L'affaire Maurice Papon, figure emblématique de la complexité de l'histoire française pendant la Seconde Guerre mondiale, a mis en lumière les responsabilités individuelles dans la mise en œuvre de la politique de collaboration du régime de Vichy. Le procès de Maurice Papon, secrétaire général de la préfecture de la Gironde pendant la guerre, a été un moment clé pour la France, permettant de revisiter son passé et d'examiner les limites de la complicité et de la responsabilité des pouvoirs publics.
Contexte historique et émergence de l'affaire Papon
Dès la Libération, un esprit de vengeance s’exprime à l’encontre des collaborateurs ou présupposés tels. Estimée à près de 9 000 morts, cette épuration spontanée a rempli une fonction d’exutoire des violences de l’Occupation et exprimé un besoin profond de réparation et de justice. Pour y mettre fin, une épuration par le haut est souhaitée par le général de Gaulle. Contrairement à la promesse du général - le pays, un jour, devra connaître qu’il est vengé - un malaise profond subsiste dans la société française, ancrant un syndrome de Vichy dans les mémoires. Les souvenirs enfouis ressurgissent au début des années 1970 après que Georges Pompidou signe discrètement la grâce de Paul Touvier, condamné à mort en 1947, mais couvert par la prescription des crimes de guerre depuis 1967. Entré en 1942 au service d’ordre de la Légion française combattante, il a participé aux exactions de la milice. Cette décision vient donner le sentiment que le pouvoir interdit à la vérité de s’exprimer. Il faut encore attendre 1994 pour que le Français Paul Touvier, arrêté dans un couvent en 1989, soit jugé pour la première fois. Accusé de complicité de crimes contre l’humanité, il meurt en prison en 1996.
L'affaire Papon a émergé dans les années 1980, ravivant les débats sur la collaboration de Vichy. Le 6 mai 1981, à quelques jours du second tour des élections présidentielles, Le Canard enchaîné titre « : Quand un ministre de Giscard faisait déporter des juifs. Papon, aide de camp ». Le journal reproduit même des documents. Dans l’un d‘entre eux, daté de février 1943, Maurice Papon donne l’ordre d’escorter « un convoi d’Israélites […] au camp de Drancy ». Difficile de faire plus clair. En janvier 1983, Maurice Papon était inculpé pour la première fois pour crimes contre l’humanité pour sa participation à la déportation de 1.690 juifs, dont 200 enfants, entre 1942 et 1944.
Il faut attendre 1994 pour que le Français Paul Touvier, arrêté dans un couvent en 1989, soit jugé pour la première fois. Accusé de complicité de crimes contre l’humanité, il meurt en prison en 1996. Maurice Papon fait figure de symbole à plusieurs titres : il est le dernier acteur vivant d’une suite d’inculpations retentissantes, il participa à la déportation de 1 590 Juifs. La lenteur de l’instruction, commencée en 1981, mais ralentie par la volonté présidentielle, est devenue l’expression des réticences de la société française à revisiter son passé. Comment assumer le fait que Papon ait été aussi le préfet de police de Paris au moment du massacre de Charonne en 1962, ainsi que ministre du Budget dans les années 1970 ? Enfin, l’affaire Papon met en question les limites de la complicité de collaboration et pose le problème de la responsabilité ou de sa dissolution des pouvoirs publics.
Le rôle de Maurice Papon dans la déportation des Juifs
Maurice Papon devient secrétaire-général de la préfecture de la Gironde en mai 1942, à 32 ans. Il a sous son autorité directe le Service des questions juives, chargé entre autres de la détermination du statut de juif. À ce poste, Maurice Papon « exécute les ordres des Allemands sans se poser de questions » et fait même preuve de zèle envoyant à la mort des personnes qui n’étaient pas visées au départ. Dans le cadre du procès de Bordeaux, ce sont huit convois, de Mérignac à Drancy puis Auschwitz et un transfert de personnes, qui lui sont reprochés, soit 1410 personnes dont 778 français et 207 enfants.
