Introduction

Les débats entourant le mariage pour tous et la procréation médicalement assistée (PMA) ont profondément divisé la société française, ravivant des questions fondamentales sur la nature de la famille, la filiation et le rôle de l'État. Cet article propose une analyse approfondie de ces enjeux, en s'appuyant sur une approche sociologique et psychanalytique, et en explorant les transformations profondes qui affectent le couple et la famille.

L'Évolution du Couple et de la Famille : Vers une Redéfinition des Normes

Le socius est témoin de bouleversements importants concernant le couple et la famille. Plusieurs facteurs ont contribué à cette évolution, notamment :

  • La possibilité de divorcer par consentement mutuel : Ce changement a ébranlé l'institution du mariage, le transformant en un contrat temporaire. Les familles se sont recomposées, intégrant de nouveaux acteurs tels que les beaux-parents. La multiparentalité s'est développée dans les faits, sans pour autant bénéficier d'un statut juridique en France.
  • La contraception et le droit à l'avortement : Ces avancées ont dissocié la sexualité et la reproduction, conférant aux femmes un pouvoir accru sur leur fécondité. La femme contrôle la fécondité relevant auparavant du bon vouloir des hommes. Le droit à l'avortement a conforté ce pouvoir féminin, attestant de la prédominance de la volonté de la mère sur le respect des droits de l'enfant à naître. Le père n'est pas en droit d'exprimer sa décision à cet égard.
  • Les nouvelles techniques de procréation : L'insémination artificielle avec donneur (IAD) et la fécondation in vitro (FIV) ont ouvert de nouvelles perspectives pour les couples infertiles ou les femmes célibataires désirant un enfant. Ces techniques ont également soulevé des questions éthiques complexes concernant l'anonymat du donneur, la filiation et le statut de l'enfant.

La PMA : Entre Progrès Médical et Enjeux Éthiques

L'engendrement dans un tube à essai (in vitro) ne me choquait pas et j’y voyais une simple parenthèse médicale favorisant la conception. Les nouvelles techniques de procréation ont révolutionné les modes de filiation. Le développement de ces pratiques suscite chez le psychanalyste qui œuvre dans ce champ des affects violents et parfois contradictoires, conscients ou non, qui peuvent grever les traitements qu’il effectue.

Cependant, ces progrès médicaux s'accompagnent d'une évolution des mœurs avec recrudescence de l'individualisme aux dépens de la cohésion familiale et fléchissement des diverses formes de patriarcat. L’autorisation accordée aux célibataires d’adopter un enfant a ébranlé à son tour le repère que constituait l’existence de deux parents.

Les Dons de Gamètes et la Question de l'Anonymat

Les dons offerts aux hommes stériles se sont multipliés. Les inconvénients se dévoilèrent à partir du moment où le « miracle » se banalisa. Dans mon expérience, ce type de paternité, lesté par un non-dit, n’est pas aisé à assumer comme ce fut le cas pour Ghislaine et quelques autres. Il est très répandu d’en garder le secret, tant les hommes se sentent humiliés et castrés que leur fécondité soit atteinte. Il leur est difficile de ne pas mettre en cause leur puissance sexuelle. Si bien qu’un « traitement » leur permettant de devenir pères grâce au don d’un autre homme, vécu lui comme super viril, ne restaure leur puissance qu’en apparence et que la rivalité avec cet homme, identifié souvent à leur père, altère parfois leur paternité. Ces hommes veulent préserver leur image en cachant soigneusement les conditions de la conception. A peine 25% des couples disent la vérité à leurs enfants. Pourtant l’enfant perçoit souvent un secret. J’ai décrit des cas comme celui de Juliette où la mère se sent hypocrite et reproche ce secret à son mari. Bientôt, elle avoue à l’analyste une obsession, un désir fou de savoir qui a engendré son enfant. Elle éprouve le besoin d’au moins connaître son apparence. Regardant passer dans la rue tout homme séduisant, elle le fantasme comme le père. Elle prendra conscience de la nature de son désir, tourné en réalité vers son propre père. Quant à l’intéressée, l’anonymat la prive de toute chance de pouvoir réparer son père en reconnaissant sa paternité. Aussi certaines de mes patientes ont-elles tenté de faire le deuil de leur fécondité. Ces femmes qui se tourneraient bien vers l’adoption, ne réussissent souvent pas à convaincre leur partenaire qui voudrait que sa stérilité reste invisible. Lorsque l’enfant IAD est né, apparaissent des difficultés pour les parents à investir leur rôle différencié : au comportement hypermaternant du père peut répondre une attitude distante de la mère qui lui fait cadeau de cette maternité. Peuvent aussi se produire des distinctions entre les enfants selon leur mode de conception.

