Maylis de Kerangal, née le 16 juin 1967 à Toulon, est une figure marquante de la littérature française contemporaine. Son œuvre, riche et variée, explore des thèmes profonds tels que la vie, la mort, la mémoire, le corps et le langage, avec une sensibilité et une précision remarquables. Cet article se propose d'explorer les différentes facettes de son travail, de ses débuts à ses romans les plus récents, en mettant en lumière les éléments clés qui font de Maylis de Kerangal une auteure incontournable.

Parcours et influences

Issue d'une famille de la petite noblesse, fille d'un pilote de navire et petite-fille d'un capitaine de la marine marchande, Maylis de Kerangal passe son enfance au Havre. Elle poursuit des études littéraires à Rouen et à Paris, où elle étudie l'histoire, la philosophie et l'ethnologie. Ces études pluridisciplinaires nourrissent son écriture et lui offrent une perspective unique sur le monde.

Avant de se consacrer pleinement à la fiction, Maylis de Kerangal publie des guides de voyage et des ouvrages pour la jeunesse. Ses premiers romans, Je marche sous un ciel de traîne (2000) et La Vie voyageuse (2003), s'inspirent de ses expériences de voyage. En 2004, elle cofonde les éditions "jeunesse" Le Baron Perché et participe activement à la revue et aux éditions du collectif d'écrivains Inculte, aux côtés d'Arno Bertina, Claro, Mathias Énard et Mathieu Larnaudie.

C'est avec le recueil de nouvelles Ni fleurs ni couronnes (2006) et le roman Dans les rapides (2007) que Maylis de Kerangal affirme son style et sa voix singulière. Elle explique avoir trouvé une façon d'écrire plus personnelle, en refusant l'introspection et en privilégiant la description du monde extérieur.

Thèmes et motifs récurrents

L'œuvre de Maylis de Kerangal est traversée par un certain nombre de thèmes et de motifs récurrents. Parmi ceux-ci, on peut citer :

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  • Le corps : Le corps est omniprésent dans les romans de Maylis de Kerangal, qu'il soit souffrant, désirant, en mouvement ou en transformation. L'auteure explore la matérialité du corps, ses limites, ses potentialités et sa relation au monde.
  • La mort : La mort est un thème central de l'œuvre de Maylis de Kerangal, notamment dans Réparer les vivants. L'auteure aborde la mort avec sensibilité et pudeur, en explorant ses dimensions physiques, émotionnelles et sociales.
  • Le langage : Le langage est à la fois un outil et un objet d'étude pour Maylis de Kerangal. Elle explore les différentes formes de langage, du langage technique au langage poétique, et s'intéresse à leur capacité à dire le monde et à façonner notre perception de la réalité.
  • Le travail : Le travail est un autre thème important de l'œuvre de Maylis de Kerangal. Elle s'intéresse aux gestes, aux savoir-faire et aux relations humaines qui se nouent autour du travail.
  • Les lieux : Les lieux occupent une place importante dans les romans de Maylis de Kerangal. Qu'il s'agisse d'une ville, d'un chantier, d'un hôpital ou d'une grotte, les lieux sont décrits avec précision et deviennent des personnages à part entière.

Œuvres marquantes

Parmi les œuvres les plus marquantes de Maylis de Kerangal, on peut citer :

  • Corniche Kennedy (2008) : Ce roman évoque une bande d'adolescents adeptes des plongeons dangereux à Marseille. L'histoire, à la fois sombre et lumineuse, explore les thèmes de l'adolescence, de la liberté et de la marginalité.

  • Naissance d'un pont (2010) : Ce roman épique et choral raconte la construction d'un pont et explore les thèmes du travail, de la création et de la communauté. Le roman a reçu le prix Médicis en 2010.

