Introduction
Les figures de Pierrot et Colombine, indissociables de la Commedia dell'arte et de l'imaginaire populaire, incarnent une histoire riche en évolutions et en significations. Leurs personnalités, leurs costumes et leurs relations ont traversé les siècles, se métamorphosant au gré des époques et des sensibilités artistiques. Cet article se propose de retracer l'histoire de ce duo emblématique, depuis leurs origines italiennes jusqu'à leur consécration sur les scènes françaises et leur influence sur l'art et la culture.
Les Origines Italiennes : Pedrolino et la Commedia dell'Arte
Née vers 1550, la Commedia dell’arte est un théâtre populaire italien qui puise sa force dans l’improvisation et les personnages types. Elle se distingue par des rôles fixes, des scènes burlesques et l’usage de masques, portés par tous les comédiens, sauf les personnages amoureux. L’expression « Commedia dell’arte » signifie « théâtre d’artistes ». Elle désigne des pièces jouées par des comédiens professionnels. Ce genre a fortement marqué l’histoire du théâtre et a notamment inspiré de grands auteurs français comme Molière ou Marivaux.
C'est en Italie, au XVIe siècle, que Pierrot voit le jour. Il appartient à la Commedia dell’arte, un théâtre populaire où chaque personnage possède des caractéristiques physiques et morales typiques. Parmi ces personnages, on retrouve Polichinelle le bossu au nez crochu, Arlequin le rival au costume coloré, Scaramouche le vantard et peureux tout de noir vêtu, ou encore Colombine la servante rusée au tablier blanc. Les acteurs qui interprètent ces rôles à l’époque portent des masques qui permettent aux spectateurs de les identifier immédiatement.
Pierrot apparaît tout d'abord sous le nom de Pedrolino. Il appartient aux zanni, c’est-à-dire à la catégorie des valets. Mais contrairement aux autres serviteurs, il est plutôt naïf, à la recherche de l’amour. Cependant, il reste farceur et gourmand. Dans la Commedia dell’arte, Pedrolino apparaît comme un valet naïf mais honnête. Il est amoureux de Colombine. C’est un personnage fort riche et drôle, bien éloigné du Pierrot lunaire que l’on connaît. C’est aussi un poltron. Son plus gros défaut est probablement la distraction, à l’origine de la plupart des quiproquos de la Commedia dell’arte. Joueur, il aime faire des farces, et se déguise volontiers, notamment en femme. Il peut également pleurer, mais il fait aussi preuve d’une gloutonnerie apparemment sans fin.
Contrairement à d’autres valets comme Arlequin, connu pour sa vivacité et ses ruses, Pedrolino se distingue par sa simplicité et sa naïveté désarmante. Fidèle et sincère, il est souvent le serviteur malchanceux, victime des quiproquos et des farces fomentées par les autres personnages. L’apparence de Pierrot, dès ses origines, contribue à le rendre immédiatement identifiable. Contrairement à la plupart des autres personnages de la Commedia dell’Arte, qui portent des masques, Pedrolino est joué à visage découvert. Son costume, fait de tissus blancs amples, est également significatif. Là où Arlequin brille par son habit multicolore et ses mouvements vifs, Pierrot arbore une tenue simple et monochrome, renforçant son caractère humble et modeste.
Lire aussi: Tout savoir sur la crèche Pierrot et Colombine
Au cœur des intrigues, Pedrolino est souvent impliqué dans des situations absurdes, généralement à ses dépens. Son rôle de valet loyal le place fréquemment au centre de malentendus : il sert de messager maladroit, de confident naïf ou de bouc émissaire des ruses des autres personnages. Sous ses airs comiques, Pedrolino porte les marques d’une certaine mélancolie. Contrairement à Arlequin, qui triomphe souvent grâce à sa ruse, Pierrot est un perdant attachant.