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Les Difficultés Éthiques Rencontrées par les Analystes

Je ressentis la nécessité de m’expliquer aussi dans la Revue française de Psychanalyse sur « L’insoutenable neutralité du psychanalyste face à la bioéthique ». J’y racontai les expériences douloureuses réelles où les conflits éthiques sont engendrés par la technique elle-même. Nora restée inféconde ne pouvait décider que faire de ses derniers embryons congelés : les détruire, ou les donner à un autre couple ou à la recherche scientifique. Ghislaine dont le mari était stérile ne réussissait pas à supporter un don de sperme qu’elle identifiait à un adultère. Nous le comprîmes dans un rêve où l’anonymat était représenté dans l’inconscient. Elle comprit qu’elle refusait la parodie qui prétendait guérir de sa stérilité son mari en faisant un enfant avec un autre homme bien fécond ! Ella, enceinte d’un fœtus porteur d’une tare non létale posait un autre grave problème éthique d’autant qu’un avortement n’était permis qu’à l’étranger ! Parmi ces complications de la technique, je citerai aussi la terrible multiparité où la réduction embryonnaire imposait à la femme enfin enceinte de détruire un de ses fœtus et dont je n’ai, par chance, suivi aucun cas mais que Muriel Flis-Trèves nous a fait connaître. On voit que si l’analyste ne s’occupe que de la réalité psychique douloureuse, il ne peut éviter de se sentir persécuté par la technique. Solidaire de ses patients sans l’exprimer, s’agit-il d’un contre- transfert ? Celui-ci va-t-il interférer avec le travail analytique ? L’éviter est-il possible ? Dans cet autre niveau, une régulation paraît accessible, une régulation par auto-organisation de ces nouveaux modes de conceptions. En effet, la plupart de ces complications ont été supprimées aujourd’hui où la technique a pu trouver d’autres solutions.

Le Mariage Pour Tous : Une Révolution Institutionnelle

Aboutissement temporaire d’une période remontant à la deuxième moitié des années 1990 et à la création du Pacte civil de solidarité (pacs), le moment « mariage pour tous » a surpris bon nombre d’observateurs. Alors que quinze ans de pacs avaient routinisé cette forme d’union (Rault, 2009), alors qu’une majorité de Français, à en croire les sondages, étaient favorables à l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, alors même que cette extension était inscrite dans le programme du candidat Hollande, les oppositions furent nombreuses, organisées, et perdurent encore, plusieurs mois après la promulgation de la loi.

En instituant le mariage de même sexe, il ne s’agit pas de faire accéder au mariage une minorité qui en était exclue mais bien de redéfinir pour tous l’institution même du mariage. Cette dimension de métamorphose institutionnelle a été constamment déniée, alors que tout l’enjeu aurait été de dire pourquoi elle était justifiée. Du coup, faute d’explication historique, sociale et politique, le discours naturalisant s’est déployé des deux côtés : pour défendre l’ancienne institution, pour défendre la nouvelle. C’est inévitable quand on se situe hors de l’idée fondamentale que l’institution est au cœur de ce qui nous fait humains.

