Introduction
La menstruation, phénomène biologique naturel chez les femmes, a suscité des interprétations variées à travers les cultures et les religions. Cet article explore les aspects religieux et culturels des menstruations, en se concentrant particulièrement sur les perceptions d'impureté et les restrictions qui en découlent, notamment dans le judaïsme et l'islam, tout en considérant d'autres perspectives, comme celles de l'hindouisme et du christianisme.
La notion d'impureté et ses implications
La question de l'impureté est d'ordre général dans de nombreuses religions, mais elle concerne particulièrement les femmes du point de vue rituel. Les notions de pureté et d'impureté sous-tendent les concepts de licite et d'illicite, et dans certaines traditions, elles sont similaires aux concepts de pur et impur du judaïsme.
Le sang menstruel : symbole ambivalent
Le sang, en général, a une symbolique ambivalente. Offert aux divinités, il est considéré comme pur, mais lorsqu'il s'écoule de l'être humain, il est souvent perçu comme impur. Cette perception pourrait découler d'anciennes craintes, le sang représentant la vie et sa perte évoquant la mort. Dans le cas des règles, l'impureté attribuée à ce sang repose sur une peur archaïque de ce phénomène cyclique inexpliqué.
Impureté menstruelle dans le judaïsme et l'islam
L'impureté de la femme ayant ses menstruations est particulièrement importante dans le judaïsme ancien. Alors que le christianisme s'est apparemment libéré de cette conception, l'islam l'a reprise à son compte. Le fait qu'une femme puisse être considérée comme impure à certains moments de sa vie suggère qu'elle serait alors impure. Les femmes ayant leurs règles sont interdites d'un certain nombre d'actes rituels, ce qui qualifie et disqualifie la personne elle-même, et pas seulement son sang menstruel.
Dysmétrie cultuelle et inégalité
Ces tabous et interdictions instituent une dysmétrie cultuelle entre l'homme et la femme. Une opinion bien connue soutient que « la femme est en religion inférieure à l'homme du fait qu'elle ne prie ni ne jeûne durant ses règles ». Cette affirmation soulève des questions sur l'égalité et la justification d'une telle thèse dans les textes religieux.
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L'ancrage coranique de la notion d'impureté
Même si pour l'islam la pureté est l'état originel de toutes choses, le droit musulman a intégré la notion d'impureté, qui n'est pas coranique. Cette notion a été empruntée au judaïsme, pour qui les notions de pureté et d'impureté réglaient tous les aspects de la vie religieuse.
Impuretés matérielles et rituelles
L'islamisation de la loi juive s'est traduite par la distinction de deux catégories d'impureté : les impuretés matérielles et les impuretés rituelles. Les impuretés matérielles concernent les grands interdits alimentaires : le sang, les bêtes mortes, le porc, le vin, ainsi que toutes les émissions du corps humain, hormis le lait, et les animaux dits impurs par l'islam. Les impuretés rituelles concernent principalement l'impureté de l'homme et de la femme suite à des rapports sexuels et l'impureté de la femme liée au sang menstruel.
Restrictions et interdictions pour les femmes menstruées
Selon l'islam, l'état d'impureté interdit principalement à la femme de prier, de jeûner, de toucher le Coran et de séjourner dans une mosquée. Ces restrictions et interdictions visant la femme menstruée se retrouvent à la lettre dans le judaïsme. La question n'est pas de remettre en cause les affirmations de l'islam, qui se fonde sur la surinterprétation de quelques versets et sur des hadîths forgés à partir d'avis talmudiques, mais d'interroger le Coran afin de déterminer s'il existe un ancrage coranique au concept islamique de pureté et d'impureté.
Analyse théologique
D'un point de vue théologique, il est essentiel de comprendre ce que signifient l'impureté et le fait d'être impur. Est-ce un état intrinsèque ou une simple construction religieuse, voire une édiction coranique ? Il est donc nécessaire d'examiner les versets mis en jeu par l'islam afin d'étayer son propre système juridico-théologique.
Analyse des versets coraniques
Impuretés matérielles
L'islam se réfère au verset suivant : « Dis : Je ne trouve en ce qui m'a été révélé rien d'autre qui ne soit tabouisé, quant à ce que tout mangeur mange, si ce n'est la bête trouvée morte, le sang répandu, la viande de porc - car, certes, c'est une infamie [d'en consommer] - De même est une abomination [de consommer ce qui est] sacrifié à un autre que Dieu. Quant à celui qui y a été contraint, sans transgresser ni exagérer, alors, certes, Dieu est Tout pardon et Tout miséricorde. » (S6.V145). Les termes arabes rijs et fisq ne connotent pas la notion d'impureté. Rijs qualifie ce qui est sale, souillé, et au sens figuré l'infamie. Fisq signifie l'immoralité, l'abomination. Le qualificatif rijs ne s'applique pas aux tabous alimentaires eux-mêmes, mais au fait de les transgresser, et ce n'est pas les bêtes immolées aux divinités qui sont une fisq, mais le fait d'en consommer. Il n'y a donc pas dans ce verset d'arguments scripturaires justifiant le statut d'impureté des catégories d'aliments tabous cités. Le sang animal n'y a pas été déclaré impur et il ne s'agit donc pas de la raison justifiant l'interdiction de le consommer.