  • Réparer les vivants (2014) : Ce roman, qui a rencontré un immense succès public et critique, raconte l'histoire d'une transplantation cardiaque. L'auteure explore le langage technique et le monde clos du milieu médical, tout en restituant des émotions puissantes et complexes. Le roman a été adapté au cinéma et au théâtre.L'intention louable qui se dégage du livre de Maylis Kerangal, est celle de présenter aux lecteurs toute la dimension humaine du don d’organe. En effet, à travers cette famille dont le fils a été victime d’un accident se dégage une problématique inextricable, le choix le plus épouvantable qui puisse être donné à des parents : offrir la vie à d’autres personnes à partir des organes de son propre enfant. Il est difficile de ne pas être sensible à la tragédie de cette famille confrontée à la perte d’un enfant, le plus grand des désastres. Toutefois, la volonté de l’auteure d’user d’un narrateur omniscient ne laisse pas la place, ou du moins insuffisamment à l’implicite, à ce vide que le lecteur recrée à mesure que la situation se découvre. De plus, le procédé d’écriture de Maylis de Kerangal, avec ces chapitres focalisés sur un seul personnage, finit par lasser et même si l’envie de nous montrer la chaîne humaine tout autour de la transplantation d’organes est claire, les chapitres se succèdent sans que l’on s’attache au récit. Le dénouement attendu met en avant la thématique existentielle du texte, la vie de ce garçon persistera à travers le corps des vivants, et clôt une longue avancée narrative autour de personnages qui paraissent se détacher sans jamais se réunir dans le récit. Le sujet du don d’organe est délicat et l’écriture de Maylis de Kerangal, même si elle est souvent touchante, dans sa recherche du réel, du tangible, offre une dimension clinique qui n’est pas nécessairement utile, voire confine parfois aux procédés d’accumulation autour de la fin de vie et du don. Sans doute, resterais-je, comme un lecteur impénitent, un lecteur resté à quai durant sa lecture en regrettant que l’auteure ne laisse pas suffisamment la place aux questionnements et aux interrogations. Dès la rentrée littéraire de janvier, nous avions été transportés par ce souffle, cet art de prendre à bras-le-corps un sujet fragile et essentiel - la transplantation cardiaque - pour en faire une chanson de geste sur la transmission sous toutes ses formes. Joie que les trois cents jurés-étudiants du Roman des étudiants France Culture-Télérama aient couronné Réparer les vivants, confirmant le destin de ce livre que nous disions promis à circuler de corps en corps, de cerveau en cerveau, porteur d'une grande force de vie. Maylis de Kerangal avait déjà donné à entendre sa musique ardente avec Corniche Kennedy (2008), son sixième livre, où elle mettait en scène les plongeons périlleux d'adolescents décidés à « coïncider avec tout ce qui respire » (1). Puis, sursaut, propulsion, éclosion, elle avait écrit Naissance d'un pont (2010, prix Médicis), sur le désir et la peur sur un chantier autoroutier. Vint ensuite Tangente vers l'est (2012), histoire d'amour sans paroles dans le Transsibérien, où elle impulsait un rythme de tambour baroque à son récit toujours plus sûr et sensoriel.

  • Un monde à portée de main (2018) : Ce roman s'intéresse à la matière, aux gestes et aux mots de la peinture, à travers l'apprentissage des techniques de l'illusion par une créatrice de décors en trompe-l'œil. Le roman explore les thèmes de l'art, de la création et de la mémoire. Un monde à portée de main est un roman dans lequel Maylis de Kerangal s’interroge sur ce que représente l’écriture d’un livre. Elle part du temps archaïque de la préhistoire, où l’on se raconte des histoires avec la présence d’un feu, des récits de faits d’armes, qui vont chercher du côté d’Homère, ou encore du motif du fac-similé de Lascaux, pour explorer notre puissant besoin de fictions. Nous créons des histoires, qui sont elles-mêmes des formes de faux, et qui produisent des effets de réel. Elles sont comme des galeries que l’on perce, des chambres ornées, pour accéder à des îlots de vie. Que cela ait survécu à un temps où tout peut être su, où tout peut être fake, me bouleverse. Pour moi, ce monde à portée de main est ce monde enchevêtré dans les vies, tramé dans les récits.

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  • Jour de ressac (2022) : Dix ans après "Réparer les vivants" - son plus grand succès littéraire multi-récompensé et adapté au cinéma - Maylis de Kerangal publie "Jour de ressac", un roman haletant qui navigue entre polar et récit intime, et qui brosse le portrait amoureux d'une ville, Le Havre, où l'écrivaine a grandi. Dans Jour de ressac, son nouveau roman paru aux éditions Verticales, Maëlys de Kerangal revient au Havre, la cité où elle a grandi, et nous plonge dans une sorte de vrai-faux polar : une femme est de retour dans le port normand après la découverte, sur une plage, d'un homme mort. Dans sa poche, un ticket de cinéma. Et sur ce ticket, à l'encre bleue, le numéro de téléphone de la narratrice. Cet homme, la connaissait-il ? Va-t-elle le reconnaître ? Jour de ressac c'est aussi l'histoire d'une ville, des fantômes qui la hantent, de la mer qui remue la mémoire ou qui, au contraire, l'emporte. "Ce qui est intéressant, quand on commence un livre comme un polar, c'est de revisiter ses codes, de les déplacer, nous confie Maylis de Kerangal. Par exemple, le roman débute par une scène assez longue au commissariat. On entend évidemment le langage procédural, le langage des officiers de police judiciaire. Il y a un cadavre mort au bas de la digue nord - non identifié, ce jeune policier, et cette femme qui débarque dans ce commissariat sans trop en savoir… J'ai trouvé qu'il y avait quelque chose d'assez joyeux à mobiliser ces codes pour ensuite les faire dériver. Parce que de fait, ce n'a pas une écriture de polar, qui est souvent une écriture plus directe. Assez vite, on se tourne davantage vers ce qu'on appelle le roman noir, c'est-à-dire un roman où il y a une atmosphère. Et je pense que Le Havre, comme ville, comme lieu, avec cet estuaire, cette plage, la présence du port, une zone plus opaque de trafic, de mouvements, de silhouettes, etc., tout cela collait bien avec le roman que je voulais écrire."

