Camille et Paul Claudel, figures emblématiques de l'art français, ont puisé leur inspiration dans les paysages et l'atmosphère de leur enfance. Nés dans l'Aisne, ils ont passé leurs jeunes années dans la maison familiale nichée dans le Tardenois, un environnement qui a profondément marqué leur sensibilité artistique.
Un cadre familial et géographique stimulant
Camille, l'aînée, est née le 8 décembre 1864 à Fère-en-Tardenois. Louise suit en 1866, puis Paul voit le jour le 6 août 1868 dans l’ancien presbytère de Villeneuve-sur-Fère. La famille, bien qu'installée à Fère-en-Tardenois, passait ses étés à Villeneuve-sur-Fère, où l'oncle maternel était curé. Ce village de l'Aisne est donc devenu un lieu privilégié pour l'éveil artistique des enfants.
Dès son plus jeune âge, Camille se passionne pour le modelage. Elle aménage même un grenier en atelier, utilisant son frère et les domestiques comme modèles. Paul, quant à lui, est un enfant rêveur, fasciné par le paysage du Tardenois. "Il est très tôt influencé par ce qu'il a sous les yeux, c'est-à-dire le paysage qui s'étend à perte de vue."
Les Claudel passent leurs vacances dans une maison plus vaste et confortable héritée du curé Nicolas Cerveaux, située en face du presbytère. Paul grandit à l’ombre de l’église, dans une campagne rude, au contact des paysans, au rythme des fêtes liturgiques et des travaux agricoles. Habité très tôt par sa vocation créatrice, le poète partage avec sa sœur Camille la passion des balades.
La Hottée du Diable : un terrain de jeu pour l'imagination
La Hottée du Diable, avec ses rochers de grès aux formes étranges, devient le terrain de jeu privilégié des jeunes artistes. Leur imagination se nourrit des légendes, des histoires et des rumeurs que leur conte Victoire, l'ancienne bonne du curé et fille du garde-chasse du duc de Coigny.
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Camille et Paul restent marqués par leurs escapades dans la coulée de roches sculptées par les intempéries, au lieu-dit Le Géyn, au cœur de la forêt. Ces lieux, chargés d'histoire et de mystère, nourrissent leur créativité et leur sens artistique.
Une relation fraternelle intense
Camille et Paul construisent au fil des années une relation fraternelle intense qui perdurera toute leur vie. Ils sont élevés dans un cercle familial fermé et conflictuel. Selon son fils, Louis-Prosper Claudel est un homme au caractère rude, mais intègre et dévoué aux siens. Madame Claudel est du matin au soir occupée aux tâches ménagères. Paul Claudel raconte : « Jamais un moment pour penser à elle, ni énormément aux autres ». Les valeurs du foyer sont le travail, l’effort, l’économie, l’honnêteté, le sens du devoir.
Marie-Victoire Nantet, petite-fille de Paul Claudel, explore les liens qui unissaient Paul et sa sœur Camille, la sculptrice. Paul et Camille Claudel ont fait couler beaucoup d'encre. On a beaucoup romancé la relation entre le frère et la sœur, deux génies de l'art. Deux destins marqués par la solitude et la souffrance de la maladie psychique. Une relation qui a fait voir à Paul le tragique du non-sens mais aussi la rédemption par une infinie tendresse. D’un côté un très grand poète, de l’autre une très grande sculptrice. Paul et Camille Claudel ont vécu ensemble 24 ans, jusqu’au départ de Camille pour Paris en 1888.
Les premiers pas dans le monde artistique
À partir de 1870, Louis-Prosper Claudel est muté à Bar-le-Duc (Meuse) où Camille suit l’enseignement des sœurs de la Doctrine chrétienne. En 1881, la famille s’installe à Paris. Camille entre dans l’atelier de sculpture Colarossi, Paul est élève au lycée Louis-le-Grand. Il intègre ensuite l’Institut des Sciences politiques.
À quinze ans, Paul écrit son premier essai dramatique : L'Endormie. Camille Claudel photographiée en 1884 par César, à l’âge de 20 ans. Au sortir de l’adolescence, vers 1886, Paul Claudel écrit sa première pièce L’Endormie. Fin 1887, il en envoie le manuscrit au Théâtre National de l’Odéon.
