L'extension de la procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de femmes et aux femmes seules est un sujet sensible qui a suscité de vifs débats en France. La Conférence des évêques de France (CEF) a manifesté son opposition à ce projet, réaffirmant ainsi une position ferme sur la question. Cette prise de position a divisé les fidèles et a mis en lumière les tensions entre les normes religieuses et les normes séculières en matière de droits reproductifs. Cet article propose une analyse approfondie de la lettre des évêques sur la PMA, en explorant les arguments avancés par l'Église catholique et en examinant les différentes perspectives au sein de la société française.
Introduction
Depuis 1994, les lois de bioéthique en France encadrent les pratiques médicales telles que la procréation médicalement assistée (PMA) et l'utilisation des embryons surnuméraires issus de la fécondation in vitro (FIV). La révision de ces lois est un processus complexe qui soulève des questions éthiques fondamentales et met en évidence les rapports entre l'État et les religions. La mobilisation de l'Église catholique contre l'ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules témoigne de ces tensions.
Cet article abordera la question des normes religieuses en matière de droits reproductifs et, plus largement, celle de la morale sexuelle et familiale, à partir de deux enquêtes de terrain qualitatives. La première est une enquête sociologique de type ethnographique menée à l'occasion des débats autour de l'ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules, au cours desquels l'Église catholique s'est montrée très active. La seconde enquête porte sur les représentations de la famille de protestants évangéliques français.
Les fondements de l'opposition catholique à la PMA
La famille "traditionnelle" comme référence
Les représentants de l'Église catholique s'appuient sur une conception de la famille dite "traditionnelle" pour s'opposer à l'ouverture de la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes. Ils considèrent avoir une forme d'expertise en matière familiale, basée sur des normes morales. Cette inquiétude est similaire à celle exprimée lors des débats sur le mariage pour tous.
Lors d'une conférence au Collège des Bernardins en 2019, des figures importantes de l'Église catholique ont exprimé leurs préoccupations quant aux dérives potentielles d'un projet qui ne tiendrait pas compte de la dignité humaine, de la vulnérabilité et des contraintes écologiques.
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Il est important de noter que cette position est celle du magistère catholique et ne reflète pas nécessairement l'opinion de tous les catholiques. Un sondage de 2018 a révélé qu'une proportion significative de catholiques pratiquants se déclarait favorable à l'ouverture de la PMA aux femmes en couple.
Une entreprise normative
Le président de la Conférence des évêques de France a déclaré que le désir d'enfant ne pouvait justifier "la manipulation" et le "bricolage de la filiation". Cette déclaration conteste le désir d'enfant émanant de personnes qui, selon lui, dérogent au cadre naturel de la famille, en se référant à une norme figée. Ainsi, le magistère élabore une entreprise normative sur ces questions, refusant à l'État la gestion de l'intime et la prise en charge de ce désir.
La défense d'une "anthropologie menacée"
Le magistère catholique, ainsi que les associations opposées à l'ouverture de la PMA telles qu'Alliance Vita ou La Manif pour tous, s'alarment de ce qu'ils considèrent être une "anthropologie menacée". Cette inquiétude est au cœur des discours qui cherchent à toucher un large public, au-delà des cercles catholiques.
Cette "anthropologie menacée" repose sur une vérité biologisante, celle-là même à l'œuvre dans les normes religieuses catholiques. La "vraie" famille, dans cette conception, est celle d'un couple hétérosexuel marié avec enfants, excluant la diversité des formes familiales contemporaines. Il y a donc une hiérarchisation des familles, ce modèle étant considéré comme civilisationnel. Le respecter, c'est préserver notre société du chaos.
Mobiliser cette anthropologie est également une façon de proposer un discours savant et d'autorité sur un modèle de famille universel, fondé sur la différence des sexes et l'altérité conjugale, qui nie la diversité des formes familiales contemporaines. C'est en outre leur expérience personnelle de la famille qui fait défendre à ces opposants ce modèle, considérant qu'élargir l'accès à la PMA relève d'un parti pris idéologique. Leur anthropologie s'appuie sur les pensées d'Aristote et de Thomas d'Aquin qui évoquent la loi naturelle.
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Le recours à des arguments séculiers
Signe du souci d'élaborer un discours séculier qui puisse parler au plus grand nombre et légitimer la défense de leurs valeurs familiales, les opposants à l'ouverture de la PMA alertent sur les effets de l'absence de père, en se référant à des psychologues et psychanalystes. Cette référence accrue à la psychologie et à la psychanalyse témoigne de la démocratisation de ces disciplines et de leur mobilisation sur d'autres domaines de la vie sociale.