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Impureté du vin
Concernant l'impureté du vin et plus largement celle de l'alcool, le verset mis en référence est le suivant : « Ô croyants ! En vérité, le vin, la divination, les bétyles et les flèches sacrées ne sont qu'une infamie, œuvre du Shaytân, alors évitez-le ! Puissiez-vous ainsi connaître la réussite ! » (S5.V90). Rien n'indique ici l'impureté du vin et l'infamie mise en lien avec l'« œuvre du Shaytân » indique la condamnation morale de tels comportements et habitudes.
Impureté des excrétions
Le segment référent est en lien avec les ablutions et la conduite à tenir en cas de rapports sexuels. C'est à partir de l'interprétation forcée d'un verset que les juristes ont décrété par analogie que l'ensemble des excrétions humaines étaient impures, sauf le lait. Le verset en question est : « Ô vous qui croyez ! Lorsque vous vous apprêtez à prier, alors lavez-vous le visage et les mains jusqu'aux coudes et humectez-vous la tête et les pieds jusqu'aux chevilles. Et, après un rapport, nettoyez-vous et, si vous êtes malades ou en voyage ou que l'un de vous revient du lieu d'aisance ou que vous ayez “caressé” femme, mais que vous ne trouviez point d'eau, alors ayez-en l'intention en recourant à un sol propre dont vous toucherez votre visage et vos mains. Dieu ne veut point vous imposer quelque gêne, mais Il veut vous purifier et parfaire Sa grâce à votre égard ; puissiez-vous être reconnaissant ! » (S5.V6). L'analyse lexicale est essentielle, car pour parvenir à ses fins, l'Exégèse a manipulé deux termes-clés : le mot junub et le verbe iṭṭahhara. Le nom junub est dérivé de la racine janaba qui signifie se mettre à l'écart, éloigner sur le coté, éviter, s'écarter. Junub signifie donc côté, flanc, voisin proche, éloignement, retrait, rien qui étymologiquement n'est en rapport avec le sens que l'exégèse juridique lui a conféré : être en état d'impureté majeure légale ! Or, il suffit d'examiner le Coran pour vérifier que les nombreuses occurrences du verbe janaba, de ses dérivés et du terme junub sont toujours conformes au champ lexical. Si l'on reste dans les limites véritables de la langue arabe préislamique, le syntagme coranique in kuntu junuban est un euphémisme signifiant mot à mot « quand vous êtes sur le coté, ou le flanc » et évoquant prudemment l'idée de s'être retiré à la fin d'un rapport sexuel et d'être alors couché sur le flanc, d'où « après un rapport ».
L'Exégèse a donc modifié le sens de junub a qui elle a artificiellement conféré le sens d'impureté uniquement pour l'accorder à l'idée qu'elle voulut mettre en place quant au deuxième terme-clé, le verbe iṭṭahhara. Ce dernier est la forme V de la racine ṭahara dont la signification première est éloigner, écarter, être propre, être non souillé, et qui au sens figuré seulement signifie se purifier moralement ou spirituellement, c'est-à-dire en se tenant éloigné de ce qui salit les comportements et l'âme. Or, l'Exégèse a fortement investi la racine ṭahara et toutes ses dérivées afin de lui attribuer le sens de se purifier, être purifié au sens concret et légal lié à un processus de purification.
Le Coran va commenter lui-même le sens de la forme V iṭṭahhara en un contexte rigoureusement identique : « Ô croyants ! N'approchez pas de la prière alors que vous êtes ivres jusqu'à ce que vous sachiez ce que vous dites. Et, de même, après un rapport - sauf à qui est en voyage - jusqu'à ce que vous vous soyez nettoyés. Et si vous êtes malades ou en voyage, ou que l'un de vous revient du lieu d'aisance, ou que vous ayez “caressé” femme, mais que vous ne trouviez point d'eau, alors ayez-en l'intention en recourant à un sol propre dont vous toucherez votre visage et vos mains…» (S4.V43). Ce verset reprend en un contexte légèrement différent une partie du sujet traité précédemment et l'on peut ainsi constater que le segment de S5.V6 « et après un rapport, nettoyez-vous » a pour exact correspondant « après un rapport jusqu'à ce que vous vous soyez nettoyés », S4.V43. Le Coran donne donc pour synonyme de la forme iṭṭahhara en S5.V6 le verbe ightasala en S4.V43 lequel signifie sans équivoque lexicale possible se laver avec application, se nettoyer. Ceci confirme donc que le verbe iṭṭahhara ne signifie pas pour le Coran se purifier ou, pire, « prendre un bain rituel », mais tout simplement se nettoyer.
Les sécrétions coïtales masculines et féminines ne sont donc pas selon le Coran impures, mais seulement des émissions qu'il faut laver pour être propre. Précisément, le lavage en question ne concerne que les parties génitales ou celles atteintes par les sécrétions sexuelles « après un rapport ». La notion de bain de purification rituelle de tout le corps destiné à se purifier n'est donc pas coranique.