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En zone occupée, la publication, à l’automne 1940, d’ordonnances allemandes prescrivant un recensement des Juifs puis jetant les bases d’une spoliation de leurs biens implique directement les préfectures chargées d’appliquer ces ordonnances. La dénomination service des Affaires (ou Questions) juives apparaît dans les organigrammes, en Gironde comme dans la plupart des préfectures. En 1942, l’avènement de Pierre Laval au poste de chef de gouvernement s’accompagne d’un renforcement des missions antisémites confiées à l’administration préfectorale. Sous l’autorité du chef de la police de Vichy, René Bousquet, il s’agit désormais de livrer des dizaines de milliers de Juifs étrangers à l’occupant.
Dès le 3 juillet 1942, le secrétaire général de la préfecture de la Gironde écrivait : « L’exécution de ces mesures dans le laps de temps imposé est difficile, mais possible. » La suite, adaptation au plan local des décisions prises à Paris entre Bousquet et les chefs de la police allemande, fut un modèle d’efficacité bureaucratique et policière.
Les convois de la honte : un aperçu des crimes reprochés
Parmi les charges les plus lourdes pesant sur Maurice Papon, on retrouve la rafle des Juifs étrangers dans la nuit du 15 au 16 juillet 1942 et le convoi Bordeaux-Drancy qui a suivi deux jours plus tard (172 déportés). Le 23 décembre 1997, commence l’examen du convoi Bordeaux-Drancy du 26 août 1942. À son bord, il y avait 444 Juifs, dont 57 enfants (français). Rarement les responsabilités de Maurice Papon et de ses services n’auront été cernées d’aussi près. La diffusion d’une facture de taxi, liée à la recherche par la préfecture de quatre enfants juifs hébergés à Branne et à Saint-Michel-de-Fronsac (115 kilomètres parcourus !), marque plus particulièrement les esprits.
Lundi 22 décembre, le président de la cour d'assises de la Gironde, Jean-Louis Castagnède, a interrogé Maurice Papon sur les conditions dans lesquelles fut préparé le convoi du 26 août 1942 qui emportera plusieurs dizaines d'enfants vers Drancy puis Auschwitz. L'ancien secrétaire général de la Gironde n'a pu expliquer la manière dont furent transmises les instructions des SS visant à faire arrêter puis déporter les enfants.
Sur les listes, leurs dates de naissance ajoutent à l'inhumanité. Nelly et Rachel Stopnicki, sept et deux ans, Ida et Jacques Junger, sept et trois ans, Jeannette, Maurice, Simon et Léon Griff, neuf, sept, cinq et deux ans, Henry et Jeanne Plevinski, neuf et quatre ans… Tous ces enfants, parmi des dizaines d'autres, ont été déportés, le 26 août 1942, du camp d'internement de Mérignac à celui de Drancy. Les enfants. Comme une tâche encore plus sombre au milieu des noirceurs de la déportation. Tous périront à Auschwitz. Pourtant, certains de ces jeunes déportés avaient échappé à la rafle de juillet. Séparés de leurs parents, ils avaient été placés dans des familles. Un mois plus tard, sur injonction allemande, ils ont été cherchés et rassemblés à Mérignac, puis déportés vers Drancy. Par qui ? Pourquoi ?