L'Arrivée à Paris et la Transformation de Pierrot
Si sa popularité a dépassé les frontières italiennes, c’est que les troupes italiennes se sont installées à Paris dès la fin du 16e siècle, sous la protection du roi Louis XIV, avant d’être répudiées pour s’être moquées de Madame de Maintenon, seconde femme du monarque. Ainsi, le théâtre français a pu s’inspirer de ces personnages, et c’est un dénommé Molière qui a rendu Pierrot célèbre en créant le rôle de Pierrot dans sa pièce Dom Juan. Il y joue un paysan naïf au langage patoisant qui se fait voler sa compagne, Charlotte, par le héros de l’histoire qu’il vient pourtant de sauver de la noyade.
Avec l’arrivée des Comédiens italiens en France, Pedrolino s’adapte au goût du public français et devient Pierrot. Cette transition n’est pas qu’un simple changement de nom : elle marque l’intégration de traits plus subtils et plus poétiques, qui s’éloignent parfois des aspects purement burlesques de la Commedia dell’Arte italienne. C’est au XVIIe siècle, sous le règne de Louis XIV, que la Commedia dell’Arte s’installe à Paris de manière durable. En 1644, les Comédiens italiens s’installent au Palais-Royal, offrant au public français une nouvelle forme de spectacle, où l’improvisation et le jeu de masques étaient les principaux ressorts de l’intrigue. Les personnages de la Commedia dell’Arte, tels que Arlequin, Colombine et Pierrot, deviennent rapidement des figures incontournables dans le paysage théâtral de la capitale. En particulier, Pierrot, bien qu’étant un personnage secondaire dans les pièces italiennes, prend ici une place centrale et gagne en popularité grâce à sa simplicité et son honnêteté qui résonnent avec les attentes du public français.
Le personnage de Pierrot, tout en restant fidèle à ses origines, subit quelques ajustements pour répondre aux goûts spécifiques du public parisien. Dans la Commedia dell’Arte, Pierrot est parfois un personnage secondaire, un simple valet aux comportements plutôt rigides. La mélancolie du personnage s’accentue, et Pierrot devient plus qu’un simple valet : il devient un symbole de la fragilité humaine, un personnage qui fait écho à la sensibilité croissante de la société française de l’époque, notamment chez les intellectuels et artistes. En outre, Pierrot gagne une dimension plus poétique et contemplative, qui attire un public plus large, au-delà de celui des amateurs de comédie pure. Il est ainsi perçu comme un personnage presque tragique, un rêveur solitaire cherchant à naviguer dans un monde complexe et souvent cruel.
Au Théâtre du Palais-Royal et dans d’autres lieux parisiens, Pierrot prend part à des intrigues où il se retrouve souvent pris dans des situations où sa naïveté et sa loyauté le placent en décalage avec les autres personnages. Dans ces pièces, il est fréquemment amoureux de Colombine, qui, dans une dynamique classique de la Commedia dell’Arte, lui préfère Arlequin, plus brillant et plus rusé. Contrairement à d’autres personnages de la troupe, comme Harlequin ou Pantalon, qui utilisent l’esprit ou la ruse pour manipuler les situations, Pierrot agit souvent de manière instinctive, suivant son cœur, mais se retrouvant ainsi à la merci des autres personnages. Les pièces où Pierrot est présent, qu’il s’agisse de scènes d’amour non partagé, de quiproquos ou de scènes comiques où il est pris dans des malentendus, contribuent à l’émergence d’une nouvelle forme de comédie, moins axée sur la simple farce et plus sur la psychologie des personnages et les interactions humaines.
Lire aussi: Un délice à La Crèche : Pizza Chez Pierrot
Pierrot : Un Personnage Complexe et Nuancé
Ce qui distingue Pierrot des autres personnages de la Commedia dell’Arte, c’est cette capacité à allier comique et profondeur. Là où Arlequin incarne la malice, Pierrot incarne la fragilité humaine, la vulnérabilité de l’âme. Sa fidélité et sa sincérité en font un personnage tragique, souvent maltraité par la vie, mais toujours résolument optimiste malgré les coups du sort.