Le Havre: Un territoire littéraire

La ville du Havre est l'un des personnages principaux du roman de Maylis de Kerangal. Son climat, ses rues, son port, sa plage, les différentes couches de son histoire - devenue champ de ruines en septembre 1944, puis reconstruite par l'architecte Auguste Perret, y sont dépeintes. L'écrivaine nous explique pourquoi cette ville, dans laquelle elle a grandi, traverse tous ses livres : "Je pourrais dire que c'est chez moi, dans la mesure où chez moi, c'est le lieu d'où l'on part. Je n'ai pas de lien généalogique avec Le Havre. Je suis née à Toulon, mes racines familiales sont ailleurs… C'est devenu un chez-moi plus littéraire qu'identitaire. C'est un creuset, une matrice de mon imaginaire. Des images, des sensations, un certain rapport à l'extérieur se tisse, se joue dans cette ville. Après l'avoir quittée, l'ai instituée en territoire littéraire. J'écris pour y revenir, pour lui faire signe." Maylis de Kerangal revient au Havre, la cité où elle a grandi.

L'atelier de l'écrivain

Depuis dix-sept ans, Maylis de Kerangal travaille dans une chambre de bonne du Marais, avec vue sur les toits de Paris. Chaque matin, en semaine, Maylis de Kerangal quitte l’appartement familial pour gagner le lieu où elle écrit, quelque part entre la place des Vosges et la Bastille. ​« La chambre » existe depuis 2001. À part son premier roman, Je marche sous un ciel de traîne (2000), l’auteure y a écrit tous ses livres. La petite pièce s’embrasse d’un coup d’œil. À droite, un lit tendu de blanc disparaît sous les livres. À gauche, une cheminée. En face, une étroite douche encastrée et un minuscule coin cuisine. Et, partout ailleurs, des livres. Sur le parquet, sur les murs, et au pied de la table surmontée d’une étagère où s’alignent des photos et de menus objets glanés ou offerts, en bois, en céramique ou en pierre - dont une collection de chouettes. La teinte bleu foncé des murs est contrebalancée par la lumière qui traverse la fenêtre et se dépose sur une chaise blanche, droite et solitaire. Le clair/l’obscur. Le dedans où elle écrit/le dehors où elle récolte la matière de ses fictions. L’appariement des contraires semble régir l’univers de l’écrivain, et l’équilibrer. L’ensemble dégage une impression paradoxale de chaleur et d’ascétisme. On pense à un atelier d’artiste. Vue imprenable sur les toits de Paris ; on accède à la chambre par un accès en colimaçon.

Sans ce lieu, je ne sais pas si j’écrirais. Cette pièce est devenue un lieu essentiel de cette histoire d’écrire. Peut-être que j’outre son importance. Mais j’ai toujours pensé qu’écrire, ce n’est pas forcément de grandes idées, c’est du temps et un lieu pour le faire. Ici, je peux donner libre cours à tout. Ce qui m’excite énormément, c’est l’idée d’avoir neuf heures devant moi. L’écriture, c’est la lente aventure d’un rapport au langage, et l’intimité qu’on peut construire avec son propre langage. Et ça se produit dans ce lieu qui ressaisit une forme d’intimité.

Une écriture précise et ardente

L'écriture de Maylis de Kerangal se caractérise par sa précision, son attention aux détails et sa musicalité. Elle explore les différentes formes de langage, du langage technique au langage poétique, et s'intéresse à leur capacité à dire le monde et à façonner notre perception de la réalité. Elle règle tous ses livres à l'oreille. Elle relit tout à voix haute, et grâce à cela, elle stabilise le texte. Ce que chante un livre est aussi ce qui infuse encore après qu'il est fermé, comme une poudre, un pollen qui se répand. C'est ce qui reste, et qui s'inscrit dans la mémoire collective. Elle n'hésite pas à utiliser un vocabulaire technique et précis, notamment dans Naissance d'un pont et Réparer les vivants, pour rendre compte de la complexité du monde et du travail.

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Transmission et engagement

Maylis de Kerangal est une auteure engagée, qui participe activement à la vie littéraire et culturelle. Elle rencontre régulièrement des lecteurs, notamment des étudiants et des lycéens, pour partager son expérience et transmettre sa passion pour la littérature. Elle a participé à plusieurs rencontres avec des étudiants. Ce qui l'a frappée, c'est que leurs questions étaient détachées du sujet du livre : elle ne se souvient pas qu'ils l'aient interrogée sur la greffe, sur le don d'organes. Ce qui les intéressait vraiment, c'était la pratique littéraire, la naissance d'une langue, comment l'écriture met le livre en orbite. Elle a trouvé extraordinaire qu'ils envisagent toujours le livre par le haut, non pas simplement comme un récit, mais en s'intéressant aux enjeux de langue et d'écriture. Elle a toujours aimé le contact direct avec le lecteur. Souvent, elle va dans les collèges ou les lycées rencontrer des élèves qui n'ont jamais croisé d'auteurs vivants. C'est pour elle une façon d'incarner auprès d'eux l'idée qu'il y a des gens qui écrivent aujourd'hui.

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