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Le juge observe que la préfecture se plie, début août, à un acte de pure collaboration policière. Le 8, en réponse à une demande de la police de sûreté allemande (KDS) qui confesse un manque d'effectifs, une lettre timbrée "pour le préfet régional, le secrétaire général" fait savoir que "toutes instructions utiles" ont été données pour que les juifs arrêtés par les Kommandanturen de Libourne, Langon et Castillon, pour tentative de franchissement de la ligne de démarcation, soient conduits au camp de Mérignac par la gendarmerie française. "Sur les listes, avertit le rédacteur de la lettre, figurent de nombreux enfants qui ont été arrêtés avec leurs parents. Je crois devoir, à ce sujet, vous renouveler la proposition tendant à ce qu'une mesure de libération intervienne en faveur de ces enfants [NDLR : qui, selon le rédacteur, ne sont pas responsables des infractions commises par leurs parents] ainsi que des vieillards (…). Je vous indique qu'une partie des enfants libérés pourront être recueillis par des amis de leur famille, le surplus étant confié à l'Union générale des israélites de France (UGIF)."
Le convoi Bordeaux-Drancy du 12 janvier 1944 symbolise l’abandon des Juifs français par Vichy. Avec les convois de juillet, août et octobre 1942, il fera partie des crimes finalement retenus contre Maurice Papon. Le 10 janvier 1944, la police allemande ordonne une rafle à Bordeaux. Avisés vers 13 heures, les bureaucrates de la préfecture tergiversent. Finalement, de Vichy, on leur demande de s’exécuter. Ce qu’ils font avec une efficacité redoutable. À partir de 20 heures, l’opération commence.
Le procès de Maurice Papon : un moment de vérité pour la France
Seize longues années se sont donc écoulées avant que les graves faits qui lui étaient reprochés puissent donner lieu à un procès. En effet, Maurice Papon a eu recours à de nombreuses manoeuvres afin de gagner du temps. Et c’est seulement le 8 octobre 1997 que s’ouvre son procès devant la cour d’assises de Bordeaux. Dans la France des années 1990, après les procès Barbie et Touvier et le discours de Jacques Chirac de 1995, ce procès est attendu et apparait comme indispensable. Il permet de revenir sur la politique de collaboration mise en œuvre par la France de Vichy.
Placé en détention à la veille du procès qui commence le 8 octobre 1997, hospitalisé deux jours plus tard pour problème cardiaque , Maurice Papon obtient le 10 octobre 1997 de comparaître libre. Les parties civiles sont scandalisées. Le procès reprend dans une atmosphère houleuse. Après une journée et demie où les greffières se relaient pour lire l’acte d’accusation, on examine la personnalité et la biographie de l’accusé. Papon retrace sa vie, sa carrière, puis les avocats des parties civiles l’interrogent. Dès le 16 octobre, et tout au long du procès, un conflit mémoriel oppose les « héros » de la résistance aux « martyrs » juifs. Après une suspension de huit jours (l’accusé souffrant d’une bronchite infectieuse), les débats reprennent le 31 octobre 1997 avec l’audition des témoins historiens. Cela n’empêche pas la défense de Maurice Papon de s’indigner de la présence de l’historien américain Robert Paxton.
Après de longues audiences consacrées au défilé des témoins puis à l’examen des responsabilités administratives de Maurice Papon, la cour se penche à partir du 10 décembre 1997 sur les crimes contre l’Humanité reprochés à l’accusé. Le premier concerne la déportation de Léon Librach. Bien que français, Léon Librach, interné pour franchissement de la ligne de démarcation, a été envoyé à Mérignac puis transféré à Drancy sur ordre des services de Papon. Déporté à Auschwitz (18 septembre 1942), il n’est pas revenu.
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Les 21 et 22 janvier 1998, Michel Slitinsky est à la barre pour raconter les souffrances des siens et ses combats militants. Me Vuillemin, l’un des avocats de Maurice Papon, prend prétexte d’erreurs de détail dans son livre L’Affaire Papon (1983) pour l’accuser d’être « un faussaire » ! Le 12 janvier 1998, le tribunal examine le cas de Marie Reille (1915-1989), victime du convoi du 21 septembre 1942. Cette affaire n’est pas reprochée à Maurice Papon, mais, outre son caractère exceptionnel, elle est symptomatique du zèle de son subordonné aux « affaires juives » Pierre Garat. Née (Silva) d’un père juif et d’une mère non-juive, épouse d’un non-Juif, Mme Reille n’a dû qu’à l’acharnement de Garat d’être classée comme juive, arrêtée et déportée. Son mari réussit à faire intervenir un ami travaillant au commissariat général aux Questions juives. À en croire le témoignage laissé par Marie Reille, à son arrivée à Auschwitz, les autorités avaient été averti de l’erreur.
