Lucie Aubrac, née Lucie Bernard, est une figure marquante de la Résistance française, dont le courage et l'engagement ont inspiré des générations. Son parcours, de son enfance à ses actions héroïques pendant la Seconde Guerre mondiale, en passant par son engagement après la Libération, témoigne d'une vie dédiée à la liberté et à la justice.
Jeunesse et formation (1912-1939)
Lucie Bernard voit le jour le 29 juin 1912 à Paris, dans une famille modeste originaire de Saône-et-Loire. Son père, blessé pendant la Première Guerre mondiale, est jardinier, et sa mère est laitière. Encouragée par ses parents, Lucie se lance dans des études ambitieuses.
En 1928, elle se destine au métier d’institutrice. Elle tente à deux reprises, en 1929 et 1930, le concours d'entrée à l'École Normale d'institutrice des Batignolles à Paris, mais échoue. Ne voulant pas renoncer à ses ambitions, elle prend une chambre à Paris et devient indépendante. Elle fait des remplacements d’institutrice et travaille, tout en reprenant des études. Elle obtient son baccalauréat en 1932 et 1933, puis l’agrégation d’histoire-géographie en 1938.
Parallèlement à ses études, Lucie s'engage politiquement. Consciente de la montée du fascisme, elle adhère aux Jeunesses Communistes en 1932. Elle fréquente également le cercle international de jeunesse, une association pacifiste.
En 1938, Lucie est nommée professeure agrégée à Strasbourg. C'est là qu'elle rencontre Raymond Samuel, un jeune ingénieur des Ponts et Chaussées qui effectue son service militaire. Ils se marient le 14 décembre 1939 à Dijon.
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Laurent Douzou s'applique dans sa biographie à mettre à jour la manière dont Lucie Aubrac a reconstruit a posteriori sa propre vie de jeune fille. Les omissions ou inexactitudes concernent notamment les circonstances de sa naissance, la profession de ses parents, ses échecs au concours d'entrée à l'Ecole Normale d'institutrice de Paris ou sa situation matérielle difficile pendant ses années d'études à la Sorbonne de 1932 à 1938, date à laquelle elle est reçue au concours de l'agrégation d'Histoire.
L'engagement dans la Résistance (1940-1944)
Alors qu’elle obtient une bourse pour travailler un an aux États-Unis et y préparer une thèse en géographie, la guerre bouleverse ses plans. Lucie ne veut pas quitter son mari. Fin août 1940, elle réussit à faire évader Raymond, prisonnier de guerre dans la Sarre.
Réfugiés à Lyon, le couple retrouve Jean Cavaillès, un professeur de philosophie qui a été le collègue de Lucie à Strasbourg. À travers lui, Lucie rencontre le journaliste Emmanuel d’Astier de La Vigerie qui vient de créer l’organisation anti-nazie et anti-vichyste « La dernière Colonne ». Lucie et Raymond s’impliquent alors à ses côtés.
Dès l’automne 1940, Lucie fait partie du noyau dur de « La Dernière Colonne », mouvement de Résistance qui deviendra « Libération-Sud ». Lucie et Raymond contribuent à en faire le mouvement de Résistance le plus important en zone sud, derrière le mouvement Combat fondé par Henri Frenay. Ils participent à différentes actions, de la diffusion de tracts au sabotage, en passant par le recrutement de nouveaux membres. Ils fondent le mouvement Libération-Sud en 1941.
En mai 1941, leur fils aîné, Jean-Pierre, naît ; sa naissance ne freine pas leurs activités de résistants. Les époux aident Emmanuel d’Astier à faire paraître le journal de résistance Libération, qui est l’ossature du mouvement naissant Libération-Sud. Ils écrivent sous des faux noms - notamment Catherine pour Lucie et Aubrac pour Raymond - et travaillent sans relâche, organisant les réunions du mouvement chez eux malgré les fouilles de la Gestapo.
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Par deux fois, Lucie parvint à rendre la liberté à Raymond : en juillet 1940, alors qu’elle ne l’avait pas vu depuis six mois, elle aida son mari, prisonnier de guerre à Strasbourg, à s’évader.
Les évasions spectaculaires de Raymond Aubrac
Le 15 mars 1943, suite à l’arrestation par la police d’un agent de liaison sans expérience, dix membres de Libération-Sud sont appréhendés, dont Raymond. Lucie remue alors ciel et terre pour les faire libérer, allant jusqu’à menacer de mort le procureur en charge de l’affaire, à tel point que certains de ses camarades jugeront son zèle excessif. Raymond est mis en liberté conditionnelle en mai. Ensemble, le couple organise l’évasion de ses camarades.