Les Arguments Autour de la Nature du Mariage

Sociologie a choisi d’organiser un débat autour du processus déjà ancien de sécularisation du droit du mariage, et des mobilisations catholiques récurrentes opposées. L’invocation de la nature, présente dans les discours de certains évêques comme dans les cortèges des Manif pour tous n’est pas nouvelle. Question philosophique souvent réduite aujourd’hui à des conceptions biologisantes, elle s’inscrit dans une longue tradition, celle du droit naturel, que les catholiques n’ont pas été les seuls à mobiliser. Question de changement social, il s’agissait en outre de remettre en perspective historique l’institution du mariage, qui a connu bien avant les années 1960‑70 d’importantes transformations. Question de sociologie politique : autour du mariage pour tous s’est enfin rejouée une partition dont certaines des notes et des rythmes s’inscrivent dans plusieurs siècles de conservatisme religieux.

La référence à la nature est omniprésente dans les débats de ce temps. Mais, quand Portalis, après les philosophes des Lumières, invoque la nature, il ne s’agit pas ce que beaucoup entendent aujourd’hui par ce terme : la biologie. Lorsqu’il dit que le mariage est un « acte naturel », il se réfère à la nature humaine, celle du droit naturel moderne, qui inclut au premier chef les dimensions mentales, morales et affectives, et se sépare donc de la nature « des bêtes ». On est loin de la biologie !

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Cette nature humaine présentée comme très fortement sexuée fonde une complémentarité hiérarchique des sexes qui permet de se représenter les attributions sociales de chaque époux comme de simples effets des attributs naturels de chaque sexe. Ainsi, on a créé le mariage civil en lui donnant un statut exorbitant, au sens propre : il est la seule et unique institution perçue comme directement inscrite dans l’état de nature, avant tout contrat social. Ici, comme le dira plus tard Auguste Comte « la nature a fait tous les frais de l’institution » (Comte, 1839, p. 562).

La Question du Genre : Défaire ou Redéfinir ?

Défaire le genre est une possibilité réelle avant que d’être une proposition théorique provocatrice. Nous vivons avec cette possibilité qui est d’ailleurs multiple. Elle existe sur le plan de la sexualité -à travers le concept d’orientation sexuelle qui prétend intégrer comme simple cas l’hétérosexualité - et plus généralement à travers la réduction des rapports sociaux de sexe au sexuel.

La dynamique de modernisation des genres ne consiste pas principalement dans la transformation du contenu substantiel des rôles exercés par chacun d’entre eux, mais en une dynamique de subjectivisation de l’identité de genre. Deux aspects complémentaires de cette même idée peuvent être distingués. Le processus d’abstraction et d’universalisation de l’identité, qui consiste en une élévation idéale de l’identité au-dessus des particularités concrètes qui continuent pourtant d’exister, entraînera un recul des rôles de genre dans la société ; ils seront peu à peu marginalisés pour trouver leur ultime et unique lieu de prédilection dans la famille ou dans les rapports privés entre hommes et femmes. Cette interprétation rejoint la thèse centrale de Simone de Beauvoir. Il s’ensuit que, pour les individus, la place du genre dans la personnalité tendra à devenir seconde, attribut « psychologique » d’une identité individualiste plus large, plus englobante. Le fait que la reconnaissance amoureuse vise la personne « derrière » le genre pourrait servir d’illustration à cette idée.

Le Contre-Transfert de l'Analyste Face aux Bouleversements Bioéthiques

Je souhaite partager avec vous les interrogations qui m’agitent depuis plus de vingt ans et montrer comment le socius intervient avec force dans l’organisation d’un véritable surmoi culturel agissant sur mes patientes, sur l’opinion publique, sur le groupe des psys et sur mon propre contretransfert comme je tente de le déceler aujourd’hui. Le terme de contre-transfert est-il approprié quand on désigne les affects d’un thérapeute envers les effets que la technique médicale assigne à son patient, provoquant par exemple certaines identifications de l’analyste à l’enfant à venir ? Ne devrait-on pas parler de contre-attitude ?

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