En mai 1944, pouvait-il y avoir un doute sur le sort fatal qui attendait les déportés ? À nouveau, les témoins de moralité défilent à la barre. Les observateurs vont plus particulièrement retenir les plaidoiries de Me Jakubowicz, axée sur le thème « Il savait !
Verdict et suites judiciaires
Le 2 avril 1998, Maurice Papon est condamné à dix ans de prison pour complicité de crimes contre l’Humanité. Papon, qui ne reconnut jamais ses actes, fut déclaré coupable et condamné à dix ans de prison ferme. À la veille de l’examen de son pourvoi en cassation en septembre 1999, Maurice Papon s’enfuit en Suisse. La cavale, grotesque, est de courte durée. Arrêté, l’ancien ministre est déchu de son pourvoi en cassation et emprisonné à Fresnes puis à la Santé. Libéré en septembre 2002, pour raison médicale, il retourne vivre dans sa petite ville natale de Gretz-Armainvilliers. En juillet 2003, Papon saisit la justice pour demander un procès en appel. Le 11 juin 2004, la Cour de cassation rejette son pourvoi contre la condamnation du 2 avril 1998, mettant un point final aux recours possibles.
Questions soulevées par l'affaire Papon
Le procès Papon a soulevé des questions essentielles sur la responsabilité des fonctionnaires et la désobéissance face à des ordres criminels. Mais était-il possible de faire autrement ? Jusqu’à quand un fonctionnaire doit-il appliquer une politique contraire aux libertés et en l’espèce criminelle ? Et, Maurice Papon savait-il le sort qui attendait ceux qu’il faisait arrêter ? Telles sont certaines des questions qui parcourent l’ouvrage. J.-J. Gandini indique que ceux qui voulaient savoir le pouvaient et que Maurice Papon disposait à son poste de sources d’informations nombreuses et variées. L’auteur rappelle, par ailleurs, qu’un certain nombre de fonctionnaires ont fait autrement pendant la guerre.
Un des intérêts du livre est de questionner une carrière exemplaire de fonctionnaire. Comment un homme proche des radicaux dans les années 1930 a pu servir successivement Vichy, les occupants[1], puis la IVème et, enfin, la Vème République ? C’est ce que l’auteur, qui s’interroge sur le devoir de désobéissance des serviteurs de l’État, désigne comme une « ignominie ordinaire au service de l’Etat ». Un fonctionnaire d’autorité comme l’était Maurice Papon est responsable de ses actes.
L'importance de la mémoire et de l'accès aux archives
L'affaire Papon a souligné l'importance de la mémoire et de la nécessité de revisiter le passé pour comprendre les enjeux du présent. À l’occasion de la Journée de la mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l'humanité, Éric Dupond-Moretti, garde des Sceaux, ministre de la Justice, et Rima Abdul-Malak, ministre de la Culture, ont décidé de parachever l’ouverture anticipée des archives relatives aux procès Papon. L’ensemble des archives des procès Papon est consultable sur présentation d’une pièce d’identité dans les services d’archives conservant ces dossiers. Cette ouverture anticipée des archives est rendue possible par le code du patrimoine et d’une série d’arrêtés, qui depuis 1998, permettent l’accès progressif aux fonds relatifs à la Seconde Guerre mondiale et aux archives des procès des criminels de guerre. Elle va simplifier le travail des historiens pour continuer le travail de mémoire et participer à la lutte contre l’oubli et le révisionnisme.
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