Le 21 juin, Raymond est à nouveau arrêté, avec Jean Moulin et d’autres responsables de mouvements de résistance, par la Gestapo cette fois. Désespérée, Lucie se reprend vite. Elle confie son fils et planifie l’évasion de son mari, tout en continuant à participer aux actions de Libération-Sud.
En septembre, elle prétend être la fiancée enceinte de Raymond et supplie le chef de la Gestapo à Lyon, Klaus Barbie, de leur permettre de se marier en prison. Obtenant une visite, Lucie fait passer à son mari les plans de l’évasion.
Le 21 octobre, elle attaque avec ses compagnons le camion qui transfère des prisonniers et libère son mari ainsi que treize autres résistants. Cette évasion spectaculaire, digne d'un film d'action, contribue à forger la légende de Lucie Aubrac.
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Lucie Aubrac fit croire à Barbie qu’elle était enceinte de Raymond et voulait obtenir un mariage afin que l’enfant qu’elle portait ne soit pas sans père. Arrêté à Caluire, en même temps que Jean Moulin, Raymond risquait la condamnation à mort. Avec un groupe-franc, organisé par Serge Ravanel, Lucie enceinte de six mois, participa à l’opération.
L'exil à Londres et la participation à la Libération
Réellement enceinte, Lucie entre dans la clandestinité avec Raymond et Jean-Pierre et rejoint Londres le 8 février 1944. Sa réputation l’y a précédée et lui permet d'occuper des postes à responsabilité d'ordinaire réservés aux hommes. Elle y est déjà connue, sous le nom de Lucie Aubrac, et reste active malgré la naissance en février 1944 de sa fille Catherine, dont Charles de Gaulle est le parrain. Elle s’exprime plusieurs fois sur la BBC, notamment pour parler aux femmes ou louer leur combat. Elle participe alors à la mise en place des Comités de libération et siège à l’Assemblée consultative du Gouvernement Provisoire de la République.
En juillet 1944, elle laisse ses enfants à Londres et retourne à Paris siéger à l’Assemblée consultative.
Le chapitre consacré à l'entrée en guerre et la lutte résistante peut apparaître en regard de cette première partie quelque peu lacunaire. Le lecteur s’attendrait à ce que Laurent Douzou poursuive sa comparaison entre les récits de Lucie Aubrac et ce que laisse transparaître les archives la concernant. Or, il ne souligne qu'une inexactitude mineure sur la date de sa prise de fonctions en tant que professeur au lycée de jeunes filles de Lyon. Il est vrai que les archives ne livrent que des traces très parcellaires des activités clandestines au sein des réseaux de Résistance et que toute étude approfondie suppose de consacrer de nombreuses pages à la confrontation des témoignages et de revenir sur des débats encore ouverts.
L’auteur ne se focalisant pas sur une période, certes cruciale mais chronologiquement très courte, de la vie de Lucie Aubrac s’appuie donc principalement sur le témoignage de l'intéressée et des figures les plus éminentes du réseau Libération-Sud, notamment de son fondateur Emmanuel d'Astier de la Vigerie. Le lecteur ne trouvera ici aucune information précise sur les circonstances des arrestations de Raymond Aubrac et des évasions organisées par sa femme. L'auteur s'attarde davantage sur l’activité professionnelle de Lucie Aubrac et son arrivée à Londres en février 1944.
Après la guerre : engagement politique et transmission de la mémoire (1945-2007)
Après la guerre, Lucie Aubrac a deux autres enfants et reprend son métier de professeure. Elle se rapproche du Parti communiste et se présente aux élections législatives de 1947, sans être élue. Elle est également active au sein du Mouvement de la paix, organisation pacifiste co-fondée par Raymond en février 1948.
La dernière partie de l’ouvrage de Laurent Douzou nous permet de mieux appréhender le parcours de Lucie Aubrac de la Libération au début des années 80. L'auteur s'attarde sur ses relations compliquées avec le Parti Communiste, qu’elle cherche à réintégrer après guerre mais où elle restera finalement toujours en marge, tant ses prises de position notamment au sein des instances d’homologation de la Résistance s’éloignent des consignes partisanes. On en apprend également un peu plus sur la carrière de Lucie Aubrac dans l’Education Nationale. Ses rapports d'inspection et la correspondance avec sa hiérarchie laissent entrevoir son intérêt pour les méthodes pédagogiques innovantes (quitte à prendre des libertés avec les consignes officielles).
