L'accès à l'interruption volontaire de grossesse (IVG) est un sujet complexe et sensible en Côte d'Ivoire, marqué par des restrictions légales et des réalités socio-économiques qui entravent l'exercice effectif de ce droit pour de nombreuses femmes. Cet article explore l'état actuel de la loi sur l'avortement en Côte d'Ivoire, les défis auxquels les femmes sont confrontées et les perspectives d'évolution.

Cadre Légal et Restrictions Actuelles

Le code pénal ivoirien n'autorise l'avortement qu'en cas de viol ou de mise en danger de la santé physique de la femme, une intervention qui nécessite l'aval d'un collège de trois médecins. Ces restrictions légales contraignent de nombreuses femmes à recourir à des avortements clandestins, souvent dans des conditions dangereuses et insalubres.

Avortements Clandestins : Risques et Prévalence

Face aux restrictions légales, beaucoup de femmes sont contraintes de recourir à des avortements clandestins, soit par voie médicamenteuse à l'aide de plantes médicinales ou de « comprimés chinois », soit par des moyens dits « chirurgicaux » (des curetages réalisés par des femmes plus âgées ou des chefs coutumiers). Ces IVG réalisées en dehors du circuit formel sont à l'origine de 18 % des décès maternels en Côte d'Ivoire, selon « PMA 2020 », une enquête menée en 2018 par les autorités ivoiriennes en association avec des fondations et des universités internationales. D'après cette étude, environ 230 000 avortements étaient alors réalisés dans le pays chaque année. Lié aux grossesses non désirées en milieu scolaire et à une résistance à la contraception, ce chiffre a, selon les associations concernées, considérablement augmenté depuis, notamment à l'hôpital.

Le Marché Parallèle de l'Avortement en Milieu Médical

L'existence d'un marché parallèle de l'avortement en milieu médical est un « secret de Polichinelle » en Côte d'Ivoire. Pour venir en aide aux femmes tout en s'assurant de confortables compléments de salaire, des soignants proposent des avortements clandestins en milieu médical. Plusieurs fois par mois, pendant ses gardes de nuit, un médecin pratique des interruptions volontaires de grossesse (IVG). Formé sur le tard par un collègue gynécologue, il prescrit en général aux femmes qui viennent le voir un médicament abortif, avant d'anesthésier localement et de procéder à une aspiration. Les interventions, facturées chacune entre 50 000 et 150 000 francs CFA (entre 76 et 229 euros), permettent à certains médecins généralistes de dégager de confortables compléments de salaire.

Inégalités d'Accès et Vulnérabilité Économique

D'après une étude menée par Médecins du monde en partenariat avec la chaire Unesco de bioéthique de l'université Alassane-Ouattara de Bouaké et le Centre population et développement (Ceped, Université de Paris/IRD), 80 % des femmes qui avortent sont « élèves » à l'école ou « n'exercent aucune profession ». Et 83 % admettent être célibataires. Pour ces personnes en situation de vulnérabilité économique, le service proposé à l'hôpital est « discriminant » et réserve de fait le droit à l'IVG « à une catégorie particulière de femmes ».

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Conséquences Psychologiques et Plaidoyer pour la Légalisation

L'avortement « clandestin » est avant tout une source de « grande détresse psychologique » qui ne peut être prise en compte tant qu'il restera interdit. Une raison de plus, dit-elle, pour que l'IVG soit « légale et gratuite, ou au moins accessible et remboursée ».

Évolution du Droit à l'Avortement dans le Monde

Il est essentiel de rappeler que l'interdiction de l'avortement demeure une réalité dans de nombreux pays à travers le monde. De nombreux pays dans le monde interdisent encore l’avortement, comme au Suriname, au Nicaragua, au Honduras, au Salvador, au Sénégal et en Andorre. D’autres pays, sans interdire l’IVG en limitent considérablement l’accès, au seul cas de danger pour la vie de la femme. Même au sein des pays dans lesquels le recours à l’avortement était autorisé, ce droit continue d’être menacé.

Cependant, ces 25 dernières années, plus de 50 pays ont modifié leur législation pour faciliter l’accès à l’avortement, en reconnaissant parfois son rôle essentiel pour la protection de la vie, de la santé et des droits fondamentaux des femmes, selon Amnesty International. La Colombie a légalisé en février 2022 l’IVG, quel qu’en soit le motif, avant 24 semaines de grossesse. Dans la foulée, le Chili a décidé le 16 mars d’intégrer la dépénalisation de l’avortement dans le projet de nouvelle constitution. L’article 67 de la Constitution révisé stipule désormais que toute interruption de grossesse « par la mère ou par un tiers » est « interdite et illégale », mais surtout que cette clause « ne pourra être réformée que par une majorité des trois quarts des membres du Parlement ». En Irlande, l’avortement n’est légal que depuis 2018, à la suite d’un référendum historique abrogeant l’interdiction constitutionnelle de l’IVG. La Nouvelle-Zélande n’a dépénalisé l’avortement qu’en 2020. En Australie, la Nouvelle-Galles du Sud est devenue en septembre 2019 l’ultime État australien à dépénaliser l’IVG, en abolissant une loi vieille de 119 ans.

L'Expérience Française : Un Exemple de Réhabilitation et de Mémoire

En France, le Parlement a définitivement adopté, jeudi 18 décembre, après un vote unanime à l’Assemblée nationale, une loi pour réhabiliter les femmes condamnées pour avortement avant la loi Veil de 1975. Le texte reconnaît plus largement « que l’application par l’Etat » des lois « pénalisant le recours, la pratique, l’accès et l’information sur l’avortement » a constitué « une atteinte à la protection de la santé des femmes, à l’autonomie sexuelle et reproductive » ou encore « aux droits des femmes ». Cette loi « est un acte de justice envers ces milliers de vies brisées par des lois injustes », a déclaré jeudi la ministre déléguée chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, Aurore Bergé, en évoquant dans son discours l’avortement de sa mère.

Enjeux et Perspectives d'Avenir en Côte d'Ivoire

L'évolution du droit à l'avortement en Côte d'Ivoire est un enjeu crucial pour la santé et les droits des femmes. La légalisation et la sécurisation de l'IVG permettraient de réduire la mortalité maternelle, de lutter contre les inégalités d'accès et de garantir aux femmes le droit de disposer librement de leur corps. Il est essentiel que les autorités ivoiriennes prennent en compte les réalités socio-économiques et les conséquences psychologiques de l'avortement clandestin, et qu'elles s'engagent dans une réforme législative qui protège la santé et les droits des femmes.

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