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Au final, pour parvenir à faire accepter au Coran cet emprunt, l'islam a amplement forcé le sens des termes junub et iṭṭahhara et les lexiques de langue arabe en ont aussi été modifiés. Du point de vue coranique, rien en ces deux versets ne postule de la notion d'impureté et, par voie de conséquence, de pureté légale au sens que l'islam le conçoit. À titre de confirmation supplémentaire, S5.V6 fait effectivement référence à la notion de purification : « Dieu ne veut point vous imposer quelque gêne, mais Il veut vous purifier ». Ici ce n'est plus le verbe iṭṭahhara/ightasala qui est employé, mais la forme II ṭahhara qui manifestement est à comprendre au sens figuré de purification morale ou spirituelle, ce du reste conformément à l'usage de l'arabe antérieurement à l'investissement lexical réalisé par le Droit islamique. Selon le Coran, purification et donc pureté ne s'entendent qu'au sens figuré et, présentement, la preuve en est donnée par la pratique du tayammum, fonction symbolique de substitution quant aux ablutions.
Impuretés rituelles et menstruation
Le verset principal est en rapport avec les règles et l'état d'impureté que l'on suppose alors aux femmes : « Et ils t'interrogent sur la menstruation des femmes. - Dis : « C'est un mal. Éloignez-vous donc des femmes pendant les menstrues, et ne les approchez que quand elles sont pures. Quand elles se sont purifiées, alors cohabitez avec elles suivant les prescriptions d'Allah car Allah aime ceux qui se repentent, et Il aime ceux qui se purifient. » (S2.V222). L'Exégèse a interprété ce verset dans le sens qu'elle désirait, à savoir : les menstrues sont impures et entraînent un état d'impureté nécessitant une purification, croyance archaïque directement là encore empruntée au judaïsme. Pour ce faire, il a été à nouveau dévié le sens de la racine ṭahara/yathurna et de la forme V iṭṭahhara/taṭahharna à qui l'on a attribué le sens de purification rituelle.
Hindouisme et féminisme : une perspective contrastée
Dans l'hindouisme, la question de l'impureté menstruelle est également présente, mais elle s'entremêle avec des notions de tradition et de culture. Les femmes ayant leurs règles sont souvent exclues des lieux de prière, perçues comme impures. Cependant, certaines thèses suggèrent que dans l'hindouisme primitif, les règles étaient considérées comme un moment sacré, mais que le patriarcat a déformé ces croyances pour renforcer un contrôle sur le corps féminin.
Absence d'officiantes dans les temples
L'absence d'officiantes femmes dans les temples contribue également au patriarcat. Bien qu'en théorie rien dans les textes sacrés ne dise qu'une femme ne peut pas officier, c'est systématiquement le père ou un prêtre (toujours un homme) qui officie lors des fêtes religieuses. Il existe des groupes de femmes qui se forment à la prêtrise, en Inde, mais elles rencontrent une hostilité certaine.
Temple interdit aux femmes
Un exemple frappant est celui du temple de Sabarimala, dans le Kerala, où les femmes entre la puberté et la ménopause n'ont pas le droit de s'aventurer. Cette interdiction est justifiée par le fait que le dieu local est un dieu célibataire et qu'il ne faudrait pas qu'une femme en période d'activité menstruelle le perturbe. Des femmes qui tentent de franchir cette interdiction sont repoussées et menacées.
Mouvements féministes dans l'hindouisme
Il existe des mouvements ou des initiatives visant à reformuler la religion hindouiste dans un sens plus féministe. Certaines associations regroupent des femmes officiantes, d'autres encouragent la mixité dans les temples. Ces actions suscitent des réactions contrastées, allant de l'enthousiasme à l'hostilité.
La culture du viol et le patriarcat
La culture du viol, qui repose sur l'idée qu'une femme serait toujours responsable des agressions qu'elle subit, se manifeste également dans les règles d'exclusion liées à la menstruation. Les femmes n'ont pas le droit d'accéder à certains temples ou ne doivent pas prier pendant leurs règles, car elles sont jugées impures ou considérées comme un objet de désir qu'il faut éloigner pour que l'homme reste pur.
Féminisme et religion : une coexistence possible ?
La question de savoir comment être féministe et religieuse n'a pas de réponse simple. Il est possible de s'intéresser à la dimension culturelle de la religion, à certains rituels par habitude ou par respect familial, tout en s'efforçant d'avoir une lecture critique. Beaucoup de femmes choisissent de s'éloigner de la pratique religieuse, préférant développer une spiritualité personnelle.
Le patriarcat : un système de domination
Le patriarcat est un système de domination qui investit toutes les structures sociales, y compris la religion. Dans l'hindouisme, on trouve des récits exaltant des déesses puissantes, la féminité divine, etc. Pourtant, la pratique concrète peut devenir sexiste parce que, historiquement, des hommes ont pris le contrôle des cérémonies et des structures de pouvoir pour assoir leur autorité.
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