hacker, David Carretta).
Difficultés avec le Label et Fractures Internes
Philippe Lomprez : « On s’est souvent mis en danger. On a pris des risques. On a eu au moins deux vraies fractures avec les maisons de disques. La première, c’est avec Pias au moment de la sortie de Chapter IV (en 1986). Ils n’étaient que 6 ou 7 dans le label et clairement, ils ont été dépassés par le succès du disque. Ils nous l’ont dit après : « On a raté T21. » On était heureux que ça marche mais on manqué le coche à l’époque où il y avait un vrai début d’intérêt en France pour le groupe. Tout ça monte un peu à la tête, et au moment de la sortie du EP de Joh’ Burg, le bassiste (Laurent Dagnicourt) et nous, on décide de se séparer. Le label, Pias, le vit très mal quand on leur dit : « On continue, on va faire sans bassiste. » A cette époque, tous les groupes comme The Cure ou New Order sont marqués par la présence d’un bassiste (Simon Gallup pour The Cure, Peter Hook pour New Order). Nous, on leur explique que l’on va s’en passer. Et là, on sort le disque Million Lights (A Collection of Songs By Trisomie 21) en 1987. A nouveau, ça marche. Et à nouveau, le label n’assure pas. Une fois, deux fois… On se dit qu’il n’y aura pas de troisième fois. Et bien si. C’est avec l’album T21 Plays the Picture en 1989, qui était prévu pour un tirage limité avec la société MGM. Pias nous avait mis sur le coup mais n’y croyait pas vraiment. C’était un disque très instrumental pour des musiques plutôt destinées au cinéma. Mais Pias nous appelle : les précommandes avaient explosé. Elles avaient été multipliées par trois. Ils ne savaient pas comment réagir. On avait manqué de nouveau le coche. Il aurait suffit alors d’une simple campagne de publicité… C’est comme si Pias ne nous avait jamais vraiment compris, et n’avait pas su nous mettre en valeur tout au long de notre collaboration avec eux. »
Collaborations et Affinités Artistiques
Philippe Lomprez : « Pas vraiment. On n’a jamais eu de projet commun avec d’autres groupes, à part lorsque l’on a proposé à Blaine L. Reininger, le violoniste du groupe Tuxedomoon de participer à l’album Distant Voices (sur les titres Shine Ola, Again And Again, Distant Voices, sortis en 1992). On s’était croisé plusieurs fois à nos débuts, avec les gens du groupe suisse Yello aussi ou encore ceux du groupe The Residents. Ce qui a changé les choses avec Tuxedomoon, c’est que nous partagions un local de répétition à Bruxelles. »
L'Héritage de Trisomie 21 et l'Élégance Intemporelle
L’ultime concert a lieu au VK* à Bruxelles, en avril 2010, à quelques encablures du Plan K où tout avait commencé. TRISOMIE 21 appartient à la légende, rare formation française à égaler les groupes anglais et européens de la scène post-punk et cold wave. Et après un retour en studio en 2017, il y a surtout la sortie d’un nouveau disque au titre plutôt bien trouvé : Elegance Never Dies. Oui, TRISOMIE 21 est auréolé de cette élégance qui continue de briller grâce à ses deux têtes-pensantes, aussi intègres que sympathiques pour les avoir rencontrés plusieurs fois au cours de ces vingt cinq dernières années.
Aujourd’hui Philippe, un temps spécialiste des poissons tropicaux, gagne sa vie comme vendeur en aromathérapie. Hervé est ingénieur du son. à 54 et 52 ans, les frères Lomprez ont-ils tourné la page ? Pas sûr. * Plus utilisé en France qu’en Grande-Bretagne où l’on préfère le terme « post-punk ». « C’est nous qui déciderons de la fin de Trisomie 21…
"Elegance Never Dies": Un Retour Remarqué
La poésie sonore de T.21 est toujours aussi d’actualité et avec ce disque, elle trouve encore une place dorée parmi le contexte musical actuel plutôt morne voire insipide. Elegance Never Dies est une belle surprise permettant ni plus ni moins une nouvelle plongée dans leur univers particulier, suite logique de Happy Mystery Child et Black Label, leurs précédents travaux sortis respectivement en 2004 et en 2009 ! Comme toujours, les textes sont de Philippe alors qu’Hervé compose toutes les musiques et joue de tous les instruments. Les compositions sont cohérentes, solides, alliages parfaits de sonorités cold, rock, électroniques, synthétiques et atmosphériques. Le titre d’ouverture, Where Men Sit, fait déjà partie de ces classiques dès la première écoute. La voix est intacte, accompagnée de belles sonorités électro, des boucles lumineuses, une guitare électrique fiévreuse et une basse majestueuse toute en discrétion. La musique de cet album est une succession d’ambiances électroniques, atmosphériques, cold et très rock que nous découvrons au fil de l’écoute : se dévoilent des chansons simples, efficaces chargées d’émotions (Something Else), des haïkkus remplis de rêverie, de chagrin et d’espoir. Is Anybody Home ? (Part 5) est une envoûtante chanson électro dark et orchestrale, dévoilant des arrangements d’une grande finesse. Le onzième et dernier titre est justement une version instrumentale de *Is Anybody Home ? (Part 5)… Manière de rappeler à quel point Hervé fait de merveilleuses choses avec ses synthés. Et il y a cette chanson, *Alice*, comme si le temps s’était arrêté, comme si TRISOMIE 21, d’un simple coup de baguette magique, remontait le temps pour revenir trente ans plus tôt. Peut-être que certains ont une préférence pour les premiers albums, mais ce nouveau petit bijou contient l’ADN de TRISOMIE 21 et entre dans la continuité de ce que Philippe et Hervé ont fait depuis tant d’années. *Elegance Never Dies* offre de très belles ambiances, rythmées, prenantes mais aussi parfois contemplatives.
Une Influence Durable
Le groupe coldwave originaire de Denain clôture en ce début d'année sa vraisemblable toute dernière tournée d'une longue carrière (38 ans). Ce vendredi soir, les frères Lomprez partagent la scène du Splendid avec un autre groupe régional qui monte (Dageist, New Wave, Lille) ainsi que le duo anglo-allemand Lebanon Hanover (Darkwave).
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