L’adaptation de Pierrot dans le cadre de la comédie italienne à Paris au XVIIe siècle marque un tournant dans l’évolution du personnage. Il devient plus qu’un simple valet comique ; il se transforme en une figure émotionnellement complexe, capable d’incarner des valeurs humaines universelles. Sa vulnérabilité, son innocence et sa fidélité à ses idéaux le placent au cœur de nouvelles dynamiques théâtrales, où la mélancolie et le comique de situation se mêlent pour toucher un large public.
Pierrot, dans les pièces parisiennes du XVIIe siècle, joue un rôle fondamental dans le comique de situation. Contrairement à Arlequin, qui utilise l’esprit et la ruse pour manipuler les événements à son avantage, Pierrot est constamment à la merci des autres personnages en raison de sa naïveté. Il incarne ce qu’il y a de plus humain dans la comédie : un être sincère, mais souvent pris au piège de son innocence. Cette naïveté dans ses actions est la clé de son comique. Il se trouve souvent dans des situations où il ne comprend pas l’ampleur des intrigues qui se jouent autour de lui, ce qui provoque des malentendus et des débats absurdes. Pierrot, toujours fidèle et plein de bonnes intentions, n’arrive pas à percevoir les manipulations d’Arlequin ou les désirs contradictoires de Colombine.
Si Pierrot est souvent perçu comme un valet comique, il est également un personnage qui porte en lui une grande mélancolie. La solitude de Pierrot, son amour non partagé pour Colombine et son incapacité à changer son destin confèrent au personnage une dimension poétique qui contraste avec les autres valets de la Commedia dell’Arte. Ce côté mélancolique de Pierrot, particulièrement présent dans ses scènes d’amour, crée un contraste saisissant avec l’humour de la Commedia dell’Arte. Si Pierrot fait rire le public par ses maladresses et son incapacité à comprendre les situations, il suscite aussi de la compassion. C’est là une des raisons pour lesquelles il transcende le simple rôle de « clown » : il devient un symbole de l’artiste solitaire, de l’individu qui, malgré les épreuves de la vie, continue de rêver et de s’accrocher à une pureté d’âme qui lui est propre.
Pierrot et la Pantomime : L'Expression du Silence
Pierrot, au-delà de son rôle dans la comédie, joue également un rôle crucial dans l’évolution du théâtre muet et de la pantomime en France. En effet, le personnage de Pierrot devient silencieux dans de nombreux spectacles, ce qui permet d’accentuer encore sa dimension tragique et poétique. Les scènes de pantomime où Pierrot joue un rôle central se concentrent sur des gestes expressifs qui traduisent ses émotions sans avoir besoin de mots. Le silence de Pierrot devient une forme de communication, un moyen de rendre palpable sa solitude intérieure, sa quête du rêve et de l’amour non partagé. Cela transforme Pierrot en un personnage universel, dont les émotions pures et l’univers intérieur résonnent encore plus fortement auprès du public.
Lire aussi: L'épopée de "Pierrot" Labat aux Girondins
Oublié quelques décennies, c’est avec la pantomime, spectacle sans parole, que Pierrot retrouve ses lettres de noblesse au 18e siècle.
Pierrot, Icône Romantique et Artistique
L’évolution du personnage de Pierrot à Paris dépasse les seules frontières du théâtre pour toucher également le monde des arts plastiques et de la littérature. Au XIXe siècle, Pierrot devient une icône romantique, et son image de rêveur solitaire est reprise par des écrivains, poètes et artistes comme Charles Baudelaire et Gustave Doré. Dans la poésie symboliste, Pierrot est vu comme une âme en quête de sens, une figure de l’artiste qui lutte pour trouver sa place dans un monde qui ne le comprend pas. Il devient un symbole de l’incompréhension de l’artiste par la société et un symbole de l’art pur, détaché des préoccupations mondaines.