L'"absence du père" est d'ailleurs devenue le mot d'ordre de la Manif pour tous, relayé par Jean-Pierre Winter, qui estime que "la société organise l'effacement du père". Christian Flavigny, psychanalyste et pédopsychiatre, est une autre figure de ces discours.
La position de l'Église catholique sur la procréation et la vie humaine
L'Église catholique a toujours critiqué la procréation médicalement assistée, y compris dans les cas d'infertilité de couples hétérosexuels, qui implique nécessairement la destruction d'embryons non implantés. Elle a publié de nombreux textes sur la protection et la promotion de la vie humaine, notamment les encycliques Humanae Vitae (1968), Evangelium Vitae (1995) et les instructions Donum Vitae (1987) et Dignitas Personae (2008).
Evangelium Vitae : une matrice
L'encyclique Evangelium Vitae de Jean-Paul II est considérée comme le texte le plus volumineux et le plus important sur la question de la vie humaine. Elle affirme que la doctrine de l'Église est fondée sur la loi naturelle et la Parole de Dieu, transmise par la Tradition de l'Église pour être enseignée par le Magistère.
Jean-Paul II y déclare que l'avortement direct constitue toujours un désordre moral grave, en tant que meurtre délibéré d'un être humain innocent. Il proclame également que le service de la vie exige l'action concertée et généreuse de tous les membres et de tous les organismes de la communauté chrétienne.
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L'encyclique invite à acquérir un regard contemplatif sur la vie, empreint d'émerveillement et de gratitude. Elle souligne l'importance du témoignage personnel, de la formation des jeunes et de l'action politique pour construire une vraie culture de la vie.
La position sur l'euthanasie
Dans le contexte français d'une possible légalisation de l'euthanasie, il est important de connaître la position du magistère sur le sujet. En 1995, l'euthanasie a fait l'objet d'une des trois condamnations absolues formulées par Jean-Paul II dans Evangelium Vitae.
En 2019, de hauts responsables musulmans, juifs, catholiques et orthodoxes ont signé une "Déclaration de principe des religions monothéistes abrahamiques" sur les questions concernant la fin de vie, réaffirmant avec force l'enseignement du magistère de l'Église sur l'euthanasie et le suicide assisté.
Une parole de compassion
L'encyclique Evangelium Vitae, reprise par les textes ultérieurs, utilise des termes spécifiques pour qualifier la situation actuelle, tels que "culture de mort" et "structures de péché". Jean-Paul II invite ses lecteurs à prendre parti de la manière la plus claire et la plus tranchée en faveur de la vie, sans accommodement possible avec la "culture de mort".
Les réactions à la prise de position des évêques
La prise de position des évêques de France contre l'ouverture de la PMA a suscité diverses réactions au sein de la société française. Certains ont salué le courage et la cohérence de l'Église catholique, tandis que d'autres ont critiqué son intervention dans un débat qui relève, selon eux, de la sphère privée et de la liberté individuelle.
Les arguments des partisans de la PMA
Les partisans de l'ouverture de la PMA mettent en avant le principe d'égalité des droits et le droit à l'autonomie reproductive. Ils estiment que toutes les femmes, quel que soit leur statut marital ou leur orientation sexuelle, devraient avoir accès à la PMA si elles souhaitent avoir un enfant. Ils soulignent également que la PMA est une technique médicale sûre et efficace, qui peut aider de nombreuses personnes à réaliser leur désir de parentalité.
Les critiques à l'égard de l'Église catholique
Certains critiques reprochent à l'Église catholique de vouloir imposer ses valeurs morales à l'ensemble de la société, au mépris de la laïcité et de la diversité des opinions. Ils estiment que l'Église devrait se concentrer sur les questions spirituelles et laisser les individus prendre leurs propres décisions en matière de reproduction.
D'autres mettent en cause la crédibilité de l'Église catholique, en raison des scandales de pédophilie qui l'ont secouée ces dernières années. Ils estiment que l'Église n'est pas légitime pour donner des leçons de morale à la société.
La complexité du débat
Il est important de souligner que le débat sur la PMA est complexe et qu'il met en jeu des valeurs et des convictions profondes. Il n'y a pas de réponse simple à la question de savoir si la PMA doit être ouverte à toutes les femmes ou non. Il est essentiel de prendre en compte les différents points de vue et de chercher un compromis qui respecte à la fois les droits des individus et les valeurs de la société.
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