Introduction

L'article explore la perception et la représentation des régions nord-est du monde connu dans l'Antiquité, en se concentrant sur la manière dont les Grecs et les Romains imaginaient ces terres lointaines, souvent associées à des peuples mythiques et à des frontières floues entre le paradis et l'enfer. Il analyse comment les savoirs sur ces régions se sont transmis et transformés à travers le temps, influençant les images que nous avons encore aujourd'hui de la Sibérie et d'autres territoires nordiques.

L'Europe Ancienne et la Sibérie: Une Absence de Contact Direct

La question initiale de savoir si l'Europe ancienne connaissait la Sibérie reçoit une réponse négative. Dans les textes grecs et latins de l'Antiquité à la Renaissance, il n'existe aucune mention fiable de fleuves comme l'Ob, le Tobol ou l'Irtych, qui auraient pu indiquer un accès certain à l'espace sibérien. Bien que Claude Ptolémée ait cartographié des montagnes au nord de l'Asie au IIe siècle, il est impossible d'établir une correspondance précise avec les chaînes situées au-delà de l'Oural. Des hypothèses sont émises quant à l'identification de l'Altaï avec les Riphées, l'Imaon ou les monts Annibè, mais elles restent spéculatives.

Le Nord-Est: Un Pays de Marges, d'Ambivalence et d'Imagination

Avant l'invention du nom "Sibérie" et la conquête russe de la région s'étendant de l'Oural au Pacifique, et de l'Altaï à l'Arctique, existait un espace que l'on pourrait appeler le Nord-Est. Il s'agissait d'un pays de marges, peu connu et ambivalent, oscillant entre l'Est, synonyme de vie et de lumière, et le Nord, associé aux ténèbres, au froid et à la mort. Pour les Anciens, ce Nord-Est était le pays de l'Autre, un lieu où l'imagination humaine pouvait concevoir le meilleur et le pire. C'est au pied du Caucase, sur le détroit séparant la mer Noire de la mer d'Azov, que les Milésiens situaient les Cimmériens, un peuple aperçu par Ulysse avant sa descente aux Enfers. Le Caucase était également le lieu de l'enchaînement de Prométhée, le Titan coupable d'hybris. Au-delà de ces régions, les Anciens imaginaient des terres peuplées de peuples utopiques (comme les Abioi) ou dystopiques (Gog et Magog), de bienheureux (les Hyperboréens) et de monstres (les Arimaspes et les Griffons).

La Transmission des Savoirs: Une Chaîne Déformante

Ces images ne sont pas de pures inventions grecques. Elles résultent de transferts de savoirs de la steppe septentrionale vers le centre méditerranéen, souvent par l'intermédiaire d'Iraniens et de peuples du Proche-Orient. Au cours de ces transmissions, chaque médiateur a filtré l'information à travers son propre prisme linguistique, religieux et ethnique. Au bout de cette chaîne mal définie, on ne retrouve que des données éparses, qui renseignent parfois davantage sur le centre qui les transmet que sur les marges qu'elles décrivent.

La Fabrique des Traditions Antiques et Médiévales: Paradis et Enfer

Malgré l'absence de contact direct avec les peuples et les territoires du Nord-Est, les Anciens y ont projeté leurs idéaux et leurs horreurs. Les représentations prémodernes de cette région sont donc polarisées entre des utopies de bons et riches sauvages et des dystopies infernales. Cette contribution explique comment ces fantaisies extrêmes se sont enchaînées, à partir des symboles ambigus du sauvage et de l'or, une matière à la fois brillante et issue des entrailles de la Terre, précieuse mais dangereuse, et surtout, barbare. Des éléments géographiques (comme la Caspienne) et ethnographiques (les Argimpéens d'Hérodote) confirment l'existence d'un couloir de circulation réelle des individus et des savoirs dans la steppe.

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La Carte de Ptolémée: Une Tentative de Rationalisation

Les VIIe et VIIIe tables de l'Asie de Claude Ptolémée offrent l'image la plus rationnelle de ce que les Anciens pouvaient savoir et penser de l'extrémité nord-orientale du monde habité. La Scythie de l'au-delà de l'Imaon correspond aux pays situés à l'est et au nord de l'Himalaya: Pamir, Tian Shian et probablement aussi l'Altaï. L'Imaon, une chaîne de montagnes hétérogène, désignait l'extrémité orientale d'un alignement montagneux qui formait la colonne vertébrale de l'Asie. Toute la chaîne du Taurus-Caucase-Imaon-Emodon correspondait au segment asiatique du parallèle de référence de l'œkoumène.