En 1958, les époux Aubrac partent s’installer au Maroc, où ils resteront 18 ans. Lucie enseigne à Rabat et Raymond est conseiller technique en liaison avec le Gouvernement marocain. Ils passent ensuite quatre ans à Rome avant de retourner à Paris en 1976. Lucie fait valoir ses droits à la retraite et milite à la Ligue des droits de l’homme.
Inlassablement, dès 1975, Lucie Aubrac sillonna les écoles, du primaire à l’université, pour raconter ce que furent l’Occupation et la Résistance. Ce combat pour la liberté et la mémoire fut l’œuvre de sa vie.
En septembre 1984, alors que Raymond est mis en cause par un ouvrage dans les événements ayant mené à l’arrestation de Jean Moulin, Lucie Aubrac publie son propre récit Ils partiront dans l’ivresse. Reconstruction après coup, ce texte constitue néanmoins un témoignage vivant sur le rôle des femmes durant l’Occupation. Raymond est également mis en cause, en 1997, dans un texte de Klaus Barbie qui le désigne comme un de ses agents.
Ce n'est que dans le dernier chapitre que Laurent Douzou évoque avec précision les polémiques nées autour du procès et du « testament » de Klaus Barbie. Il relate ainsi le déroulement de l’entretien réalisé par le journal Libération à la demande des époux Aubrac entre eux et des historiens de la Résistance française. Laurent Douzou participait aux débats en tant que spécialiste choisi par le couple de résistants. Il revient notamment sur la réaction outrée de Lucie Aubrac, qui s’offusque de devoir s'expliquer sur les circonstances précises de ses actions clandestines comme devant un tribunal. Cet épisode démontre d’une part les difficultés du travail de l’historien face aux acteurs d’une période aussi complexe dont le témoignage est aussi précieux que partiel.
La célébrité médiatique, amorcée par la parution de son récit, Ils partiront dans l’ivresse, s’intensifia au moment du procès Barbie. En effet, l’avocat Jacques Vergès* entreprit d’orienter la défense de son client vers la piste d’une trahison interne à la Résistance, imputée aux Aubrac ! D’insinuations en allusions, de sous-entendus en allégations, une certaine presse et quelques auteurs en mal de publicité s’engouffrèrent dans toutes les variations des récits des Aubrac. Après de multiples dérapages (dont une « table ronde » organisée par le quotidien Libération exposant Raymond et Lucie Aubrac aux tirs croisés de plusieurs historiens), la condamnation du journaliste Chauvy pour son ouvrage Aubrac. L’affaire met un point final aux campagnes de presse. Reste la blessure face à la calomnie.
Lucie Aubrac meurt le 14 mars 2007 à l’âge de 94 ans à l'hôpital Suisse de Paris, à Issy-les-Moulineaux.
Héritage et mémoire
Lucie Aubrac était une résistante française communiste à l’occupation nazie et au régime de Vichy. Militante et membre du cercle des dirigeants de Libération-sud, elle est l’une des incarnations féminines de la Résistance.
Après la Libération, Lucie Aubrac a continué à jouer un rôle actif dans la commémoration de la Résistance et dans la défense de la liberté, de la démocratie et de la résistance contre l'oppression.
Son engagement lui a valu de nombreuses distinctions, dont la Légion d'honneur.
En juin 2017, après un an de concertation, les élèves, les enseignants et les habitants de Saint-Domineuc votent pour choisir le nom de l’école qui n’en avait pas. Par 61% des voix Lucie Aubrac est choisie.
À la lecture de l'ouvrage de Laurent Douzou, on constate donc que Lucie Aubrac, tout comme d’autres acteurs illustres de la Résistance et de la France Libre (on songe ici à de Gaulle lui-même, à Passy ou au colonel Rémy), a participé à la construction de son « personnage ». Laurent Douzou cherche certes à mettre en avant le parcours d’une femme libre et passionnée ayant mis tout au long de sa vie ses talents de pédagogue au service de la transmission du savoir au plus grand nombre.
Lucie Aubrac traversa ce siècle en militante : résistante de la première heure sous l’Occupation, puis militante « de la paix » du côté des compagnons de route du Parti communiste (bien que non-membre du Parti mais proche à certains moments). Grande voyageuse, dotée d’une énergie hors du commun, d’un charisme et d’une maîtrise de la parole exceptionnels pour une femme de sa génération, Lucie Aubrac n’aura manqué qu’une dimension de l’engagement : le militantisme dans un parti politique. Elle avait l’envergure pour y jouer un grand rôle, en avait peut-être l’ambition (cachée), mais préféra après des années de tourment se consacrer à sa vie de mère et d’épouse.
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