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L'influence de Camille sur Paul
On a souvent évoqué l'idée que Paul devait son génie artistique à Camille. Marie-Victoire Nantet établit des correspondances entre le travail de ces deux artistes d’exception et défend son grand-père, que l’opinion publique et certaines œuvres de fiction accusent d’avoir fait interner sa sœur.
S’il ne reste que neuf lettres et une carte postale de leur ample correspondance, des textes de Claudel consacrés à sa sœur "complètent l’idée que l’on peut se faire de leurs échanges". Tout comme les trois bustes de Paul réalisés par Camille. Ainsi, le tout premier, appelé "Jeune Romain", représente Paul à 13 ans, "exalté en héros" dans un style néo-florentin.
L’un a mené une vie de diplomate, l’autre une vie d’artiste. Mais l’un et l’autre avaient le même tempérament - "ce sont des violents et des solitaires l’un et l’autre" - et un même génie créateur. Claudel lui-même se demandait comment ses parents, des gens "ordinaires", avaient donné naissance à deux enfants créateurs, deux "personnes inspirées", comme dit Marie-Victoire Nantet.
Les épreuves et le soutien fraternel
En 1905, Paul Claudel rentre en France et découvre l’état dans lequel est sa sœur. Il "voit qu’elle est en train de s’effondrer sur le plan physique et psychique". L’année 1905 est décisive dans la relation qui unit le frère et la sœur. Ce sont deux malheureux qui se rejoignent, "deux artistes qui vont s’exprimer dans un rapport réciproque de soutien et d’hommage". Camille réalise un dernier buste de son frère, et Paul décide de consacrer un article à sa sœur, "dans un acte militant".
Après la mort de son père en 1913, Camille est placée dans un asile à la demande de sa mère. Durant ses années d'internement, elle reçoit la visite de son frère Paul et continue de correspondre avec lui. En septembre 1943, lors de la visite qu'il rend à sa sœur, qui sera la dernière, celle-ci l’appelle "mon petit Paul". Des mots tendres qui donnent à ce moment un caractère "absolument décisif". Claudel découvre alors "l’absolue tendresse". Il rentre chez lui, "ouvre son journal et le sens lui apparaît". Pour Marie-Victoire Nantet, de cette tendresse-là, Paul Claudel bâtit "un scénario christique, qui va vers le sens et vers la rédemption".
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Paul Claudel : diplomate et écrivain
Parallèlement à ses activités d'écrivain, Paul Claudel mène une carrière de diplomate pendant près de quarante ans. Reçu en 1890 au petit concours des Affaires étrangères, il est nommé en 1893 consul suppléant à New York, puis gérant du consulat de Boston en 1894.
De la Chine (1895-1909) à Copenhague (1920), en passant par Prague, Francfort, Hambourg (où il se trouvait au moment de la déclaration de guerre) et Rio de Janeiro, ses fonctions le conduisent à parcourir le monde. C'est au titre d'ambassadeur de France qu'il séjourne à Tokyo (1922-1928), Washington (1928-1933), et enfin à Bruxelles, où il achève sa carrière en 1936.
Son œuvre est empreinte d'un lyrisme puissant où s'exprime son christianisme. C'est à la Bible qu'il emprunte sa matière préférée : le verset dont il use autant dans sa poésie (Cinq grandes Odes), ses traités philosophico-poétiques (Connaissance de l'Est, Art poétique) que dans son théâtre (Partage du Midi). OEuvres de maturité, la trilogie dramatique : L'Otage Le Pain dur Le Père humilié, puis L'Annonce faite à Marie, et enfin Le Soulier de satin, son oeuvre capitale, devaient lui apporter une gloire méritée.
Héritage et mémoire
Depuis 2018, la maison de Camille et Paul Claudel est ouverte au public grâce au travail de l'Association Camille et Paul Claudel en Tardenois créée en 1998. "C'est surtout l'occasion de se mettre à la place des deux enfants, souligne Claire Debout. De découvrir l'ambiance du Tardenois, de parcourir le chemin qu'ils faisaient, essayer de ressentir les parfums, les formes…" Une façon aussi de rendre un hommage particulier à Camille Claudel.
Paul Claudel est élu à l’Académie française en 1946. Il est enterré au château de Brangues, qu'il avait acheté en 1927. Sur sa tombe, on peut lire l'épitaphe : "Ici reposent les restes et la semence de Paul Claudel."