Les Sources de Ptolémée: Un Mystère

Les sources de Ptolémée pour cartographier cette région restent incertaines. Il a peut-être eu accès à des textes d'historiens ou d'informateurs d'Alexandre le Grand, des Séleucides ou des royaumes gréco-bactriens. Ptolémée a tenté de créer une carte à partir de toponymes et d'ethnonymes déjà connus des Grecs, grâce à leur tradition épique ou à des acquisitions de savoirs aux temps historiques, lorsqu'ils étaient voisins des Perses et des Parthes. La comparaison de la carte de Ptolémée avec les traditions antérieures révèle des difficultés dans l'imbrication de ces traditions d'origines et de dates diverses. Il n'y a pas de progrès linéaire des savoirs, de l'ignorance vers la connaissance précise.

Les Peuples des Confins: Entre Idéalisation et Réalisme

La VIIe table ptoléméenne de l'Asie présente deux séries de noms de lieux et de peuples: des noms grecs (les Abioi, les Hippomolgues/Hippophages, les Hyperboréens) et des noms d'origine barbare (les Issêdones et les Argippéens). L'image des premiers peuples, avec des noms compréhensibles en grec, est positive, relevant d'une idéalisation des peuples du bout du monde. Celle des seconds est plus nuancée et réaliste.

Les Guides: Homère et Aristéas de Proconnèse

L'étude de ces peuples des confins s'appuie sur deux poètes: Homère, comme source première sur les peuples idéaux du Septentrion, et Aristéas de Proconnèse, pour sa légende des monstres Arimaspes et des Griffons. À travers leur réception, on observe comment l'image grecque du monde s'élargit et gagne en rationalité, sans pour autant devenir plus réelle.

Les Thraces, les Mysiens et les Scythes: Un Regard Divin

Pour rendre compte des confins du monde, rien de mieux que le regard d'un dieu. L'identification des Thraces et des Mysiens est relativement certaine, ces peuples étant situés sur les marges de la Troade. Les commentateurs ont débattu de la direction dans laquelle se tournait Zeus pour voir ces peuples du Nord: vers les Thraces d'Europe ou d'Asie? Ensuite, il aurait regardé plus loin vers le nord, les peuples de la steppe eurasiatique, appelés Scythes, Sarmates ou Sauromates.

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Les Hippomolgues et les Galactophages: Des Nomades Idéalisés

Les adjectifs "admirables" et "très justes" n'ont été que rarement substantivés. En revanche, les "Hippomolgues" (Trayeurs-de-cavales) et les "Galactophages" (Mangeurs ou Buveurs-de-lait) sont souvent identifiés comme un peuple unique de bergers nomades idéalisés. Eustathe de Thessalonique note que les anciens hésitaient à considérer "admirables" comme un nom de peuple ou comme une simple épithète.

Les Trayeurs-de-Cavales: Des Scythes Galactophages?

Les "Hippomolgues" tirent leur nom de la racine indo-européenne "*mlg’" ("traire"). Ils figuraient dans le Catalogue des femmes hésiodique pour qualifier les Scythes. L'identification des Trayeurs et des Mangeurs-de-lait avec les Scythes est assurée au Ve siècle.

Les Galactophages: Une Caractérisation Ethnique Précise

À partir d'Hérodote, les buveurs ou mangeurs de lait étaient associés à des ethnies précises, comme les Massagètes et les Argipéens au nord, et les Éthiopiens, les Nasamons et les Libyens au sud. La caractérisation en tant que trayeurs-de-cavales et buveurs ou mangeurs-de-lait pouvait s'appliquer à la plupart des nomades, d'Ukraine jusqu'en Mongolie.

Le Bon Sauvage: Un Barbare Lactivore?

Comment expliquer que le barbare du Nord, nomade, galactophage et affaibli par le froid, ait servi de modèle au type idéal du bon sauvage? Les peuples lactivores inspiraient aux Grecs des sentiments ambivalents: la nostalgie d'un monde juste, plus proche des dieux, et la répulsion pour le monstrueux, le non civilisé. Le lait est la nourriture de l'Autre, associé à un caractère mou ou à une durée de vie exceptionnelle. Il convient aux sages justes.

Les Abioi: Un Peuple Juste et Accueillant

Un peuple historique correspondant aux Abioi homériques semble attesté au Ve siècle avant notre ère. Dans une tragédie d'Eschyle, Prométhée parle des Gabioi, un peuple juste et accueillant dont la terre produit d'elle-même des ressources abondantes.

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L'Étymologie des Abioi: Un Mystère Non Résolu

L'origine du nom "Abioi" reste incertaine. De nombreuses étymologies grecques ont été proposées dès l'Antiquité.

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