Colombine : L'Élégance et la Vivacité
Colombine, quant à elle, est une humble soubrette ou une domestique fougueuse et vive d’esprit. Elle est la servante rusée au tablier blanc. Dans la Commedia dell’arte, elle est l'intérêt amoureux d'Arlequin et l'objet du désir de Pierrot.
La Harlequinade : Arlequin, Pierrot et Colombine en Scène
L’Harlequinade est un type de pièce de théâtre, à l’origine une adaptation burlesque de la Commedia dell’arte, qui remonte à l’Italie du 16ème siècle. L’histoire tourne autour de la vie de ses cinq personnages principaux : Arlequin, Pierrot, Colombine, Clown et Pantalone.
La harlequinade britannique, débutant au 18ème siècle, comportait une série de scènes entrelacées avec des scènes d’une pièce sérieuse basée sur un mythe ou un folklore. La Harlequinade était d’abord jouée en mime, avec de la musique, mais plus tard elle comportait des dialogues. Elle incluait beaucoup de burlesque et de bêtises. L’histoire de la harlequinade a été réduite, au 19ème siècle, à une scène de poursuite comique se concentrant sur l’histoire d’Arlequin et de Colombine. Également au 19ème siècle, le divertissement de pantomime suivait un long drame, et la pantomime elle-même se terminait par une Harlequinade en tant que partie du programme. Les pantomimes avaient des titres doubles, décrivant les deux histoires non connectées comme « Petite Miss Muffet et Petit Garçon Bleu, ou Arlequin et Vieux Papa Longues-Jambes ». Dans une scène élaborée, une Reine des Fées transformait les personnages de la pantomime en ceux de la harlequinade, qui jouaient ensuite la harlequinade. Tout au long du 19ème siècle, à mesure que la machinerie et la technologie de scène s’amélioraient, la transformation du décor devenait de plus en plus spectaculaire.
Dans l’intrigue de la harlequinade britannique, Arlequin devait accomplir une tâche, et lui et Colombine partaient la réaliser, poursuivis par Pantalone (généralement le père de la fille) et Clown (à l’origine le serviteur de Pantalone, mais plus tard le principal conspirateur) et parfois un autre amoureux qui avait l’approbation de Pantalone. Clown et Pantalone tentaient de séparer Arlequin et Colombine. Pendant la scène de poursuite compliquée, Arlequin transformait magiquement des objets et le décor en les frappant avec sa batte en bois ou « slapstick ».
La harlequinade a perdu en popularité dans les années 1880, lorsque le music-hall et d’autres divertissements comiques dominaient la scène comique. Des vestiges de la harlequinade survivent dans les scènes de transformation, le slapstick (signifiant humour physique) et les scènes de poursuite dans les pantomimes d’aujourd’hui.
Dans la harlequinade, Arlequin est un serviteur et l’intérêt amoureux de Colombine. Son éternelle bonne humeur et son intelligence l’aident à échapper à plusieurs situations difficiles dans lesquelles son comportement immoral le plonge au cours de la pièce. Dans certaines formes italiennes de la harlequinade, Arlequin peut accomplir des tours de magie. Il ne garde jamais rancune ni ne cherche à se venger. John Rich a porté la pantomime et la harlequinade britanniques à une grande popularité au début du 18ème siècle et est devenu le plus célèbre des premiers Arlequins. Il a développé le personnage d’Arlequin en un magicien espiègle.
Pierrot et Colombine : Un Duo Toujours Présent
Pierrot n’est pas seulement un personnage comique, mais un symbole de l’âme humaine dans toute sa fragilité. À travers ses maladresses et sa naïveté, il incarne des émotions profondes de solitude, d’amour non réciproqué et de rêverie infinie. Son évolution sur les scènes parisiennes du XVIIe siècle, du valet naïf à la figure mélancolique et poétique, reflète un tournant dans la manière dont le théâtre représente les émotions humaines.
tags: #pierrot #et #colombine #histoire #origine
